Agressions sexuelles, une exception française? edit

18 décembre 2017

Aux États-Unis, les enquêtes de Jodi Kantor dans le New York Times et de Ronan Farrow dans le New Yorker ont révélé le scandale Weinstein. Elles reposent sur un long travail de recueil de témoignages, finalement presque tous livrés à visage découvert. La digue de l’omerta s’est alors effondrée et une quantité innombrable de femmes, connues ou non, se sont mises à parler, élargissant les accusations d’agression sexuelle aux sphères de la télévision puis de la politique. Certains des accusés ont été virés dans la minute, sans autre forme de procès (au sens littéral) – avec une brutalité digne d’un blockbuster. Puis, les témoignages ont afflué dans les réseaux sociaux. Des enquêtes similaires verront-elles le jour en France ?

Un débat hexagonal feutré

L’électrochoc français est tout autre. Certes des comédiennes françaises ont volé au secours de leurs consœurs américaines en dénonçant des comportements de Harvey Weinstein, mais en comparaison du happening hollywoodien, le cinéma français a été épargné. À la Cinémathèque, la rétrospective Polanski critiquée par des manifestantes féministes a été maintenue, celle sur Jean-Claude Brisseau a été annulée. En politique, ici, les cas d’agressions sexuelles dénoncés et ayant connu des suites sont peu nombreux (Baupin, Tron), et l’affaire Strauss-Kahn n’aurait probablement pas connu le même déroulement sur notre territoire. Deux enquêtes journalistiques ont été conduites au sein de galaxies du PS – l’une au MJS et l’autre à l’UNEF –, mais sans conséquences (à ce jour) pour les deux anciens responsables dont le nom a été cité ; d’ailleurs les femmes qui ont parlé se sont exprimées sous anonymat, et il ne devrait pas y avoir dépôt de plainte.

En France, l’univers dirigeant, et même plus largement le monde du travail, ne sont que rarement mis sur la sellette. Les mœurs y sont-elles moins brutales qu’en Amérique ? Règnerait-il une cohabitation des sexes plus harmonieuse ?  Plusieurs intellectuels argumentent en ce sens, mais au fond qu’en sait-on ?

La société française serait plus tolérante vis-à-vis des tumultes relevant de de la sphère privée et les vies multiples des hommes politiques, toujours évoquées à mi-mot, font plutôt sourire qu’elles ne suscitent la réprobation générale. Historiquement, la cour et le petit peuple se sont toujours délectés des histoires galantes des puissants. Mais le tribunal de l’opinion est-il aussi indulgent ?

La judiciarisation du sexisme et des agressions serait plus difficile, non en raison de l’absence d’instruments juridiques (la définition juridique du harcèlement sexuel est précise, même si elle semble difficile à contrôler dans les faits), mais plutôt parce que les femmes hésiteraient à porter plainte, et auraient peu confiance dans les tribunaux ? La réalité française demeure assez opaque. Aucun(e) journaliste n’a poussé très loin les investigations ou n’a pu les mener. Les Français regardent comme au spectacle la situation américaine et pour le moment ne l’imitent pas.

Viralité et catharsis sur l’outrage fait aux femmes

La remontée des protestations par les réseaux sociaux suggère pourtant une réalité plus dure que celle que l'on imagine (ou que l’on veut imaginer) sur la « singularité » française. Le cyberactivisme cible un spectre social large : celui des petits chefs ou des collègues ; des harceleurs du métro et de la rue, des trollers sur le Net ainsi que celui des abuseurs sexuels en famille. Les fils Twitter ne se tarissent pas depuis plusieurs semaines. Les divers comptes de #Balancetonporc (formule lancée par la journaliste Sandra Muller) et de #MeToo (formule lancée par l’actrice américaine Alyssa Milano) qui ont démarré autour du 15 octobre dernier ont immédiatement connu une diffusion virale : près de 500 000 publications pour le premier (dans les pays francophones) et de 2 millions pour le second en un mois, selon une étude de la Netscouade.

Ces posts fusent dans toutes les directions. Y figurent surtout des dénonciations de faits souvent anciens, décrits sans trop de précisions (un geste, un lieu, un dégoût …), ; la plupart sous une forme anonyme y compris pour les auteurs des agressions – d’ailleurs quand ils sont nommés, ce sont des inconnus. Des jeunes femmes s’expriment. Enfin circule une chanson incendiaire (Balancetonporc) chantée par la rappeuse Chilla qui manifeste une exaspération sur l’agressivité sexuelle masculine.

