Retour sur Huntington edit

Oct. 4, 2021

Le retrait précipité des Américains d’Afghanistan a définitivement enterré l’idée naïve de nation building. Plus largement plus personne ne croit à la théorie selon laquelle, avec le développement économique, les valeurs occidentales de la démocratie et du libéralisme se diffuseraient mécaniquement dans le Monde. L’optimisme de Francis Fukuyama dans son livre sur La Fin de l’histoire, qui annonçait le triomphe de la démocratie libérale, est passé de mode. Ces thèses venaient de loin, elles étaient celles également des théoriciens américains de la modernisation des années 1950-1960 : des auteurs comme Daniel Lerner, Talcott Parsons ou Samuel Eisenstadt qui partageaient cet optimisme évolutionniste. Ronald Inglehart les rejoint assez largement avec sa théorie du post-matérialisme selon laquelle avec la satisfaction des besoins matériels, les gens adhèrent progressivement à des valeurs qui mettent en avant le sentiment d’appartenance, l’autonomie individuelle et l’expression de soi (voir cette note à son sujet sur Telos).

Inversement, certains commentateurs se demandent si Samuel Huntington n’avait pas vu juste, lorsqu’il avait publié son fameux livre sur Le Choc des civilisations (paru en anglais en 1996 sous le titre The Clash  of Civilizations and the Remaking of World Order et traduit en français en 1997). A sa parution son ouvrage avait été très décrié et n’avait pas trouvé beaucoup de supporters. Huntington pensait que la chute du mur de Berlin mettait fin à un monde bipolaire et ouvrait la voie à un monde multipolaire dans lequel les oppositions ne seraient plus économiques et politiques mais culturelles, en prenant appui sur des identités religieuses et ethniques et des valeurs. Les conflits deviendraient ainsi de nature civilisationnelle.

La montée d’un islamisme radical aurait pu donner du crédit à ses thèses, mais il n’en a rien été, car sa pensée a été mal comprise et parfois dévoyée. On lui ainsi reproché d’être le propagandiste de la guerre des civilisations, ce qu’il n’a jamais été. Hungtington a au contraire mis en garde l’Occident contre sa prétention à croire que ses valeurs étaient universelles et avaient vocation à se répandre dans le monde.

L’objet de ce papier n’est cependant pas de valider ou d’invalider la thèse de la guerre des civilisations, projet bien trop ambitieux pour ce format. Il est de partir de l’intuition d’Huntington pour essayer de vérifier à quel degré des sociétés non occidentales résistent, ou simplement n’adhèrent pas à ce que l’Occident considère comme symptomatique de la modernité culturelle – l’exaltation de l’autonomie individuelle, la tolérance à l’égard des spécificités culturelles, l’adhésion à un principe d’égalité entre les hommes et les femmes. En même temps, il est intéressant de voir, en regard, si cette résistance du monde non occidental vaut aussi pour les valeurs définissant le libéralisme économique, un autre versant de la modernité occidentale. On dispose aujourd’hui du matériel empirique pour faire ce travail de vérification grâce aux World Values Surveys, dont le programme avait été initié par Ronald Inglehart[i].

Le tableau 1 présente quelques résultats sur ces questions, en retenant trois pays occidentaux, les Etats-Unis, l’Allemagne et la Suède et cinq pays non occidentaux dont trois musulmans (le Maroc, le Koweit et le Pakistan) et deux non musulmans (l’Argentine et la Chine).

1 % de personnes choisissant de préférence l’obéissance ou la foi religieuse plutôt que la détermination et la persévérance ou l’indépendance comme qualités à transmettre aux enfants

2 % des personnes se situant en position 1 (jamais justifiable) sur une échelle en 10 positions pour apprécier si l’homosexualité est ou non un comportement justifiable

3 % de personnes d’accord avec l’idée que les hommes sont de meilleurs dirigeants politiques que les femmes

4 % de personnes se situant en positions 1 à 4 sur une échelle en 10 positions pour juger si la propriété privée des entreprises doit être encouragée (plutôt que la nationalisation)

