Méfions-nous des chiffres militants! edit

9 avril 2018

 

La statistique sociale est souvent décriée, critiquée pour ne pas prendre en compte « l’humain », pour effacer la dureté des situations individuelles sous la froide évaluation des situations moyennes. La tendance à l’individualisation qui gagne les sociétés modernes fait que les individus répugnent de plus en plus à être assimilés à des «catégories» dont ils ne se sentent pas faire partie et qui leur paraissent nier leur singularité. Pourtant, tout en portant ces critiques, bien des associations militantes de causes sociales ou humanitaires utilisent la statistique pour défendre leur point de vue.

Mais elles le font de manière souvent très contestable en «tordant» les chiffres pour qu’ils soient en phase avec leur objectif militant et viennent appuyer leurs revendications. Il est malheureusement assez rare que les médias fassent à ce sujet un travail d’analyse critique. Les associations en question semblent bénéficier, du fait des causes qu’elles défendent et de leur action souvent exemplaire sur le terrain, d’une sorte d’exemption morale quant à la solidité des arguments, et notamment des arguments statistiques, qu’elles avancent.

Prenons l’exemple du logement. Sur ce sujet, la Fondation Abbé Pierre semble bénéficier à plein de ce privilège moral qui conduit trop souvent les médias et avec eux l’opinion, même dite bien informée, à prendre pour argent comptant les données qu’elle produit. Ce qu’elle dit du mal-logement et du surpeuplement est à cet égard assez fascinant tant cela paraît contradictoire avec ce qu’en dit de son côté la statistique publique qui, elle, ne bénéficie malheureusement pas de la même exposition médiatique.

Le cas du mal-logement

Concernant le mal-logement les diagnostics de la Fondation Abbé Pierre et de l’INSEE sont effectivement très divergents. La FAP parle « d’une dégradation de la situation » (rapport 2018), tandis que l’INSEE fait état (enquêtes logement) d’une amélioration continue depuis 40 ans du confort des logements. Le problème tient évidemment en grande partie au flou des définitions retenues par la FAP. On parle de « personnes vivant dans des conditions de logement très difficiles », mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ? On ne le sait pas. Le décret de 2002 de la loi SRU définit les conditions que doit remplir un logement pour garantir la santé et la sécurité de ses occupants. Si l’on retient les défauts les plus graves (dont le plus fréquent est le fait d’avoir un vis-à-vis à moins de 10 mètres), 78% des logements (en 2013) n’en comportaient aucun, 19% un seul et seulement 3% deux ou plus. Mais surtout, le % de logements privés du confort sanitaire de base a spectaculairement chuté depuis la fin des années 1970 : en 1978, 27% des logements en étaient encore privés (pas d’eau courante, de baignoire ou de douche, ou de wc à l’intérieur), ce n’est plus qu’une proportion infime aujourd’hui. Le progrès a été considérable.

Pourquoi le nier ? Cela n’invalide pas l’action des associations comme la FAP, au contraire. Elle pourrait argumenter que c’est en partie grâce à son action que des progrès ont été obtenus. Il reste évidemment beaucoup à faire, 6% des ménages considèrent leurs conditions de logement comme insatisfaisantes ou très insatisfaisantes. Mais il ne sert à rien de noircir le tableau à l’excès.

Un autre problème tient à l’amalgame de situations très hétérogènes et à l’utilisation systématique de chiffres bruts qui frappent l’imagination mais ne permettent pas d’apprécier objectivement les évolutions. On parle ainsi de « 4 millions de personnes qui souffrent de mal-logement », auxquelles on ajoute « 12,1 millions de personnes touchées à des degrés divers par la crise du logement », pour aboutir au terme de cette arithmétique flexible à « 15 millions de personnes touchées, à un titre ou à  un autre, par la crise du logement ».

La légèreté statistique (pour employer un mot faible) est encore plus manifeste concernant un cheval de bataille de la FAP, le surpeuplement[1]. La FAP parle « d’une aggravation du phénomène », alors que l’INSEE (France portrait social 2017) considère que « le phénomène a baissé de façon régulière en dix ans ». Certes, il touche encore 6,4% des ménages, mais cela concernait 9% des ménages en 2005. Cette évolution est le résultat d’une double tendance : augmentation de la taille moyenne des logements (90 m2 aujourd’hui) et réduction du nombre moyen d’occupants par logements (2,2 personnes aujourd’hui).

Bien entendu, la Fondation Abbé Pierre a vocation à défendre les personnes les plus mal loties en matière de logement et même si la situation d’ensemble s’est incontestablement améliorée, il reste un nombre important de personnes vivant des conditions de logement insatisfaisantes et précaires. L’action de la FAP en leur faveur est parfaitement légitime et utile. Le problème est que ces organisations militantes finissent par être investies d’une expertise globale sur leur champ d’intervention alors que celle-ci est fortement biaisée par leur point de vue militant (et parfois politique). Les médias portent à cet égard une grande responsabilité en confondant trop souvent la justesse de la cause avec la vérité des chiffes et en renonçant au travail minimal d’analyse critique qu’il faudrait mener.

Quelle expertise?

Les statisticiens et les chercheurs sont-ils pour autant exempts de tout reproche ? Ils donnent souvent le sentiment de rester sur leur Aventin et de renoncer à tenter de faire prévaloir la raison scientifique sur la raison médiatique ou la raison militante. Il faut dire que cette dernière se colore bien souvent d’arrière-pensées politiques et que la statistique publique ne peut évidemment entrer dans des polémiques de cette nature. Elle pourrait peut-être pourtant être un peu plus offensive lorsque des contre-vérités trop manifestes sont portées sur la place publique. Quant aux chercheurs ils oscillent, pour certains, entre une complicité assumée avec les militants de diverses causes associatives et pour d’autres, une crainte d’être montrés du doigt comme des suppôts de la réaction.

Le débat autour des questions sociales reste ainsi en France trop souvent caricatural. Les teintes de gris sont systématiquement effacées et tout est peint en blanc ou en noir (et plus souvent en noir !). Tout est supposé aller mal et de mal en pis. Ce pessimisme intégral dessert pourtant ceux qu’il prétend servir car il noie dans un brouillard compassionnel général les véritables situations de détresse, de pauvreté ou de marginalisation qui demandent à être détectées précisément dans leurs manifestations et dans leurs causes.

Pour la qualité du débat public, et par voie de conséquence pour la qualité et l’efficacité des politiques publiques, il serait sain que l’on puisse trouver un consensus sur une expertise reconnue en matière de diagnostic sur les questions sociales à laquelle adhéreraient aussi bien les chercheurs et les statisticiens que les militants. Sans doute un vœu pieux…

[1] Voir à ce sujet le percutant point de vue de Jean de Bodman publié dans les Echos du 11/02.