NIMBY, WIMBY, BIMBY, IMBY, SIMBY: une valse de sigles autour du vivre-ensemble edit

Feb. 12, 2018

 

NIMBY, WIMBY, BIMBY, IMBY, SIMBY: une valse de sigles autour du vivre-ensemble

 

Julien Damon

 

 

L’expression « vivre ensemble », qui est progressivement devenue un substantif, « le vivre ensemble », relève pour beaucoup du blabla bobo. Tout devrait être fait pour améliorer, soutenir, permettre ce « vivre ensemble ». Mais qu’en pensent les principaux concernés, c’est-à-dire nous tous ? Il est loin d’être assuré que tout le monde soit d’accord pour vivre ensemble. Au contraire – et tous les mécanismes de ségrégation l’illustrent – il semble que l’on souhaite bien davantage vivre entre nous, voire chez soi. Le « entre nous » et le « chez soi » ne se sont pas transformés en expressions d’usage courant. Ce sont, pourtant, des phénomènes et des tendances sur lesquels les interventions publiques valorisant le « vivre ensemble » ont peu de prise…

Pour les aborder, de façon imagée, on peut passer par la présentation et la reprise de sigles tirés d’analyses anglo-saxonnes et, maintenant, de plus en plus présents dans les débats français. Ces acronymes autorisent une peinture de bien des réalités et résistances que les politiques publiques voudraient contrecarrer, mais que les habitants – nous tous – font vivre. Il s’agit, d’abord, d’un sigle maintenant très répandu désignant caustiquement les tensions entre l’intérêt général et les intérêts privés. Il s’agit, ensuite, de quelques sigles alternatifs qui prennent pied dans ces débats en en abordant différentes dimensions. Il s’agit, enfin, d’un nouveau sigle proposé ici – une forme donc de néologisme – pour apprécier ces tensions entre intérêt général et intérêts privés dans le domaine des mobilités.

NIMBY (Not In My Back Yard, « pas dans mon jardin ») est probablement l’un des acronymes les plus connus. Issu de l’urbanisme, il est devenu objet de théorisations savantes et argument de polémiques militantes. Il désigne, en la dépréciant ironiquement, l’opposition locale à l’implantation ou au développement d’infrastructures, d’équipements et de logements, en raison des nuisances probables ou supposées que ces installations pourraient engendrer. On apprécie d’avoir de l’électricité, mais on ne veut pas de centrale près de chez soi. On veut tous des TGV, mais pas de LGV (lignes à grande vitesse) dans sa commune si le TGV ne s’y arrête pas. Tous, ou presque, nous souhaitons prendre l’avion, mais pas avec un aéroport à côté de chez soi. En tout cas pas trop près… On peut souhaiter que tout le monde soit bien logé, mais on  refuse les hébergements et logements sociaux à côté de chez soi. En gros : d’accord sur les principes, mais pas de ça chez moi ! Parmi les multiples sigles du monde de l’urbanisme, s’il n’y a qu’un à retenir c’est bien NIMBY.

Le sigle, devenu mot, est apparu durant les années 1980 dans le vocabulaire d’urbanistes anglo-saxons. À mesure que le phénomène augmentait, d’autres acronymes imagés sont venus s’ajouter pour décrire ou décrier les oppositions locales à l’implantation de nouveaux équipements. De nouveaux raccourcis comme LULU (Locally Unwanted Land Use, « usage indésirable d’un terrain local ») ou NOOS (Not On Our Street, « pas dans notre rue ») viennent remplacer ou compléter NIMBY. À une échelle plus large, on parle volontiers de NOPE (Not On Planet Earth, « pas sur la planète terre »), notamment en ce qui concerne les débats sur le nucléaire. Des termes plus politiques sont apparus comme NIMEY (Not In My Electoral Yard, « pas dans ma circonscription ») ou NIMTOO (Not In My Term Of Office, « pas durant mon mandat »). Les termes, érigés en slogans, s’ajoutent dans une collection d’expressions très critiques. Certaines désignent des catégories particulières d’habitants, comme les CAVE (Citizens Against Virtually Everything, « citoyens contre tout »). D’autres soulignent les périls associés aux conséquences collectives de ces replis particuliers. C’est, par exemple, le conseil BANANA (Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anyone, « ne rien construire quelque part à proximité de quiconque ») qui invite à ne plus rien entreprendre. Et qui résonne assurément avec une maxime bien française, en matière de construction : un maire qui bâtit est un maire battu !

