Pourquoi le monde vieillit-il plus vite ? edit

Sept. 12, 2011

Contrairement à une idée répandue, le vieillissement démographique n’est plus l’apanage des seuls pays développés : il touche, avec une vigueur inconnue dans le passé, de plus en plus de pays en développement, notamment les émergents, qui n’y sont guère préparés. Le monde vieillit plus vite.

Produit de la conjonction de l’allongement général de la durée de vie – de deux à trois mois par an – et de la chute de la fécondité dans de très nombreux pays – hormis, principalement, l’Afrique subsaharienne – le vieillissement peut être mesuré par plusieurs indicateurs, dont l’évolution est, avec une bonne fiabilité, prévisible sur plusieurs décennies.

Le premier est l’âge médian, qui divise la population d’un pays en deux moitiés. Les pays à vieillissement rapide sont voués à le voir s’élever inexorablement. La population allemande, par exemple, dont l’âge médian est d’ores est déjà de 44 ans, devrait atteindre 49 ans en 2050, tandis que pour l’Italie, il pourrait passer de 43 à 50 ans. En Chine, il passera de 35 ans aujourd’hui, 49 ans en 2050. On ne sait pas, en revanche, qui, du Japon ou de la Corée du sud, occupera la première place sur le podium en franchissant, vers le milieu du siècle, la barre des 52 ans.

Un second indicateur est le laps de temps que met la population de plus de 65 ans à doubler. La France a mis plus d’un siècle pour voir cette proportion passer de 7 à 14 %, les États-Unis 71 années, le Japon 24. Mais une génération plus tard, la Chine est appelée à connaître, avec une durée de 25 années, la même vitesse de vieillissement que son voisin nippon. Et les valeurs sont du même ordre de grandeur pour les autres pays émergents : 24 années pour le Brésil, 28 années pour l’Inde, et 17 années seulement pour le Vietnam.

Le troisième indicateur est le ratio de dépendance – le rapport entre la population âgée de plus de 65 ans et la population d’âge actif (20-64 ans) – qui reflète le fardeau entre les générations. Ici encore, le Japon caracole en tête. Son ratio de dépendance est voué à doubler, passant de 38 à 76 % entre 2010 et 2050. Le contraste est plus accusé encore en Corée du sud, où ce ratio pourrait passer de 17 à 66 %. La situation est à peine plus encourageante en Europe – Espagne, Italie et Allemagne en premier lieu. Et si l’on rapporte la population effectivement retraitée – à un âge moyen à peine supérieur à 60 ans dans de nombreux pays – à la population effectivement employée, alors le ratio de dépendance peut même dépasser 100 %. Pour la Chine, le ratio de dépendance évoluera, sur cette même période, de 13 à 45 % – un saut qui témoigne de la rapidité du vieillissement.

Au total, alors qu’au milieu du XXe siècle, l’accroissement de la population mondiale était essentiellement le fait du gonflement de la génération des moins de 30 ans, celle-ci ne fournira plus, d’ici 2050, que 6 % de cet accroissement, contre 58 % pour les générations de plus de 60 ans.

La prévision démographique a été souvent exploitée pour étayer des pronostics catastrophistes, à l’appui de propositions malthusiennes aussi bien que de plaidoyers natalistes. Ces prophéties ont été déjouées par la remarquable capacité d’adaptation des sociétés humaines. Il reste que la transformation rapide – à l’échelle de la démographie tout au moins – du paysage de la population mondiale, tant dans sa distribution géographique (cf. « La tectonique des plaques démographiques ») que dans sa structure d’âge, est lourd de conséquences.

Celles du vieillissement démographique sont nombreuses. Même s’ils bénéficient d’une main d’œuvre abondante, les pays en développement encourent le risque de « devenir vieux avant d’être riches » et se trouveront confrontés au besoin de mettre en place des systèmes de protection sociale et de solidarité pour pallier cet éclatement des cadres familiaux traditionnels qui accompagne précisément la baisse de la fécondité. La Chine, avec près d’un cinquième de la population mondiale, est représentative de cette catégorie de pays.

Dans les pays développés, le vieillissement est synonyme d’une main-d’œuvre en contraction et d’un vivier réduit d’entrepreneurs, déprimant les perspectives de croissance et générant un besoin de recours à l’immigration pour occuper les emplois vacants, souvent au bas de l’échelle des qualifications. Il faut y ajouter la pression croissante sur les systèmes de retraite par répartition, les coûts de santé et de services à la personne accrus pour répondre aux besoins d’un groupe du « quatrième âge »aux effectifs croissants, une préférence pour des prestations sociales plutôt que pour des dépenses de défense ou d’investissement, un accroissement des budgets sociaux, susceptible de représenter de 5 à 10 % du PIB dans les pays développés, et la pression au relèvement de la dette publique. Certes les économies développées peuvent être reconverties pour satisfaire les besoins d’une population vieillissante, mais aucune percée ne peut être escomptée, compte tenu de la résistance politique au relèvement de l’âge de la retraite et de la faible propension du système productif à recruter des salariés âgés.

Les États-Unis sont le seul grand pays développé à rester épargné par ces tendances lourdes, grâce à un taux de fécondité égal au taux de renouvellement des générations et à une politique volontariste d’immigration. – qui amène dans le pays quelque 2,7 millions de personnes au total – y compris les clandestins, lesquels n’en sont pas moins voués, pour la plupart, à y rester. Aussi l’âge médian ne devrait-il être, vers le milieu du siècle, que 40 ans – contre 37 ans aujourd’hui – et le ratio de dépendance en-deçà de 40 %. Il reste que les charges, aujourd’hui non provisionnées, formées par les droits acquis des cotisants aux systèmes publics de sécurité sociale, alourdiront le fardeau déjà écrasant de la dette publique américaine.

Sous l’écume de l’agitation humaine, les constantes et les variables de la démographie façonnent, au rythme de cette « longue durée » décelée par Braudel, le temps et l’espace politiques du monde. Elles sont trop souvent écartées des horizons de planification des politiques publiques au profit de considérations de circonstance.