Les chemins incertains de la transition en Arabie Saoudite edit

April 9, 2015

La disparition du roi Abdallah le 23 janvier 2015 ne change en rien les défis auxquels est confrontée l’Arabie Saoudite. En tant qu’acteur pivot, le Royaume fait face à un système régional chancelant et à une économie mondiale en transformation. Le roi Salman et ses alliés doivent faire en sorte de maintenir en place le régime monarchique au Bahreïn (et accessoirement ailleurs dans le monde arabe), de contrôler les partenaires récalcitrants du Conseil de Coopération du Golfe, d'éviter une catastrophe au Yémen, de soutenir le régime égyptien, de renverser le régime syrien, de contenir les ambitions régionales de l’Iran, de combattre l’organisation Etat islamique et consorts, de préserver la prééminence de leur pays au sein de l’OPEP et de s’assurer de la protection des partenaires occidentaux. Or la bonne gestion de ces différents dossiers à moyen terme dépend en grande partie de l’évolution de la situation interne de l’Arabie Saoudite. En effet, le régime, en pleine transition, doit satisfaire les revendications économiques, sociales, et politiques d’une société, elle-même en profonde mutation. C’est sur les principaux défis internes que nous voulons nous pencher dans les lignes qui suivent.

La fin de l’Etat providence?
Depuis plus d’un demi-siècle, les autorités saoudiennes réussissent à contrôler le pays d’une main de fer en maniant habilement le bâton et la carotte. Outre la répression et le discours religieux, elles s’appuient principalement sur la Riyal politik, c’est-à-dire l’aptitude à mobiliser des ressources substantielles pour acheter la paix sociale. Cela a été par exemple le cas au lendemain des soulèvements populaires de 2011. Pour éviter toute contagion, le roi Abdallah annonce une série de mesures en faveur des Saoudiens (augmentation des salaires, allocations au chômage, création d’emplois, aide au logement, etc.). Coût annoncé de l’opération : 129 milliards de dollars. Quatre années plus tard, le roi Salman recourt à la même tactique pour s’assurer de la neutralité bienveillante de la population. Une semaine seulement après son intronisation, il débloque 30 milliards de dollars sous forme de primes et de dotations (l’équivalent de 2 mois de salaires pour les fonctionnaires, les retraités et les étudiants ; plusieurs dizaines de millions pour les clubs sportifs, les salons littéraires et certaines associations).

Si Riyad n’a pas l’intention d’abandonner la Riyal politik, tout laisse penser que ce système s’essoufflera à moyen terme surtout si l’on tient compte de la baisse de la rente pétrolière en valeur absolue et per capita et des changements démographiques et sociaux que connaît le pays. L’Arabie Saoudite compte 21 millions de nationaux et 10 millions d’étrangers. 75% des autochtones ont moins de trente ans, ce qui permet aux démographes de prédire que le pays atteindrait les 40 millions d’habitants en 2030.

Les Saoudiens considèrent que l’Etat providence est un droit depuis les années 1970. Autrement dit, les attentes socioéconomiques de cette population très urbanisée (82%) et alphabétisée (87%) sont très importantes. Or, plusieurs indicateurs montrent bien que la machine de l’Etat providence ne fonctionne pas aussi bien qu’auparavant : le niveau de vie de la population a baissé en moyenne de 50% durant les vingt dernières années, 12.7% de la population vit sous le seuil de pauvreté et environ 40% des moins de trente ans sont au chômage.

Même si les revenus pétroliers de l’Arabie Saoudite ont été importants ces dernières années, de nombreux dysfonctionnements du régime expliquent l’essoufflement de la machine de redistribution. Les membres de la famille régnante, leurs alliés et leurs clients s’approprient une bonne partie de la rente pétrolière. Le système éducatif saoudien ne répond pas aux exigences du marché du travail ni qualitativement ni quantitativement (une bonne partie des trois cent mille jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail ont une formation littéraire ou religieuse). Conséquence : la plupart des employeurs privilégient les travailleurs étrangers, plus qualifiés, moins chers et avec moins de revendications sociopolitiques (environ 83% des employés du secteur privé sont étrangers).  

