La leçon de vote utile du professeur Lefebvre edit

April 10, 2017

Rémi Lefebvre, professeur de science politique, nous a donné récemment dans le journal Le Monde (daté du 4 avril) une leçon sur le vote utile que, j’espère, il ne dispense pas à ses propres étudiants. Ce beau morceau d’idéologie a peu à voir, en effet, avec une approche scientifique qui exige à la fois une certaine distance à son objet et quelques données à l’appui des affirmations assénées. Rien de tout cela dans ce papier tout à la gloire de Benoît Hamon et à la détestation d’Emmanuel Macron.

La thèse de l’auteur semble constituer, au premier abord, une attaque contre le « vote utile » en général, dans la mesure où il « mine l’utilité même du vote car il se désinvestit de toute adhésion ». Mais la suite de l’article montre que cette attaque n’est pas si générale qu’elle le paraît. Lefebvre semble d’abord admettre ce vote lorsqu’il a lieu au second tour : « traditionnellement, à l’élection présidentielle, on choisit au premier tour et on élimine au second », écrit-il. C’est donc surtout au premier tour qu’il le condamne : « la logique majoritaire, couplée à la fragmentation partisane, a réduit le vote à un principe d’élimination dès le premier tour ».

Puis il apparaît que, même au premier tour, la dangerosité de ce vote est variable à ses yeux selon le candidat qui en bénéficie : « il pourrait inciter les électeurs socialistes à se tourner vers Jean-Luc Mélenchon dès lors que ce dernier conforte son avance à gauche, mais il leur enjoint surtout de rejoindre Emmanuel Macron, candidat du moindre mal », écrit-il. Ce n’est donc pas « le vote utile » en général qu’il condamne mais le « vote Macron en particulier », même s’il ajoute : « dans les deux cas, il plombe la candidature de Benoît Hamon ».

Pour pouvoir mener la charge, l’auteur confond donc intentionnellement, mais sans preuve, le vote utile et le vote Macron. Cette fusion-confusion permet d’abord une disqualification qui est commune à la plupart des candidats : ce vote utile, écrit-il, a « désormais pris le visage d’un banquier d’affaires » (Lefebvre invente un oxymore pour caractériser son positionnement : « un populisme élitiste »). Cette fusion permet également à l’auteur de disqualifier le vote Macron de trois manières : d’abord parce le vote utile favorise les élites, supposant en effet « une forte connaissance du jeu politique, qui est l’apanage des électeurs les plus politisés ». Ensuite parce que le vote utile étant le contraire d’un « vote de conviction », il se développe au détriment du véritable vote de conviction qu’est le vote Hamon. Enfin, condamnation rituelle chez les politologues bourdieusiens, ce vote n’est pas libre car il est dicté par les sondages : « les électeurs de gauche se raccrochent à la boussole des sondages et cèdent à un vote utile ». L’auteur ne semble pas percevoir la contradiction qu’il énonce : les électeurs les plus politisés seraient en même temps le plus suivistes !

Enfin, ce « vote utile » serait d’autant plus dangereux qu’il déporterait l’axe légitime du débat en créant un faux clivage politique : « est-il bien raisonnable, écrit-t-il, de se résigner dès le premier tour à un candidat dont le duel avec le FN offrirait la forme la plus caricaturale de l’opposition entre européanisme béat et crispation nationaliste, entre ouverture mondialisée et fermeture hexagonale, entre élitisme bon teint et "populisme" chauvin ? »

Quelques observations en réponse. D’abord à propos du vote utile : en démocratie, le vote contre n’est pas civiquement inférieur au vote pour. L’histoire nous a appris que si les dirigeants peuvent parfois améliorer la situation de leur pays, ils peuvent aussi la dégrader gravement. Si un électeur considère, par exemple, que la sortie de la France de l’euro serait catastrophique, le fait qu’il vote dès le premier tour pour qualifier le candidat qui lui paraît – à tort ou à raison – le mieux à même au second tour de battre la candidate qui y est favorable n’est dénué ni de civisme ni de convictions. De même si un électeur tient à qualifier un candidat de la gauche anti-libérale pour le second tour, le fait qu’il abandonne le vote Hamon pour le vote Mélenchon, s’il se convainc que ce dernier est désormais le mieux placé pour rassembler au premier tour cet électorat, n’est ni anticivique ni sans convictions.

Ensuite, à partir de quelles données Lefebvre peut-il affirmer que le vote Macron est un vote sans convictions ? À voir comment s’est développé En Marche et l’affluence dans les meetings organisés par son leader, il est difficile de croire que la mobilisation en sa faveur est entièrement négative. Certes, une part significative de son électorat potentiel semble pour l’instant voter en sa faveur par rejet des autres candidats, mais ce type de vote ne traduit pas nécessairement un vote utile, c’est-à-dire un vote contre, mais plutôt un vote par défaut : ils préfèrent encore Macron aux autres candidats, ce qui signifie qu’ils sont moins éloignés politiquement de ce dernier que des autres candidats et non pas qu’ils sont totalement dénués de convictions et de raison.

Quant aux sondages, il faut répéter pour la nième fois à ce contempteur de l’opinion publique que ce sont plutôt les électeurs qui font les sondages que les sondages qui font les électeurs. Lorsque Macron a connu une première et significative progression dans les intentions de vote, ce n’est pas le « vote utile » qui a motivé les électeurs mais ce qu’il représentait dans la configuration des candidatures. Et pourquoi Mélenchon aurait-il dépassé Hamon alors que celui-ci le surpassait nettement au début de la campagne ? N’est-ce pas plutôt que Macron et Mélenchon sont de meilleurs candidats que Benoît Hamon ? Si Hamon s’était installé durablement aux deux premières places dans les sondages d’intentions de vote, Lefebvre aurait-il déploré un quelconque vote utile en sa faveur ? Quant à la baisse de Fillon, sont-ce les sondages ou le Penelopegate qui ont plombé sa candidature ? Enfin, si des électeurs donnent, à tort ou à raison, la priorité à la défaite de Marine Le Pen, en quoi est-ce anticivique et déraisonnable de voter pour le candidat que les sondages – outils imparfaits, certes, mais utiles – placent dans la meilleure position pour y parvenir, et ceci dès le premier tour ?

Ce que déplore en réalité Rémi Lefebvre n’est pas le vote utile mais le vote Macron, c’est-à-dire le vote en faveur du « banquier d’affaires », celui qui contribue à l’affaiblissement du clivage gauche/droite, seul vrai clivage politique légitime, en tentant de lui substituer le clivage « caricatural » entre « ouverture mondialisée et fermeture hexagonale ». Le problème est que ce clivage n’est aujourd’hui ni en France, ni en Europe, ni aux États-Unis aussi caricatural que semble le penser l’auteur. Un second tour Macron-Le Pen ne serait donc pas dénué de substance politique et les 90% d’électeurs qui, pour l’instant, semblent ne pas avoir l’intention de voter pour Hamon ne sont pas tous dénués de raison ni de convictions. Mais pour percevoir cette réalité, encore faudrait-il ne pas être aveuglé par ses propres passions. Rémi Lefebvre écrit que « le vote Macron ne peut que faire le jeu à terme de l’extrême-droite ». C'est une possibilité qui mérite d'être discutée, mais rien ne permet d'être aussi catégorique. Et avant de penser au long terme, on a le droit de considérer que la priorité absolue, aujourd'hui, est la défaite de la candidate du Front national.