Le choc ou le breaking point? edit

Dec. 16, 2015

C’est chez les moins de 35 ans que le vote FN a le plus augmenté entre les départementales de mars 2015 et les régionales de novembre 2015 : + 7 points (données Ifop). Depuis le 6 novembre, la France redécouvre avec une indignation assez factice (un CHOC titrent les journaux !) ce qu’elle savait déjà depuis quelques années : le Front national est devenu le premier parti pour les 18-24 ans (35% des voix), suivi des socialistes (PS/MRG) et du parti Les Républicains (LR/UDI/Modem), deux blocs qui recueillent chacun 21% des voix. Cette suprématie fonctionne encore pour les 25-34 ans, mais de façon moins prononcée : 28% pour le FN, 27% pour le PS/MRG (auquel on pourrait ajouter les quelque 13% pour le Front de gauche et les écologistes) et 21% pour le LR/UDI/Modem. Et elle opère aussi pour les 35-59 ans (32% pour le FN). Seuls les plus de soixante ans échappent à ce tropisme : 20% pour le FN (données Ispos).

Ce vote décomplexé de la jeunesse envers le FN ne doit pas occulter l’autre pendant de ce désintérêt ou ressentiment envers la classe politique : les deux-tiers des 18-35 ans n’ont pas pris part au vote, une désaffection qui est encore plus marquée chez les non ou peu diplômés. Ce taux est à peu près identique à celui des départementales du mois de mars. Cette démotivation (qui induit l’abstention) et cette rage ou ce pari insensé (comme on prend un billet de loterie ainsi que le suggère judicieusement le démographe Hervé Le Bras) qui conduisent au vote frontiste traduisent le sentiment qu’une fraction de la jeunesse a de son destin : celui d’être en état d’apesanteur par rapport à la société, et en particulier par rapport à une élite dirigeante qui continue son train-train – ses querelles, ses invectives, ses automatismes, son impuissance, son conservatisme – sans trop s’occuper, en dehors de ses propres enfants évidemment, de ce qu’il adviendra des générations futures. La jeunesse ? Les incantations lyriques que lui consacrent les politiques n’ont d’égale que leur désinvolture à ne pas engager les réformes qui pourraient remettre la société en mouvement et lui offrir des perspectives.

La situation de la jeunesse n’a cessé de se dégrader en terme d’accès à l’emploi tout court, d’accès à l’emploi stable, d’accès au logement, et, plus généralement d’accès aux bases nécessaires pour construire une vie d’adulte autonome. Le vote le plus marqué en faveur du FN (46%) se retrouve d’ailleurs chez les jeunes des milieux populaires dotés d’une formation professionnelle courte (CAP ou BEP), jeunes qui galèrent entre précarité et boulots manuels sans beaucoup de perspectives (28% de chômage dans les quatre années qui suivent la fin de leur scolarité, selon l’INSEE). Ces jeunes qui ont fait l’effort d’une formation et qui travaillent, mais qui n’en recueillent aucun fruit, sont particulièrement en colère. Les décrocheurs scolaires et les chômeurs, eux, sont plutôt des abstentionnistes.

Peut-être les politiques devraient-ils cesser de proclamer la main sur le cœur que la jeunesse est la priorité des priorités, sans créer les conditions pour une véritable inclusion de celle-ci dans le monde économique. Rien ne sert de repousser au plus loin l’âge de la sortie du système éducatif, si cet effort de formation, n’est pas conjugué avec une dynamique de l’emploi qualifié. Alors que le niveau de diplômes des jeunes ne cesse de croître, la part des diplômés au chômage ou sans activité tend à augmenter. Ainsi en 2004 comme en 2010, 42% des 25-35 ans sont titulaires d’un diplôme d’enseignement supérieur, mais en 2010, il y a, dans ces 42%, 17% de diplômés de l’enseignement supérieur long (master, doctorats, grandes écoles) contre 14% six ans auparavant. Parallèlement, en 2013, trois ans après leur sortie du système universitaire, 13% des ces diplômés sont sans activité – alors que 8,7% des diplômés de 2004 étaient au chômage trois après la fin de leurs études. Quelles sont les filières les plus touchées ? Les niveaux de BTS/DUT (les bac + 2), les licences de type générale, les masters 1. Une filière continue d’arborer une santé éclatante, ne subissant pas du tout les aléas de l’emploi tant en 2010 qu’en 2004 : les ingénieurs, une profession qui intègre moins qu’autrefois des enfants d’origine populaire – 47,8% des élèves-ingénieurs (hors université) ont des parents cadres ou professions intellectuelles supérieures, et 5% sont enfants d’ouvriers et 6,4% d’employés.

