Les Français, les Gilets jaunes et le complotisme edit

Feb. 20, 2019

L’enquête sur le complotisme réalisée par l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch livre des résultats assez spectaculaires et inquiétants qui montrent qu’un clivage culturel profond est en train de se creuser au sein de la population. L’enquête montre en effet que le complotisme est loin d’être marginal et que l’adhésion à ces thèses est très fortement associée à certaines caractéristiques d’âge, de niveau de diplôme, de niveau de vie et d’orientation politique. Il paraît également imprégner très fortement le mouvement des Gilets jaunes.

Interrogés sur 10 affirmations complotistes, 21% des Français se disent d’accord avec au moins cinq d’entre elles. Certaines de ces affirmations rencontrent un franc succès, comme celle, venant en tête du hit-parade, selon laquelle « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins » : 43% des Français se disent d’accord avec cette affirmation. Ces Français pensent donc que les pouvoirs publics mentent, que le ministère de la Santé s’est livré aux mains du lobby pharmaceutique et est prêt pour cela à faire passer la santé de la population par pertes et profits (puisque les vaccins sont supposés nocifs). Lorsqu’on décortique l’affirmation on ne peut être qu’effrayé par le niveau de défiance qu’elle révèle chez ceux qui y adhérent : un pouvoir politique vendu aux puissances de l’argent au mépris de tout principe, de grandes entreprises qui trompent délibérément les consommateurs et mettent en péril leur santé alors qu’elles sont censées la protéger. Le terme « complot » s’applique bien à une affirmation de ce type.

La thèse sur les « illuminati » (« une organisation secrète qui cherche à manipuler la population ») est jugée crédible par 27% des Français et la théorie du « grand remplacement » l’est par un quart d’entre eux (« l’immigration est organisée délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques pour aboutir à terme au remplacement de la population européenne par une population immigrée »). La croyance à « un complot sioniste à l’échelle mondiale » vient juste derrière (22% d’accord). Seuls 35% des Français n’adhèrent à aucune des dix théories du complot présentées.

Affaiblissement de la démocratie, perte de crédit des médias

Ces différentes thèses qui n’ont apparemment pas liens logiques entre elles rassemblent une proportion importante de Français. Qu’ont-elles donc en commun ? L’idée que les élites, au premier rang desquelles les élites politiques, trompent le peuple et le manipulent. C’est pourquoi les thèses complotistes constituent un danger pour la démocratie et sont liées à de la défiance à son égard. Comment admettre la légitimité du vote et des élections si l’on pense que les représentants élus sont des menteurs animés de projets cachés et inavouables ? L’enquête montre bien que l’importance accordée au fait de vivre en démocratie décroît régulièrement avec le nombre de théories complotistes auxquelles les personnes adhèrent. Ceux qui croient à 7 théories ou plus ne sont que 42% à juger très important de vivre dans une démocratie contre 65% des Français qui ne croient à aucune de ces théories.

Le développement d’une mentalité complotiste est également certainement à mettre en rapport avec l’abyssale perte de confiance dans les médias. Cette perte de confiance ne concerne pas que les complotistes, elle est générale : seuls 25% des Français disent avoir confiance dans les médias. A l’évidence la perte de crédit des médias et donc de la légitimité de l’analyse critique du travail journalistique, ouvre la voie aux théories complotistes. D’après l’enquête, internet arrive aujourd’hui en seconde position (mais en première position chez les jeunes) comme média utilisé pour s’informer (derrière la télévision, mais loin devant la presse écrite et la radio). Or l’enquête montre que l’utilisation d’internet est associée à la propension au complotisme et plus encore l’utilisation, via internet, des réseaux sociaux (plutôt que des sites d’information des grands médias ou des portails agrégateurs d’actualités). Comme le notent les auteurs de l’étude « la propagation de la rumeur s’effectuait jadis par le bouche-à-oreille, sa vitesse et sa surface de propagation ont été démultipliées à l’heure du numérique et des réseaux sociaux ».

