Leçons des élections (III) edit

May 23, 2012

Les victoires présidentielles de François Mitterrand en 1981 et de François Hollande en 2012 se sont produites dans des conditions fondamentalement différentes. Deux mots suffisent pour résumer ces différences : globalisation et européanisation. En 1981, la gauche pouvait encore penser qu’il était possible d’aller à contre-courant de ces tendances profondes, c’est-à-dire de conserver une vision hexagonale de ses politiques. Les socialistes se méfiaient d’une Europe libérale qui les empêcherait d’appliquer leur programme et ils entendaient avancer seuls vers la rupture avec le capitalisme. Leur leitmotiv « changer la vie » exprimait la formidable ambition de transformation qui les animait. Dans un environnement caractérisé économiquement par la globalisation et idéologiquement par le néo-libéralisme, la gauche française entendait prendre une autre voie. En 2012, il en a été tout autrement.

La campagne de François Hollande n’a ressemblé en rien à celle de François Mitterrand. Certes, ce dernier s’était pour partie démarqué avec ses 110 propositions du programme commun forclos depuis 1977 et du projet socialiste de 1980. Mais ces propositions restaient marquées par la volonté de rupture qui animait les textes précédents. Le socialisme dans un seul pays en quelque sorte. Le programme de la gauche était à la fois anticapitaliste et étatique. Il prévoyait de nombreuses dépenses sociales. François Mitterrand, quelle que soit sa relative prudence, incarnait le changement profond de société à venir.

La campagne de François Hollande a été en rupture avec celle de son illustre prédécesseur. Certes, comme lui, il a condamné la finance internationale et promis de taxer les riches. Il a affirmé sa volonté de mettre fin à la réduction des effectifs des fonctions publiques. Il a condamné les politiques d’austérité prônées par l’Allemagne et décidées au niveau européen par le pacte de stabilité budgétaire. Mais au delà de ces similitudes apparentes, sa campagne s’est orientée dans une toute autre direction. La crise de la dette française, le profond déséquilibre budgétaire et la crise de l’euro ont constitué un environnement fondamentalement différent. François Hollande a dû en tenir compte.  Jamais campagne nationale n’a à ce point été soumise aux contraintes externes. Son principal engagement a été le retour en cinq ans à l’équilibre budgétaire. Ses promesses de dépense, bien que non négligeables, ont été  surtout symboliques et, de plus, excepté un premier train de réformes immédiates, ont été limitées dans le temps, le nouveau président attendant un rapport de la Cour des Comptes – dont on peut dès maintenant imaginer le contenu – pour augmenter la dépense publique.

Surtout, cette campagne a été essentiellement, et pour la première fois, une campagne européenne en ce sens qu’il s’agissait dès ce moment d’ébaucher les termes des compromis à obtenir au niveau européen, qu’il s’agisse du pacte budgétaire et de la règle d’or notamment, de la relance de la croissance ou de la crise de l’Euro. Cette campagne s’adressait plus encore au partenaire allemand qu’à la droite française et son candidat. Il n’était plus question, comme en 1981, d’élaborer un programme qui ferait l’impasse sur la situation européenne et mondiale. François Hollande savait que la voie du socialisme dans un  seul pays était définitivement bouchée. Dans cette campagne, la France apparaissait d’abord comme un pays européen et, surtout, comme un pays membre de la Zone euro.

La preuve de ce changement fondamental a été donnée immédiatement après l’élection du nouveau président par ses rencontres avec Angela Merkel et Barack Obama puis sa participation au G8 dont les résultats ont pu lui permettre de revendiquer une victoire de la vision français à propos de la relance de la croissance en Europe. François Hollande élu est apparu d’emblée comme pleinement intégré dans le club des dirigeants européens. En échange, il a accepté un compromis sur les principes avec l’Allemagne en liant croissance et rigueur, lutte pour l’emploi et lutte contre les déficits budgétaires. Après l’Europe, le monde. Il va maintenant négocier avec ses partenaires au sommet de l’OTAN les modalités du départ des troupes françaises d’Afghanistan. François Mitterrand, après le tournant de la rigueur en 1983, avait effectué un changement d’orientation marqué par le rapprochement avec l’Allemagne, l’accélération de la construction européenne et une fidélité réaffirmée à l’Alliance atlantique. François Hollande n’a pu ni voulu attendre deux années pour prendre toute sa place dans le concert des Nations. De ce point de vue, l’élection du nouveau président ne marque pas de rupture avec le pouvoir précédent.

Cette situation risque d’avoir des retombées importantes en politique intérieure, notamment dans les relations entre le Parti socialiste et le Front de gauche-Parti communiste. En 1981, malgré la rupture de 1977 sur la renégociation du programme commun, l’Union de la gauche demeurait un élément central de la stratégie des partis de gauche. Après les élections législatives, qui donnèrent au Parti socialiste la majorité absolue à l’Assemblée nationale, le Parti communiste avait décidé de participer au deuxième gouvernement Mauroy, ce que François Mitterrand avait accepté d’autant plus volontiers qu’il avait mis comme condition à cette participation que les communistes acceptent ses 110 propositions. En 2012, et même si le nouveau président souhaite fort probablement qu’il en aille de même et selon les mêmes modalités, il n’est pas sûr que les communistes s’engagent dans la même voie.

En effet, ils peuvent estimer que l’intégration croissante de la politique française dans la politique européenne limite encore davantage qu’en 1981 leur capacité à peser sur les décisions de l’intérieur du gouvernement, préférant adopter une position d’extériorité qui renoue avec l’attitude du chef du PCF en 1936, Maurice Thorez – celui-ci, refusant de participer au gouvernement de Front populaire de Léon Blum, avait préféré se réserver le « ministère des masses ». Cela fait ressortir un changement capital, déjà ébauché en 1984 lorsque les communistes décidèrent de ne pas participer au gouvernement Fabius : les socialistes sont contraints de choisir entre une politique européenne intégrée et l’Union de la gauche. Ou, pour le dire autrement, la notion de gauche, si elle a encore une signification au niveau électoral – mais pour combien de temps – n’a plus de consistance politique dans un environnement européen qui contraint le pouvoir socialiste, quels que soient les compromis obtenus au niveau de l’UE, à accepter une perte croissante de souveraineté au niveau national. Désormais, les compromis avec l’Allemagne et l’UE passeront nécessairement avant les compromis avec la gauche communiste. Dans ces conditions, les communistes ne penseront pas – à tort ou à raison – avoir intérêt au compromis avec les socialistes, compromis que de toutes manière ceux-ci ne pourront plus passer. L’européanisation de l’action politique de la France n’a pas fini de provoquer des mutations dans l’état et le fonctionnement du système politique français !