Objectif-subjectif, le grand écart edit

Feb. 20, 2017

France Stratégie vient de publier un rapport très documenté mettant en exergue l’extraordinaire divergence qui semble se creuser chaque jour davantage entre le regard que portent les Français sur les divisions qui traversent la société et ce qu’en disent les indicateurs statistiques censés en rendre compte. Les Français ont le sentiment que le pays est profondément fracturé par des inégalités profondes et croissantes entre groupes sociaux et entre générations et qu’il est miné par le déclassement social. Le tableau que livre le document de France Stratégie sur la mesure effective de ces divisions est beaucoup plus nuancé et sur bien des points relativement optimiste si l’on compare la France à ses voisins : « la France reste un des pays où la distribution des revenus est la moins inégalitaire » (p. 19), « le taux de pauvreté reste moins important en France que dans la plupart des autres pays européens » (p. 21), « à âge donné, d’une génération à la suivante, la progression des niveaux de vie demeure réelle » (p. 26), « les trajectoires intergénérationnelles descendantes sur l’échelle des catégories socioprofessionnelles restent beaucoup moins nombreuses que les trajectoires stables ou ascendantes » (p. 29).

Il y a donc une énigme. Comment expliquer cet énorme décalage entre l’appréhension subjective des divisions sociales et leur mesure objective ? Les Français ont-ils une perception complétement biaisée ou les indicateurs ont-ils perdu le contact avec une réalité sociale en mutation qu’ils ne seraient plus en mesure d’appréhender correctement ? Aucune de ces deux positions extrêmes n’est évidemment entièrement valide. Essayons de passer en revue quelques explications possibles.

Premier point, bien sûr, les indicateurs dits « objectifs » ne le sont pas tant que ça. L’inégalité est par définition une notion relative et le constat peut varier fortement selon les éléments que l’on compare et les instruments de mesure que l’on choisit. Prenons quelques exemples pour illustrer ce point. L’inégalité dans le monde a-t-elle augmenté ou diminué ? Elle a fortement diminué si l’on compare l’ensemble des individus de la planète. Sous l’effet de la mondialisation, les pays émergents se sont enrichis et la grande pauvreté a fortement reculé (voir les travaux de François Bourguignon à ce sujet). Mais elle a augmenté, et parfois fortement, si l’on compare les catégories sociales à l’intérieur de chaque pays. En effet, dans les pays émergents les plus riches se sont enrichis considérablement plus vite que les plus pauvres et dans les pays riches (surtout les pays anglo-saxons) la classe moyenne s’est appauvrie tandis que les ultra-riches voyaient leurs revenus exploser. Finalement selon que l’on privilégie une lecture de l’inégalité interne (aux pays) ou une lecture globale de l’inégalité mondiale (en considérant le monde dans son ensemble comme une seule entité), on pourra aussi bien dire que l’inégalité dans le monde a explosé (la thèse que l’on entend le plus souvent) ou qu’elle s’est fortement réduite. Avec comme conséquence, d’un côté une mondialisation honnie, de l’autre une mondialisation bénie….

Les instruments de mesure ont aussi leur importance. Thomas Piketty a popularisé une mesure de l’inégalité en isolant les 1% les plus riches de la population et la part du revenu global qu’ils captaient. Cette mesure braque donc le projecteur sur les ultra-riches et l’évolution récente montre bien qu’ils se sont… considérablement enrichis. Mais d’autres indicateurs, l’indice de Gini par exemple, qui sont plus sensibles aux valeurs centrales de la distribution, livrent un constat beaucoup plus nuancé. En France notamment, cet indice, comme le rapport inter-décile, sont restés relativement stables ces dernières années. Au fond, le choix de ces indicateurs renvoie à la question précédente : qui compare-t-on pour juger des inégalités ? les ultra-riches à l’ensemble des autres Français ? Ou des parties plus importantes de la population, par exemple les 10% les plus riches aux 10% les plus pauvres ? Selon que l’on procède d’une façon ou d’une autre le constat sera sensiblement différent.