Un net gradient social et politique

Ces Français sensibles aux thèses complotistes sont plus jeunes, moins diplômés et moins aisés que les ceux qui les réfutent. Sur ces différents critères la décroissance de l’adhésion au complotisme est quasi-linéaire avec la progression de l’âge, du niveau d’étude ou du niveau de vie et les contrastes entre les extrémités de ces différentes échelles sont prononcés : 28% des 18-24 ans croient à 5 des théories ou plus contre seulement 9% des 65 ans ou plus ; 28% également pour les moins diplômés contre 8% des diplômés supérieurs à bac + 2 ; 38% des plus pauvres contre 7% des plus aisés. L’enquête montre également que ceux qui ont le sentiment de ne pas avoir réussi leur vie sont surreprésentés parmi les complotistes. 26% des Français ont ce sentiment d’échec et parmi eux, 32% adhèrent à 5 théories du complot ou plus.

Les complotistes sont également plus représentés parmi les électeurs de Marine Le Pen (27%) à la dernière présidentielle et, dans une moindre mesure de Jean-Luc Mélenchon (20%), que chez ceux d’Emmanuel Macron (10%) et François Fillon (14%). Certaines thèses complotistes testées dans l’étude sont d’ailleurs véhiculées par des courants de pensée politiques extrémistes (la théorie du grand remplacement) ou participent d’une tradition politique radicale ancienne. L’idée du « complot sioniste à l’échelle mondiale » est ainsi partagée par 36% des sympathisants du Rassemblement National, mais également par 33% des sympathisants de la France insoumise.

Des Gilets jaunes super-complotistes

Le second volet de l’étude IFOP-FJJ propose un focus sur les Gilets jaunes. Il en ressort principalement que le complotisme est presque consubstantiel au mouvement tant il y est présent. L’adhésion des Gilets jaunes à ces thèses est en effet très nettement plus élevée que celle de la population générale qui pourtant, on vient de le voir, est loin d’être immunisée. Prenons quelques exemples : 62% des personnes se définissant comme Gilets jaunes croient à la thèse de la collusion du ministère de la santé et des laboratoires pharmaceutiques pour cacher la nocivité des vaccins ; 41% croient au complot des « illuminati ». Sur des thèses complotistes idéologiquement plus marquées, les personnes se déclarant Gilets jaunes sont près de deux fois plus souvent portées à y adhérer que la population générale : 46% pour la « théorie du grand remplacement » (contre 25%), 44% pour le « complot sioniste à l’échelle mondiale » (contre 22% des Français).

Le « noyau dur » (ceux qui ont participé aux actions des Gilets jaunes) est encore plus engagé dans le complotisme : 59% pour la théorie du grand remplacement, 50% pour le « complot sioniste ».

Au total, les personnes se définissant comme Gilets jaunes déclarent deux fois plus souvent que l’ensemble des Français croire à 5 théories complotistes ou plus (41% contre 21%), cette proportion montant à 47% dans le noyau actif.

Le niveau de défiance de ce public à l’égard des institutions est tel qu’il le conduit à se détourner massivement des médias traditionnels et à s’informer sur l’actualité via les réseaux sociaux et les sites de vidéo en ligne (à 59% contre 37% pour l’ensemble des Français). Comme le note Jérôme Fourquet dans son commentaire, ce recours massif des Gilets jaunes aux réseaux sociaux et à Facebook contribue grandement à la diffusion des thèses complotistes et à leur « viralité ». Fourquet insiste avec raison dans sa conclusion sur « la nouvelle stratification éducative » (et pourrait-on dire culturelle) de la société que révèle ces comportements. Cette stratification culturelle a une double dimension : elle sépare les diplômés des non-diplômés, mais elle sépare aussi ceux qui font confiance aux médias classiques et ceux qui les récusent et avec eux l’ensemble de ceux qui « parlent » sur la société (politiques, experts, journalistes, intellectuels). Une partie de la population, jeune et populaire, a fait ainsi sécession et récuse tout discours « officiel », tout ce qui vient « d’en haut ». Ce clivage culturel est extrêmement inquiétant car il ne sera pas réduit par les habituelles concessions salariales qui résolvaient provisoirement les conflits sociaux d’antan. La « société de défiance » dont parlaient déjà il y a quelques années Yann Algan et Pierre Cahuc s’est durablement installé dans le paysage.