A quoi sert Twitter? edit

March 29, 2013

Moins d’un cinquième des internautes a un compte Twitter : les usagers sont plutôt jeunes, plutôt masculins et souvent urbains. Sa fréquentation est somme toute modeste comparée à Facebook qui aligne autour de 80 %  de comptes pour les 18-29 ans aux Etats-Unis et en France. Son originalité, c’est d’être d’abord pratiqué « en tâche de fond » par des individus travaillant dans les métiers du symbolique (communication, média, marketing…), qui assurent une bonne partie du trafic. Les inscrits à Twitter (twittos) englobent certes un scope social plus large et qui ne cesse de se diversifier : selon une étude ComScore, les 15-24 ans et les plus de 55 ans  sont de plus en plus séduits par ce service de micro-blogs. Mais la majeure partie des comptes est passive : beaucoup d’abonnés se contentent d’observer les flux d’échanges ou ne circulent pas sur le fil. Comme tous les réseaux, Twitter se caractérise par l’inégale participation de ses adhérents, et donc par un modèle communicationnel fortement asymétrique. Qu’observe-t-on ?

Certains internautes, à peine yeux ouverts, saluent la cantonade ;  certains recyclent des informations; certains dénichent le sujet pittoresque qui va estomaquer ; certains assistent à un événement qu’ils relaient ; certains racontent les bons mots de leurs enfants ; certains mettent en ligne des photos choc ; certains commentent ce qu’ils suivent à la télé ; certains pointent  les chiffres-clefs des sondages ;  certains  font appel à des témoignages, demandent un chiffre ou une information pour nourrir un article ou une émission ;certains conversent avec eux-mêmes ; certains échangent avec un confrère ou un complice ;certains racontent l’ennui dans les transports en commun ; certains annoncent leur dernière production intellectuelle ou leur passage média ;certains rendent visibles, par un biais, l’activité de leur entreprise; certains s’extasient devant un paysage ; certains  se  géo-localisent ; certains  alimentent des comptes parodiques - Benoit XVI, Sarkozy, etc. L’humeur Twitter, c’est d’abord le commentaire de l’information : l’indignation ou l’ironie sont appropriées, et mieux encore, le ton sur ton, l’indignation ironique.

Pourquoi se couler dans ce flux autant décousu que continu ? Faire connaître, se faire connaître, participer à ce tourbillon qui insuffle l’air du temps : aucune de ces motivations n’exclut l’autre. Les propos sont à la lisière du public et du privé, et les dévoilements intimes, rares. On parle de soi à travers le filtre de l’actualité. C’est connu, les jeux sur la visibilité et l’identité s’adaptent à chaque univers numérique. Pour Twitter, le ton est celui de la familiarité retenue, ce qui sied à un réseau ouvert et noyauté par des professionnels. C’est donc  un forum des subjectivités autocontrôlées et déclinées en 140 signes : une contrainte qui favorise l’acronyme et le clin d’œil.  

Un travail effectué par Bernhard Riederen février-avril 2011 sur un corpus conséquent d’actifs de Twitter « intéressés par les sujets d’actualité générale et politique »met en lumière certains mécanismes.  

Cet échantillon confirme la dominance d’un profil : des internautes, fortement centrés autour de Paris,  appartenant au monde des médias ou des professions proches. L’usage professionnel ou semi professionnel est d’ailleurs avéré, puisque l’effervescence de Twitter s’atténue le week-end. Cette analyse montre ainsi une loi de puissance dans la participation  au réseau : par exemple, 50 comptes ont produit 10 % de l’ensemble des tweets. Il existe bien une mini starisation, comme dans tout outil de communication publique. Les membres de ce groupe affichent nettement plus de followers que de friends. A côté de ce fonctionnement de type « broadcast »,  d’autres privilégient les échanges tous azimuts, en s’affiliant à de multiples comptes tout en étant eux-mêmes beaucoup suivis.

Pourtant, on ne doit pas oublier la grande diversité des échanges au sein de cette communauté. Le partage est assez équilibré entre les internautes qui, par le biais de liens, échangent/diffusent une information,  et ceux qui se positionnent davantage du côté de la conversation et du commentaire. Un autre bémol doit être apporté au thème de la starisation puisque les cinq utilisateurs les plus cités ne représentent que 1, 5 % de toutes les mentions, ce qui laisse large l’espace pour que d’autres internautes se retrouvent au sein  d’un débat.

Dans l’ensemble, les interactions, repérées par les tweets qui interpellent  un utilisateur, soit 58 % d’entre eux,  sont  éphémères.  Les interactions répétées,  donc l’intensité conversationnelle, concernent un petit nombre d’internautes : 34, 5 % des comptes sont mentionnés au moins deux fois, 10 au moins  5 fois et seulement 4, 4 % des comptes  dix fois ou plus. Les twittos soliloquent plus qu’ils ne dialoguent. 

Les hashtags renvoient souvent à l’actualité chaude, et opèrent comme caisse de résonnance aux titres des médias – ce, dans une nuée de liens articulant Twitter à la grande presse et aux méga plateformes du Net. Apparaît également un effet d’ouverture, Twitter assurant le succès de certains sujets qui parsèment plus discrètement l’actualité mainstream : sans surprise,  beaucoup de tweets concernent internet et les enjeux juridico-politiques qui lui sont liés.  

On observe enfin une surreprésentation des sujets politiques à consonance polémique,  notamment la critique de la droite et de l’extrême droite portée par des internautes à la sensibilité de gauche et/ou libertaire. Et l’actualité est souvent traitée sous un angle particulier : les contenus les plus populaires sont imprégnés d’ironie et de sarcasme.

Maillon du système d’information, dispositif de relations publiques et tourniquet des e-réputations,  Twitter occupe donc une place originale parmi les  médias sociaux. Des travaux évoquent à son encontre la fabrication d’« un journalisme ambiant » : interactions entre professionnels et citoyens pour construire un agenda de l’actualité et restituer l’humeur qu’elle inspire. Il fixe un climat psychologique, fait émerger les tendances culturelles. Ce service de micro blogs, toutefois,  est loin de refléter les diverses facettes de l’opinion publique. Une part importante de la société échappe à son gyroscope, celle qui vit à l’écart des ébullitions numériques, accède à l’information principalement par la télévision, et ignore probablement tout des délices Twitter.  Par  ses codes,  son lexique, ses sujets de prédilection, le royaume des micros blogs concerne un univers d’initiés : professionnels, technophiles, attentifs aux mouvements culturels, sensibles aux utopies du web 2.0. Ils sont proches, notamment par le capital culturel, du monde dirigeant, mais critiques envers lui. Les plus actifs de ces actifs participent intensément à d’autres réseaux sociaux, tiennent des blogs, et s’expriment dans la presse numérique.

Ce profil évoque celui de cette sous-élite étudiée dans les années 70 (Daniel Bell, Alvin Gouldner,  John et Babara Ehrenreichs,  etc.), à laquelle on a prêté nombre de vertus émancipatrices, mais aussi beaucoup d’ambiguïtés. Dans un contexte de crise de la représentation politique, de vertige face à l’avenir, il n’est pas étonnant que les regards, et parfois les espoirs, se tournent vers cette fraction de la société. Elle est animée par une humeur anti establishment. Et elle a accompagné, notamment en en assurant la  visibilité sur les réseaux numériques, les rébellions de la jeunesse ces dernières années. Resterait à préciser, en explorant en profondeur la conversation Twitter, son influence exacte sur la formation de l’opinion publique et de l’opinion politique.