Ces paroles comportent tous les excès que charrie habituellement un mouvement de catharsis. Selon l’usage dans Twitter, une chose embrayant sur l’autre, les tweets dérivent sur d’autres sujets et, à partir des accusations contre Tariq Ramadan, ciblent l’islam ou s’accrochent à l’antisémitisme. En riposte, émergent une pelletée de propos grossiers, insultants ou moqueurs envers les femmes de la part d’internautes masculins (Balancetatruie) ; et dans un période plus récente, ces fils Twitter déroulaient en cascades commentaires et prises de position sur le mouvement lui-même.

Ce déferlement de subjectivités forme un espace public électrique où l’objectif premier est de se délivrer par un cri. Comme l’indique dans Wired la journaliste Jessi Hampel, les indignations sur l’outrage que l’on a subi sont une voie efficace pour se faire entendre sur la Toile, elles permettent de créer une dynamique de partage d’opinions ou de souffrances (my reality must be your reality). Passer sa colère sur Twitter, certes amplifie la colère et les émotions, mais sans nécessairement conduire à l’action sur le terrain. Cette indignation peut demeurer à l’état gazeux au sein des échanges entre femmes, créer un fil de complicité qui tisse une prise de conscience mais ne va pas au-delà. À chacune de se débrouiller face aux turpitudes du quotidien. Ce mouvement n’a donc d’impact que s’il est repris par les organisations féministes et surtout par les grands médias.

Médias, de l’approche oblique à la culture du fact checking

Les associations féministes (Osez le féminisme, Les Effrontées, Georgette Sand, les Femen France, Les nouvelles News, Les Glorieuses, etc.) n’ont que timidement embrayé : elles sont entrées dans les fils twitter mais sans activer les ressorts de la viralité. Les reprises du mouvement de protestation sur les sites ou les blogs de ces organisations sont à peine visibles. Le 25 novembre, une manifestation féministe a réuni environ un millier de personnes à Paris, un chiffre modeste pour une cause partout déployée en étendard.

Le cyberféminisme[1] en marche dans les réseaux sociaux, depuis 2010 environ, comporte en effet des traits particuliers. Cette troisième vague de militantisme (après celle du droit des femmes, puis celle du droit à disposer de son corps dans les années 70) se caractérise à la fois par sa recherche de visibilité et par la diversité des subjectivités qui s’y expriment et des combats menés et des moyens choisis – droits sur l’égalité salariale, mobilisation contre les violences sexuelles, droits des LGBT, questions des femmes migrantes, promotions de livres, conférences, café féministes, mobilisation pour l’augmentation des moyens allouées aux associations etc. Pas de mot d’ordre unifiant, à chacun sa cause.

Comme aux États-Unis, ce sont les « vieux » médias qui ont activé et alimenté le débat : en effet l’écume des emballements sur Internet ne prend forme que si elle est relayée vers le grand public. Les journalistes français ont multiplié les émissions et les articles de presse sur la tonalité de la twittosphère, ce qui a permis de donner un contenu à ce débat, de l’élever, et a empêché que la viralité à partir des hashtags contre le sexisme ne sombre dans le « n’importe quoi », et puisse n’être perçue que comme un simple échange de propos haineux, ou ne s’épuise en tournant sur elle-même.

Il n’empêche que l’état des lieux du sexisme et des agressions sexuelles dans la société française reste à faire. En effet, les chiffres sont souvent flous et invérifiables – par exemple, dans l’étude précitée sur les agressions sexuelles au travail et commandée par le Défenseur des droits en 2014 qui porte sur 1000 sondés et un sur-échantillon de 306 femmes actives âgées de 18 à 64 ans.

L’anonymat des agresseurs est toujours (ou presque) respecté dans les enquêtes journalistiques – ce qui correspond à la culture nationale, et certains sans doute s’en honoreront. Les journalistes français vont-ils se contenter d’assurer la restitution (admirative ? sidérée ?) du séisme américain, ou pousseront-ils plus loin leurs investigations, y compris dans les mondes dirigeants ?

On serait surpris que les nouvelles générations de journalistes, formées à la culture du fact-checking et hermétiques à la complicité qui a longtemps existé entre politiques et médias, en restent là.

 

[1] Josiane Jouët, Katharina Niemeyer, Bibia Pavard, "Faire des vagues. Les mobilisations féministes en ligne", Réseaux, n°201, 2017/1