Build In My Back Yard

De manière volontariste, quasiment utopique, certains ont plaidé, à rebours du NIMBY et de sa logique, pour le WIMBY (Welcome In My Back Yard, « bienvenue dans mon jardin »), mais sans contenu précis ni grande postérité. Il n’en va pas de même, en France, pour le BIMBY. Sous ce « BIMBY » (pour Build In My Back Yard, « construisez dans mon jardin ») une idée forte : il est possible, à la fois, de densifier les villes et de proposer de nouveaux logements à prix accessibles tout en s’adaptant aux évolutions sociodémographiques d’une ville. Le tout sans provoquer l’opposition des riverains. Le projet a une direction précise : la densification par la maison individuelle dans les zones pavillonnaires. C’est-à-dire la création de nouveaux logements dans les jardins de ceux qui préexistent. On passe, de la sorte, d’une logique de résistance « pas dans mon jardin » à une logique supposée vertueuse de « précisément dans mon jardin ». Et cette « nouvelle filière de production de la ville » a été expertisée par de très sérieux chercheurs réunis, dans le cadre de d’un projet soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche en réponse à son appel à projet « Villes Durables 2009 ». Enfin, le dernier né de la collection de sigles s’appelle le IMBY pour, bien entendu, « In My Back Yard ». Sans le côté politico-prophétique du WIMBY ni le côté technico-urbanistique du BIMBY, on trouve avec le IMBY une initiative associative pour loger des sans-abri ou des « migrants ». Concrètement, une association française, qui a innové notamment à Montreuil, propose d’installer une « tiny-house » (une petite maison donc) dans les jardins de particuliers afin d’accueillir, pour une certaine durée, des personnes mal logées.

La boucle n’est pourtant pas bouclée avec l’irruption du BIMBY ou du IMBY. On peut proposer une nouvelle abréviation désignant des comportements individuels et des orientations politiques possibles. Le point d’entrée, en l’occurrence, n’est plus la problématique de la densité, ni celle du mal logement, mais celle de la mobilité. Les deux thèmes de la densité et de la mobilité sont cependant profondément liés. Les zones denses, où le « vivre ensemble » est généralement le plus exécrable, se caractérisent habituellement par la congestion de leurs circulations. Les zones moins denses, plus uniformes, en particulier dans le périurbain, souvent décriées au nom d’un « vivre ensemble » qui serait insuffisant, appellent souvent de la mobilité pour se rendre vers les espaces plus densifiés où se concentrent les activités. Nombre d’habitants, partout, s’opposent à un « vivre ensemble » problématique dans les embouteillages ou les rames de transport en commun bondées. Ces habitants valorisent, symétriquement, le fait de moins se déplacer, en particulier pour travailler.

Stay In My Back Yard

Le SIMBY (Stay In My Back Yard, « rester dans mon jardin ») pourrait illustrer, à l’avenir, ce qui relèvera d’un mélange d’aspirations (limiter les déplacements professionnels désagréables) et de contraintes (les coûts élevés des déplacements) : je veux rester autour de chez moi…

Ce SIMBY, qui sonne un peu comme le vieux slogan « vivre et travailler au pays », apparaît comme une réponse aux conséquences négatives de la croissance contemporaine des mobilités. Celle-ci peut être alternativement présentée comme incarnation de libertés nouvelles ou comme puissante menace environnementale. Sur le plan des mobilités locales, en particulier celles des actifs, les opérateurs font, avec leurs usagers et clients, le constat de la saturation des réseaux. Ils connaissent, par ailleurs, les coûts colossaux des investissements pour décongestionner. Une partie de la population vit une partie de ses déplacements (notamment pour les trajets de travail) comme une douleur. Entassés debout à plusieurs par mètre carré (une forme extrême de « vivre ensemble » totalement insupportable), à l’aller et au retour, dans des transports collectifs saturés, ils ne vivent pas une mobilité souriante.

Soutenant notamment le télétravail – qui n’est pas la solution à tout, mais qui améliore bien des vies - les responsables politiques et opérateurs urbains, embarrassés traditionnellement par le NIMBY, pourraient, à l’avenir devenir les promoteurs et organisateurs du SIMBY, pour des mobilités douces et réduites. Alors que le NIMBY incarne l’égoïsme local, le SIMBY pourrait venir désigner une mobilité raisonnable et des modalités de vivre ensemble acceptables, plus les uns à côté des autres, avec des distances respectables, que les uns sur les autres. À imaginer…