Les largesses royales apparaissent donc comme des tentatives vaines pour éviter les réformes de fond dans quasiment tous les domaines, notamment la saoudisation du marché du travail. Dans ce contexte, les attentes socioéconomiques de la population pourraient devenir des revendications politiques surtout que les jeunes générations sont plus ouvertes sur le monde que leurs aînées (plus de 150000 Saoudiens effectuent actuellement leurs études à l’étranger et le pays dispose de la seconde communauté virtuelle du Monde arabe). Le roi Salman, et surtout ses successeurs immédiats, devraient tôt ou tard faire des choix économiques et politiques inédits, notamment l’élargissement de la classe dirigeante. Il sera en effet difficile de garder éternellement la population dans la dépendance.

La panne de l’ascenseur social
La classe dirigeante saoudienne est caractérisée par son homogénéité et sa solidarité depuis les années 1970. Cela lui permet bien sûr de contrôler le pays fermement. En effet, plus des 2/3 des hauts responsables politiques, religieux, administratifs et militaires sont originaires de l’une des oasis ou des villes de l’Arabie centrale (Najd), fief des Saoud et bastion du wahhabisme. Traditions inventées, alliances matrimoniales et clientélisme cimentent cette classe dirigeante très fermée.

Les chiites et les femmes sont exclues de cette classe dirigeante pour des raisons socioreligieuses évidentes. Alors que les premiers sont suspectés d’être des impies et des agents de l’Iran, les secondes sont considérées comme des mineures. Des 10% des femmes qui travaillent, seule une poignée a accès à des hautes responsabilités.

La discrimination en Arabie Saoudite ne se fait pas uniquement sur la base du genre ou de l’appartenance religieuse, elle se fait également sur des bases régionalistes. Exemple. Les gens du Asir, région située au sud-ouest du Royaume, constituent une bonne partie de la population. Ils ont accueilli presque à bras ouverts le wahhabisme et la culture de l’Arabie centrale (fait suffisamment rare dans l’histoire locale pour être noté). Cependant, ils demeurent sous-représentés dans les hautes sphères de l’Etat (entre 2 et 3%) même s’ils disposent de cadres compétents dans tous les domaines. Cela crée bien évidemment des frustrations que peuvent exprimer des revendications de tout genre, notamment politico-religieuses. Il ne faut pas oublier que les principaux leaders de la contestation islamiste des années 1990 sont originaires de cette région, de même que les Saoudiens qui ont participé aux attentats du 11 septembre 2001.

Même si une ouverture progressive sur ces élites périphériques s’avère indispensable pour aller de l’avant dans le processus de construction nationale, il semble que la classe dirigeante menée par la famille royale préfère le statu quo tant qu’elle contrôle fermement tous les outils de la contrainte : les forces armées, la rente pétrolière, le discours religieux et le soutien des puissances occidentales. Les dizaines de nominations, notamment le remaniement profond du gouvernement, intervenues quelques jours après l’arrivée au pouvoir du roi Salman confirment bien cette volonté. L’Arabie Saoudite reste bel et bien un royaume najdi !

Les luttes autour du trône
Si Salman est monté sur le trône sans difficulté, les nominations et les révocations auxquelles il a procédé très rapidement laissent entrevoir des luttes intestines au sein même de la famille. Dès son arrivée au pouvoir, le roi décharge Khalid al-Touwayjiri, grand vizir de son prédécesseur, de ses fonctions et l’assigne à résidence. En même temps, il désigne son neveu, Mohammed Ben Nayef, vice-prince héritier et son propre fils, Mohammed Ben Salman, ministre de la Défense et directeur du Cabinet royal. Quelques jours plus tard, le roi change la plupart des membres du gouvernement, plusieurs gouverneurs, plusieurs hauts fonctionnaires et même quelques oulémas. L’objectif de ces changements éclairs est simple : renforcer la faction du roi et lui donner les moyens de contrôler le processus de prise de décision. Mais pour mieux comprendre cette entreprise royale, il faudrait revenir très rapidement sur la nature de la distribution et de la transmission du pouvoir chez les Saoud.