Une deuxième explication possible de l’écart objectif-subjectif dans la lecture des divisions de la société française tient au fait que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les individus ne jugent pas de l’état de la société en projetant leur situation individuelle sur la situation d’ensemble. Si l’en était ainsi il est probable qu’ils jugeraient la société d’autant plus satisfaisante que leur propre situation l’est également. Or c’est loin d’être le cas. Le statut personnel a peu d’influence sur les perceptions macrosociales. Celles-ci sont beaucoup plus dépendantes de jugements de valeurs, de conceptions de la justice qui, sans être totalement indépendantes de la situation économique individuelle, sont loin d’en être le simple décalque. Au fond, et on peut s’en réjouir, les individus ont d’abord un jugement éthique. Mais celui-ci conduit inévitablement à d’importants biais de perception.

Cependant, l’écart objectif-subjectif ne tient pas qu’à des biais de mesure ou de perceptions. Il reflète aussi sans doute une évolution des inégalités elles-mêmes. Tout d’abord, celles-ci sont moins strictement liées qu’elles ne l’étaient à l’appartenance à une catégorie sociale et dépendent plus fréquemment de causes individuelles et d’aléas qui peuvent toucher tous les individus. C’est la montée de la société du risque dont Ulrich Beck avait eu l’intuition. Concrètement, l’instabilité professionnelle et l’instabilité familiale, lorsqu’elle se conjuguent peuvent entraîner tout individu dans la spirale de la pauvreté. Même si en France l’instabilité professionnelle reste cantonnée chez les jeunes et les immigrés (alors qu’elle se serait étendue à une large partie du du salariat aux USA), l’idée s’est installée que plus personne n’est à l’abri d’un déclassement social brutal.

Les inégalités ont également changé de nature sur un autre plan : la montée des revendications identitaires. La lecture des divisions et des fractures qui traversent la société ne se fait plus seulement selon le prisme habituel des inégalités matérielles – la lecture classique des conflits de classe – elle se fait de plus en plus selon le prisme des discriminations, c’est-à-dire du sentiment de groupes définis par une caractéristique intangible – le sexe, l’origine ethnique, l’appartenance territoriale… – d’être traités injustement en raison même de cette caractéristique. Ce développement des revendications identitaires contribue à démultiplier les enjeux politiques autour des discriminations et de leur mesure. Ces groupes se mobilisent, s’organisent et produisent des indicateurs militants qui, le plus souvent, contestent le bien-fondé des indicateurs officiels.

Au fond, si l’on essaie de résumer, ce hiatus objectif-subjectif ressortit de la définition même de l’inégalité, une différence jugée injuste. Certaines différences de traitement jugées inadmissibles aujourd’hui (les inégalités entre les hommes et les femmes par exemple) étaient considérées comme normales autrefois. Ces sentiments d’injustice évoluent ainsi continûment et avec eux la définition même des inégalités. Ce paysage est d’autant plus mouvant que ces sentiments d’injustice s’individualisent : chacun veut être entendu pour ce qu’il est et pas seulement pour le groupe auquel il est censé appartenir. Le rejet souvent exprimé des « statistiques » et des chiffres « moyens » ou des indicateurs agrégés tient à cette exigence individuelle. Les individus attachent plus d’importance à la dispersion qu’à la moyenne.

La statistique sociale doit certainement tenir compte de cette évolution des mentalités, car comme on l’a souligné, aucune mesure des inégalités sociales n’est purement « objective ». Cela ne veut sûrement pas dire qu’il faille mêler dans des indicateurs communs mesures factuelles et perceptions. Mais la sensibilité sociale aux injustices est en elle-même un indicateur important qui devrait faire l’objet de mesures régulières. Les indicateurs factuels eux-mêmes doivent être décomposés pour tenir compte avec plus de finesse de situations sociales de plus en plus différenciées en fonction d’un nombre grandissant de critères. Il est urgent en effet de réconcilier le public avec la mesure rigoureuse de l’état de la société, sans quoi il prêtera une oreille toujours plus attentive aux idéologues, aux bonimenteurs et aux manipulateurs qui se démultiplient sur les réseaux sociaux.