Le Grand Vertige, thriller écolo edit

Dec. 9, 2020

Pierre Ducrozet, écrivain à la plume véloce et poétique, publie une fresque romanesque sur l’écologie. Il n’est pas si fréquent qu’une fiction traversée par un souffle politique soit si enlevée, et qu’elle arrive, par l’intrigue et les rebondissements, à tenir un vrai suspens. Le scénario est simple : la Commission européenne, accablée par une suite de catastrophes naturelles, décide de frapper un grand coup. Soutenue par une centaine de pays (sauf l’Amérique de Trump, of course), elle alloue 150 milliards d’euros pour créer une Commission sur le changement climatique, vouée à réinventer le pacte de l’humain avec la nature. Adam Thobias, célébrité sur le retour et intellectuel à multiples facettes – spécialiste du réchauffement climatique et professeur à Oxford, globe-trotter, auteur de romans d’aventures, un temps complice d’Al Gore, un temps soupçonné d’espionnage – est nommé à la tête de cette organisation et va jeter son va-tout pour faire aboutir les idées qu’il défend depuis trente ans. Il recrute une équipe de jeunes « hors normes » (des scientifiques, des géographes, des anthropologues, des voyageurs), capables d’enquêter dans les coins secrets les plus stratégiques du monde, là où se tiennent les signes flagrants d’une planète à l’agonie, et susceptibles d’imaginer ce qui pourrait se faire. Ainsi nait le réseau Télémaque.

Millenials mi-marginaux

La narration enlace catéchisme écologiste et exploration de la psyché de quelques millenials décalés. Mia est une anthropologue de trente-trois ans, post-punk éco féministe néo-sorcière, naviguant entre plusieurs genres et spécialiste des communautés Queers de Mexico. Quand elle reçoit la demande d’Adam, elle accepte parce que le salaire proposé « quatre mille deux cents balles par mois » lui permettra de se la couler douce pendant quelque temps. June, issue de la classe moyenne, suit vaguement des études de lettres et de cinéma tout en vivant de petits boulots. Agée de vingt-deux ans, elle déteste le discours contemporain sur les nouvelles générations : « vous êtes des enfants du néant, des infâmes écrans, de la vacuité humaine, vous ne vous intéressez à rien, vous ne lisez pas, etc. » ; cette enfant du siècle (« égocentrique, inconstante, embrouillée ») rumine sa rancœur. Elle accepte la mission, non par goût de l’aventure, mais « pour s’infliger une violence, un grand désaccord avec les choses ». Nathan est un chercheur de trente-cinq ans, reconnu pour ses travaux sur la microbiologie moléculaire et la vie des plantes ; il vit un peu à l’écart de l’Université, fait des films et tente de croiser les pratiques sur un même objet – géographie, poétique, botanique et philosophie. Il accepte sans enthousiasme la proposition d’Adam Thobias, son ancien professeur, essentiellement pour colmater une crise conjugale et se distraire d’une mystérieuse maladie qui semble croitre dans son œil. Etres déclassés de leur génération, flottants, mobiles et profondément solitaires ils se glissent avec détachement dans cette cause, d’ailleurs l’alcool est leur grand équarisseur bien avant la philosophie écologique. Leur esprit d’engagement et leur rage ne s’élèvent vraiment qu’au fur et à mesure de leur confrontation avec le terrain. Le projet se déploie à l’échelle planétaire et ces trois protagonistes et quelques autres déclassés encore, vont vivre mille aventures, entre James Cook et James Bond, qui les amènent aux quatre coins du monde, Ecosse, Inde, Chine, Birmanie, Thaïlande, Ethiopie, etc : une profusion de pérégrinations qui les oblige à sauter d’un avion à l’autre -seule petite note dissonante d’un roman qui se veut un chant choral sur l’anthropocène et sur le vivant. La planète souffrante, saccagée par la folie humaine, c’est elle qui tient le premier rôle.

