L'Europe dans la campagne edit

April 5, 2007

L’Europe n’est pas vraiment un sujet chaud de la campagne. Question inintéressante ou trop délicate ? Il est difficile de croire que les Français se désintéressent de l’Europe et que les candidats n’ont rien à leur dire sur la question. Il est probable qu’ils évitent un sujet qui fâche. Mais à ne pas parler des questions importantes, on ne fait guère avancer les choses. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que la France, autrefois à la pointe de la construction européenne, ait beaucoup perdu de son influence. La raison ? Deux profonds malentendus aux effets désastreux qu’il serait bon d’aborder.

Nulle part ailleurs des pays indépendants, de surcroît ennemis séculaires qui ont tout fait pour s’entre détruire depuis des siècles, n’ont accepté d’abandonner pour le bien commun des pans entiers de souveraineté. Ceux qui en Asie du Sud Est comme en Amérique Latine envisagent d’émuler l’Union Européenne sont rapidement découragés dès qu’ils mesurent l’ampleur des abandons de souveraineté requis. Quoi d’étonnant, dès lors, que la construction européenne soit controversée ? Ce qui est surprenant, finalement, ce ne sont pas les résistances à l’intégration européenne, c’est la relative facilité avec laquelle ces transferts de souveraineté ont été consentis depuis cinquante ans. Il serait probablement impossible de refaire l’opération aujourd’hui. Il fallait sans doute que l’Europe soit à genoux, exsangue après une guerre de trop, et distancée par les Etats-Unis en matière de niveau de vie et de capacité d’innovation, pour que les peuples acceptent de remettre en cause, très partiellement certes, la primauté absolue de l’Etat-nation.

La France a joué un rôle moteur dans la construction européenne. Par ses hommes, d’abord. Monnet, Schumann et bien d autres font partie du très sélect club des « pères fondateurs » de l’Europe. Mais aussi par son engagement à faire avancer la cause européenne, même si son rejet de la Communauté Européenne de Défense en 1954 a sonné le glas, pour combien de temps encore ? d’une intégration politique et limité la construction à l’intégration économique. Aujourd’hui, il faut l’admettre, la voix de la France est bien faible en Europe ; elle est parfois même tournée en dérision. La France est désormais rarement à l’origine d’avancées significatives. Pire même, elle apparaît souvent comme un frein, que ce soit sur des sujets centraux comme la réforme de la PAC ou par son rejet du projet de Constitution, mal ficelé il est vrai. Les raisons de ce déclin sont, hélas, multiples, mais la plupart d’entre elles tournent autour de deux malentendus fondamentaux.

Le premier malentendu concerne l’objectif. Pour beaucoup de Français, l’Europe est une question de pouvoir. Ayant admis que seule elle ne peut plus jouer son rôle de grande puissance, la France a vu, et continue souvent de voir, l’Europe comme une sorte de levier pour peser sur les affaires du monde, dans tous les domaines. Cette vision est au centre de

biens des revers.

Elle se heurte à la vision diamétralement opposée de notre partenaire allemand. L’Allemagne a tiré de l’histoire du 20e siècle la conclusion qu’elle doit résister à la tentation d’être une puissance. En se fondant dans l’Europe, elle souhaite éliminer toute velléité de nationalisme. L’idée française d’Europe-puissance représente pour elle une menace de ranimer ses vieux démons. De là découlent de nombreux décalages qui sapent l’influence française. Par exemple, l’ambition française de voir l’Europe jouer le rôle de contrepoids à l’influence américaine n’est pas partagée par l’Allemagne. Elle n’était pas non plus partagée par les quatre autres signataires du Traité de Rome, mais le poids de la France dans l’Europe des Six a pu, un temps, la préserver. Aujourd’hui seule contre 26, la France continue à poursuivre son rêve, mais elle est bien isolée.

De plus la France a associé influence et défense de sa langue. Il suffit de passer quelques heures dans n importe quelle enceinte communautaire la Commission ou le Parlement, par exemple, pour réaliser que la langue de travail est l’anglais. Le refus d’accepter l’évidence produit de profonds effets pervers. En particulier la voix de la France est peu entendue, parfois mal comprise, et souvent ignorée quand elle s’exprime dans une langue que la majorité des personnes ne comprennent pas. Lorsqu’ils refusent de parler anglais, les représentants de la France ne peuvent pas s’engager dans les débats, ils se contentent de longues déclarations perçues comme rébarbatives.

L’autre malentendu concerne l’intégration économique. Avec l’adoption de l’euro, l’intégration économique est pratiquement achevée. Nous avons un marché unique, une politique commerciale extérieure unique, une monnaie unique. Il manque le volet services, la fameuse directive Bolkenstein, mais son échec relève en partie du deuxième grand malentendu. Seule en Europe, la France, dans la profondeur de son opinion publique comme au sommet de ses élites politiques, rejette l’économie de marché.