5 % de personnes se situant en position 1 sur une échelle en 10 positions pour juger si la concurrence est une bonne chose car elle pousse les gens à travailler dur et à développer de nouvelles idées (1) ou une mauvaise chose car elle développe ce qu’il y a de pire chez l’être humain (10)

Ces résultats valident très nettement l’idée que les pays non occidentaux restent extrêmement éloignés des valeurs occidentales en matière culturelle. Il y a cependant des nuances entre eux : les trois pays musulmans enquêtés sont ceux qui marquent la plus grande distance avec ces valeurs ; ils adhèrent à des valeurs très conformistes dans l’éducation des enfants (privilégiant la religion et l’obéissance plutôt que la détermination et l’indépendance), ils sont très intolérants à l’égard de l’homosexualité et massivement convaincus de la supériorité masculine dans la gestion des affaires publiques. Certes, ce sont pour deux d’entre deux des pays pauvres (le Maroc et plus encore le Pakistan), mais ce n’est pas le cas du Koweït, un des pays les plus riches de la planète. Ce niveau de prospérité économique ne change rien dans le niveau d’adhésion des Koweïtiens à ces valeurs conformistes qui caractérisent les pays musulmans.

Si l’on examine maintenant les réponses à deux questions qui permettent d’évaluer (même si la mesure est imparfaite) l’adhésion à l’économie de marché, on constate cette fois que les écarts entre pays sont beaucoup plus faibles et ne vont d’ailleurs pas toujours dans le sens attendu. Bien sûr les États-Unis sont deux fois plus favorables au développement de l’initiative privée que les autres pays, cela ne surprendra pas. Mais les réponses de ces derniers sont très homogènes : un tiers environ de leurs habitants, quels que soient le niveau de prospérité du pays et son orientation religieuse, sont en faveur du développement de la propriété privée des entreprises (une grosse partie d’entre deux se situant par ailleurs en position 5 sur l’échelle en 10 positions pour exprimer leurs préférences en faveur de l’entreprise privée ou de la nationalisation).

La surprise vient des attitudes à l’égard de la concurrence, une des valeurs-clés du libéralisme économique. Le tableau présente l’opinion de ceux qui s’y déclarent le plus favorable (en se situant en position 1 sur une échelle en dix positions, c’est-à-dire adhérant totalement à l’idée que « la concurrence est une bonne chose car elle pousse les gens à travailler dur et à développer de nouvelles idées »). 54% des Marocains, 44% des Koweïtiens et 31% des Pakistanais choisissent cette note maximale d’adhésion à l’idée de concurrence comme stimulation du travail et de l’innovation, nettement plus que les Allemands (10%), les Suédois (17%) ou même que les Américains (24%). L’enthousiasme est nettement moins marqué en Chine (15%) et en Argentine (11%).

Mais n’y-a-t-il vraiment eu aucune évolution des valeurs culturelles dans les pays musulmans, même sous une forme simplement tendancielle ? On peut essayer de le vérifier avec les données WVS, même si elles sont assez lacunaires (tous les pays non pas été enquêtés à chaque vague). Les graphiques suivants sur quatre pays musulmans (le Maroc, la Turquie, l’Égypte et le Pakistan) semblent confirmer une grande stabilité sur ces valeurs. Depuis les années 1990, c’est une toujours une très forte majorité des habitants de ces pays qui pensent que les hommes sont de meilleurs dirigeants politiques que les femmes et qui condamnent sans appel l’homosexualité. On ne voit guère d’évolution significative dans ces opinions.

Il semble ainsi que la mondialisation ait produit ses effets sur le plan subjectif dans le domaine des valeurs économiques, engendrant sur ce plan une certaine convergence entre pays, sans entamer en rien le socle des valeurs culturelles conformistes et traditionalistes des pays musulmans. Cette courte étude ne permet pas de le prouver bien sûr, mais elle suggère cette piste d’interprétation. Les illusions selon lesquelles le développement économique et la mondialisation feraient converger les valeurs de l’humanité se sont envolées. Sur ce plan au moins Huntington ne s’était pas trompé.

[i] Ces enquêtes sont accessibles en ligne : https://www.worldvaluessurvey.org/WVSContents.jsp