Le grand récit écologique

Le grand récit sur l’écologie pose une toile de fond. Il suit une structure solidifiée par une large diffusion de la littérature scientifique, et par une abondante production romanesque ou cinématographique de ces dernières années. On y retrouve la mythologie sur les chasseurs cueilleurs, ces nomades qui, selon la vague documentation qu’on peut en avoir, circulaient d’un immense espace à un autre en évitant les conflits et l’accumulation de richesses et en pratiquant le troc et la solidarité. La sédentarisation dans des villages agricoles qui s’impose quelques 10 000 ans avant JC détruit ce moment de l’humanité dépeint comme enchanteur par beaucoup d’auteurs, en particulier par Yuval Noah Harari dans son best seller Homo Sapiens. Pierre Ducrozet reprend ce fil : « Le sédentaire invente la hiérarchie sociale, la religion à laquelle nous devons nous soumettre, il invente le pouvoir politique et économie, il institutionnalise la guerre ». Là débute l’emprise mortifère de l’homme sur la nature. La seconde grande phase de l’épopée s’amorce avec la révolution industrielle et le roman porte le phare sur la ruée vers l’or noir. Les premiers forages ont lieu en Pennsylvanie au milieu du 19 e siècle : « L’ensemble du pays rugit. Mille candidats à la fortune et oil men déclarés essaiment aux Etats-Unis ». De l’extraction, jusqu’au raffinage et à la distribution, le pétrole déclenche un séisme : les fortunes s’édifient (Rockefeller est au centre du jeu), le capital libre, « cru et sans éthique », prospère, engloutit tout, l’automobile surgit, l’abondance consommatoire de l’Occident devient l’image désirable (et aliénante) du monde entier, la géopolitique du 20e siècle se redessine autour de cette ressource (naissance des royautés pétrolières, installation des gazoducs). La suite tourne en catastrophe : les réserves naturelles s’épuisent, les océans se transforment en réservoirs à déchets, la pollution s’abat sur les villes, et les gaz à effets de serre menacent l’avenir à court terme de l’humanité. La poignée d’entrepreneurs à la tête des multi nationales a organisé la destruction de la planète.

Survient alors une troisième séquence du récit : les utopies en gestation pour réparer les dégâts. Dans Le grand vertige cet objectif passe par la création d’une petite communauté coopérative et frugale (située comme le berceau de l’humanité sur les bords d’un lac éthiopien, le lac Turkana), qui à l’aide de bricolage technologique et de compréhension des potentialités de la terre, tentent de « repartir de zéro » et d’établir un nouveau type de relations à la nature replaçant l’homme à son juste niveau, comme une partie parmi d’autres des éléments du vivant. La nature possède en elle-même les clefs pour réparer les dérives des humains, tel paraît tout d’abord l’enseignement du livre. Ainsi, après exploration interne du mécanisme d’une feuille pour capter l’intégralité de l’énergie du soleil, Nathan met au point une nano particule capable de produire de l’énergie qui ne coûte rien et n’enlève rien à personne.

Hackerspace au milieu du Rift

La communauté créée par les Télémaque se transforme en un atelier à ciel ouvert où se concoctent des solutions imaginées à partir des expériences de terrain, des réflexions, des voyages et des découvertes théoriques. Tel que décrit, avec son enchevêtrement de machines, d’établis, de morceaux de laboratoire, de maillages de métaux et de câbles soudés, et d’objets improbables en devenir, le campement est l’exacte copie, sous le soleil de plomb africain, d’un hackerspace de n’importe quelle grande ville européenne. S’y exalte la culture du partage des pionniers de la Silicon Valley : « Tout s’y apprend, tout s’y échange. Et, paradoxalement, c’est dans l’inventivité numérique que se logent quelques espoirs : « Ils ne refusent pas la modernité, ils pensent au contraire, qu’utilisée au mieux, elle pourrait les aider, les sauver peut être ».

Au fur et à mesure que l’on avance dans le récit, le crépitement de l’écriture s’apaise et s’installe une atmosphère à la Zabriskie Point. Après des mois d’actions trépidantes (Adam Thobias a même organisé des sabotages en différents points du globe pour tenter d’arrêter la machine infernale), les corps s’adaptent au rythme lent du désert, se meuvent comme de fines silhouettes désincarnées, à peine perceptibles à travers les poussières laissées par les millions d’années de sédimentation, les paroles se taisent, et chacun se replie vers son for intérieur. On laissera au lecteur la surprise du dénouement.

Ce roman se lit comme une peinture de l’époque. Il met en scène des jeunes pragmatiques et un peu désespérés, non séduits par une quelconque idéologie, mais capables de s’enflammer contre une menace qui pèse sur leur avenir ; l’écologie se dresse alors comme un étendard générationnel, la figure d’Adam Thobias illustrant en contre-point ces vieux sages précurseurs qui avaient tout prévu. La réponse politique, pour les plus radicaux d’entre eux, s’inscrit loin des partis et de la démocratie représentative ; elle passe par l’exemplarité, la frugalité aride, et par des expérimentations, dont les voyages, les communautés et le bricolage technologique à fin de tout réinventer constituent le socle. Le combat écologique s’appuie sur un grand récit dont l’écho s’est amplifié avec les rapports du GIEC et l’urgence d’agir face au réchauffement climatique ; il signe en lui la fin d’un monde, suggérant même en filigrane l’idée de la fin du monde. Dans le contexte d’aujourd’hui, Le Grand Vertige, imprégné par une mélancolie existentielle et un sentiment d’épuisement, entre nécessairement en phase avec des lecteurs, qu’ils soient seulement écolo-sensibles ou carrément écolo-rageurs