Les effets de la croissance molle et de la désindustrialisation sont les plus douloureux pour les jeunes peu diplômés, des enfants des milieux populaires pour la plupart. Or, pour enrayer la lente paupérisation de la société française, il faudrait des réformes courageuses (pléonasme dans le contexte français), qui ne cessent d’être repoussées aux calendes grecques aux motifs les plus divers – le plus décisif étant que mieux vaut un tien (celui de la place occupée) que deux tu l’auras. Rien ne sert de multiplier les filets de sécurité ( RSA jeunes, emplois d’avenir, contrat unique d’insertion, contrat de génération, service civique, etc) si ces mesures sont d’abord des solutions d’attente pour gérer la paix sociale tout en sachant que ces jeunes risquent souvent de replonger dans le chômage à la fin de ces expériences. Rien de sert d’essayer de colmater par des discours et des dispositifs administratifs une inquiétude béante d’une fraction de la jeunesse face à son avenir : celle-ci est parfaitement lucide, et sait parfaitement qu’elle figure en première ligne des difficultés d’intégration qu’engendre la stagnation économique.

Les nouvelles générations sont les premières victimes de l’inertie en politique, une conséquence de la « dépendance du sentier », un phénomène rappelé par le chercheur économiste Julien Pillot. Quel est-il ? Le degré de liberté des acteurs économiques est fortement contraint par des choix préétablis, qui s’incrustent dans les mentalités et qui s’imposent non pas par leur supériorité objective mais par la force de l’habitude et parce que leur mise en cause dérangerait les positions acquises – l’auteur donne comme exemple savoureux le clavier de nos ordinateurs dont l’ordonnancement des lettres AZERTY a été imaginé en 1936 par les inventeurs des premières machines à écrire et qui perdure comme standard indépendamment de la pertinence de son ergonomie. Ainsi les acteurs du marché privilégient la continuité à la rupture, « y compris lorsque la rupture est incarnée par une offre plus performante ». Une rupture peut certes intervenir mais en général à deux conditions : que l’offre alternative soit portée par une vague déferlante (il cite Apple) ; que les agents les plus influents misent collectivement sur la victoire de l’offre alternative. Rapportée à la politique, la rupture imposerait ce même schéma, or rien sur l’échiquier politique ne laisse prévoir un tel séisme tant concourent d’éléments pour anéantir la possibilité de « réformes courageuses » : le système de sélection des élites qui favorise la consanguinité, la professionnalisation de la politique qui privilégie la vision court-termiste et le maintien du statu quo, des institutions pilotées par des hauts fonctionnaires « qui perpétuent les usages comme les modes de travail et d’action », et la préservation des rentes de situation dont jouissent certains groupes, entreprises et individus ». Quant aux électeurs, « ils sont en faveur de réformes … tant qu’elles ne les affectent pas directement ». L’auteur conclut en spéculant (sans trop y croire ?) sur l’avènement d’un Steve Jobs de la politique : un personnage osant une stratégie de « breaking point ».

Ce personnage n’existe pour le moment que dans les rêves. Et en son absence, le vote protestataire ou de désespérance se dirige vers un parti dont l’offre politique consiste à un retour vers une France du repli. Parallèlement, il faut le reconnaître, le FN promeut souvent des candidats plus jeunes que la moyenne de ceux des grands partis, ce qui peut contribuer aussi à son attrait pour une catégorie de la jeunesse. Les autres formations politiques, qui représentent éternellement ou presque les mêmes leaders depuis des décennies –tout candidat battu se comporte comme si, tout naturellement, il devait prendre sa revanche à la prochaine échéance - connaissent un mouvement généralisé de vieillissement de leurs leaders : un élément supplémentaire pour faire fuir le jeune électeur. Pour trouver des personnage de « breaking point », il faut sans doute opérer comme dans d’autres pays européens (Grande-Bretagne, Italie…) qui pratiquent une règle non écrite mais bien inscrite dans les esprits : tout candidat battu à une élection de portée nationale cède sa place à d’autres. Une façon d’ouvrir le jeu et d’offrir de nouvelles perspectives, notamment celles de désigner des candidats de breaking point aptes à engager des réformes courageuses.