Beaucoup de travaux ont expliqué cette spécificité hexagonale, mais c’est un fait, avec de profondes répercussions. Sur toutes les grandes questions économiques, la France est un frein. Sur la PAC, bien sûr, qui aurait sans doute disparu sans la résistance de Paris. Sur l’intégration du marché des services, la fameuse directive Bolkenstein qui demandait à être améliorée mais qui a été vue en France comme le mal absolu. Sur les négociations commerciales internationales et le cycle de Doha. Sur les fusions-acquisitions avec la doctrine anachronique du patriotisme économique. Les attaques contre la BCE, qu’aucun de nos partenaires ne partage et qui sont donc vouées à l’échec, comme le notaient récemment plusieurs chroniqueurs sur Telos (Jean Pisani-Ferry, Laurence Boone, Angel Ubide), complètent le tableau déprimant des difficultés de la France a accepter l’évidence : l’économie de marché est ce qu on a trouvé de mieux pour assurer la prospérité. Au lieu de chercher à en atténuer les nombreuses imperfections, comme le font tous nos partenaires, la France continue de prôner une nouvelle troisième voie, qui reste mythique car personne n’a jamais été capable de la décrire avec le minimum de précision qui pourrait la rendre crédible.

Un des aspects destructifs pour l’influence de la France, et pour l’intégration européenne en général, est la notion qu il faut compléter le volet économique par un volet social et par un volet fiscal. Parce qu’elle considère l’économie de marché comme un mal difficilement acceptable, la France ne cesse de vouloir la diluer en l’encadrant. C’est son droit, bien sûr, mais en cherchant à le faire au niveau européen, elle commet une erreur d’analyse fondamentale. Le marché est un phénomène naturel. Il éclot dès lors que l’on cesse de l’empêcher d’exister. De Shanghai à New York, de Rio à Varsovie, entrepreneurs et consommateurs réagissent exactement de la même manière lorsqu on leur permet de faire ce qu’ils veulent. Le Marché Commun est donc, lui aussi, naturel, et c’est la raison pour laquelle c’est par ce biais que l’intégration européenne a pu démarrer. Bien sûr, les abus et les distorsions éclosent en même temps que le marché et, bien sûr, il faut y mettre le holà. Mis à part une frange, en voie d’extinction, d’extrémistes adeptes du laissez-faire intégral, personne n’imagine le marché sans règles et sans services publics. Mais ces règles qui, entre autres, touchent à l’organisation du marché du travail et à la fiscalité, ne sont pas naturelles. Résultat des hasards de l’histoire et de valeurs culturelles en évolution constante, elles diffèrent profondément d’un pays à l’autre. C’est pour cela que l’indispensable encadrement social des règles du marché doit être avant tout mis en place au niveau national, contrairement au marché qui fonctionne spontanément au niveau international.

Pourquoi, alors, cette insistance française à réclamer des règles communes ? Une première raison est que la plupart des encadrements du marché que souhaite la France ont pour inconvénient de réduire la compétitivité. Ce serait bien pratique si nos partenaires faisaient comme nous, mais la plupart d’entre eux ne le veulent pas. L’autre raison, c’est que si ces

encadrements diffèrent d’un pays à l’autre, ils faussent la concurrence au sein du Marché Commun. Il serait commode que les préférences nationales en la matière soient les mêmes, mais ce n’est pas le cas. Dès lors, faut-il demander aux pays qui encadrent le moins d’en faire plus, ou à ceux qui encadrent le plus d’en faire moins ? Question sans réponse, évidemment.

Dans ces conditions, les demandes françaises d’harmonisation fiscale, de minima sociaux et de toutes sortes d’autres mesures à caractère social se transforment en autant de conflits entre visions et traditions nationales. La France ne poursuit pas seulement ici un rêve impossible, mais elle alimente les divisions et, du coup, elle pave le chemin de la résurgence des nationalismes. De plus, la France est complètement décrédibilisée par sa piètre performance économique depuis deux décennies, intimement liée à un encadrement désuet du marché et à l’impossibilité de conduire les nécessaires réformes. Traduit en langage non diplomatique, nos partenaires disent : de quel droit ce pays en échec économique et social veut-il nous dire ce que nous devons faire chez nous ?

Le recul de l’influence de la France remonte sans doute au fameux épisode la chaise vide en 1963 lorsque de Gaulle avait bloqué l’entrée de la Grande-Bretagne. Tout était en germe dans cette crise. La vision d’Europe-puissance ne pouvait s’accommoder de la présence « dominatrice » des Anglo-Saxons atlantistes. L’idée d’une Europe réduite à un marché commun, attribuée aux Britanniques, revenait à sanctifier l’économie de marché comme objectif central de la construction européenne. Certes, depuis lors, la France a continué de jouer un rôle moteur dans tous les aspects, y compris à travers le plus important président de la Commission, Jacques Delors, le père de la monnaie unique. Mais la pente a été descendante, et la descente continue.