En Europe, le système de succession est linéal-agnatique, c’est-à-dire que le trône se transmet verticalement du monarque régnant au plus âgé de ses descendants ou parents. En Arabie Saoudite, le système est adelphique. Depuis 1953, le pouvoir se transmet de frère en frère. Six des fils du roi Abd al-Aziz, fondateur de l’Arabie Saoudite moderne, se sont ainsi succédés depuis. Dans ce système, tous les descendants du roi se considèrent comme des prétendants en puissance. Autrement dit, c’est le plus fort d’entre eux qui arrive au pouvoir. Cela provoque des luttes plus ou moins violentes, notamment durant les périodes de transition générationnelle. Après la mort d’Abd al-Aziz, ses héritiers se sont engagés dans une lutte acharnée pour le pouvoir. Le roi Saoud essaie en effet de marginaliser ses frères au profit de ses descendants. Mais une coalition de princes, menée par son demi-frère Faysal, réussit à le déposer en 1964.

Pour éviter les conflits au sein de la famille et s’assurer du contrôle effectif des rouages de l’Etat, les Saoud ont mis en place le système de multi-domination : une distribution horizontale du pouvoir entre les membres les plus influents de la famille régnante. Chaque prince se taille ainsi un « fief » (ministère, gouvernorat, service de sécurité, etc.) et essaye d’amasser un maximum de ressources pour mieux peser sur le processus de prise de décision. Cela entraine la création de factions. Chaque grand prince réunit ainsi autour de lui des membres de la famille, des officiers, des technocrates, des oulémas, des intellectuels pour avoir la base de soutiens la plus large possible. Dans ce système, le roi n’est que le premier parmi ses pairs (primus inter pares). Pour avoir de l’influence, il doit également disposer d’une faction. La principale faction est celle des Soudayris, dont est issu le roi actuel.

Depuis la fin des années 1970, les Soudayris essaient de monopoliser le pouvoir. Mais les autres factions tentent de résister tant bien que mal pour préserver le système de multi-domination. Abdallah s’impose comme leur leader naturel. Grâce au contrôle qu’il exerce sur la garde prétorienne du régime, celui-ci devient prince héritier en 1982, régent en 1995 puis roi en 2005. Il met tout en œuvre pour entraver l’ascension des Soudayris, notamment par la création du Comité d’allégeance en 2006 et de la fonction de vice-prince héritier en 2012. Toutes ces manœuvres ont échoué à cause de la puissance de ses rivaux qui, rappelons-le, ont la mainmise sur les centres névralgiques de l’Etat (services de sécurité, médias, establishment religieux, etc.). L’arrivée au pouvoir de Salman et la désignation de Mohammed ben Nayef comme vice-prince héritier annoncent selon toute vraisemblance la victoire des Soudayris. Mais les problèmes de transmission et de distribution du pouvoir sont loin d’être résolus. La famille royale est aux portes d’une transition générationnelle périlleuse…

La génération des fils du roi Abd al-Aziz est en train de s’éteindre. Les petits-fils contrôlent désormais la plupart des postes importants. Mais transition générationnelle ne veut pas dire fin de la gérontocratie. Après la disparition du roi Abdallah, à l’âge de 94 ans, il est remplacé par Salman, 81 ans. Le prince héritier Mouqrin est, lui, âgé de 72 ans. Si ces deux derniers règnent assez longtemps, la majorité des prétendants de la troisième génération (aujourd’hui quinquagénaires et sexagénaires), pourrait atteindre le même âge ! Le cycle gérontocratique pourrait ainsi se reproduire d’autant plus que le mode de succession, adelphique, devrait se perpétuer à moyen terme. En effet, le vice-prince héritier Mohammed Ben Nayef (55 ans) n’a pas de descendant mâle. A moins d’une surprise, le premier roi de la troisième génération passera le pouvoir à l’un de ses cousins, notamment Mohammed Ben Salman (35 ans). Celui-ci est actuellement le principal bénéficiaire des récents changements politiques en Arabie Saoudite. La plupart des nominations et des révocations ordonnées par son père a pour objectif principal de renforcer ses positions. En tout cas, plus longtemps Salman restera à la tête de l’Etat, plus les chances de son fils Mohammed de devenir roi un jour augmentent. Cela dit, il ne faut pas oublier que les autres factions n’ont pas dit leur dernier mort surtout que certaines d’entre elles disposent de moyens non négligeables. Tout pousse à penser que les luttes seront encore longues et dures !

Le problème de la succession restera ainsi le talon d’Achille des Saoud. Il pourrait être, comme cela a été souvent le cas depuis deux siècles, la brèche par laquelle des changements se glisseront. Certains d’entre eux faciliteraient la remise en cause du système de multi-domination – très onéreux sur les plans politique et économique – et l’adoption à terme de la primogéniture.