Le Brexit, œuvre de conservateurs devenus populistes edit

Sept. 15, 2020

En catimini, Boris Johnson vient de décider de réécrire seul le protocole sur l’Irlande du Nord du Traité euro-britannique de sortie du RU de l’UE. Cette répudiation d’engagements internationaux a été dénoncée immédiatement par Theresa May puis par David Cameron, deux anciens premiers ministres qui y voient un risque de perte de crédibilité des Britanniques au moment où ils cherchent à signer des accords  commerciaux pour organiser l’après-Brexit.

L’enjeu de ce protocole est de régler le statut douanier de l’Irlande du Nord, membre du RU mais aussi membre du marché unique européen. La solution trouvée et remise en cause aujourd’hui par Boris Johnson est que la frontière commerciale entre l’UE et le RU est déplacée en mer d’Irlande pour éviter les contrôles terrestres entre Irlande du nord et république d’Irlande. L’UE a réagi fermement et a exclu toute renégociation du protocole. À nouveau le hard Brexit resurgit.

On comprend mal les coups de force, tergiversations et gesticulations du gouvernement britannique dans les négociations UE/ RU sur les relations commerciales post-Brexit si on n’intègre pas le fait que pour Boris Johnson et ses amis conservateurs la symbolique souverainiste l’emporte sur les considérations économiques ou même de paix civile. Cet acte unilatéral intervient après le sabotage des compromis passés par Theresa May, après les manœuvres de Johnson pour couper les ponts et interdire de nouveaux reports de la fin de la période transitoire, et alors que s’achève une négociation commerciale caractérisée par les atermoiements britanniques.

À ne considérer que le dernier épisode de l’interminable négociation entre Britanniques et Européens, on a du mal à croire, au-delà de l’épisode irlandais, que les trois sujets actuellement sur la table soient des deal breakers.

Est-il si difficile de réguler les prises de poisson par les pêcheurs européens  au large des côtes britanniques ? Ne pourrait-on envisager un engagement ferme sur la durée et des quotas annuels modulables dans certaines limites?

L’accord sur des règles de bonne conduite en matière d’échanges qui évitent le dumping social, environnemental et réglementaire est-il vraiment hors d’atteinte car il entraverait la souveraineté britannique et annulerait les bénéfices du Brexit ? À défaut du respect pur et simple des règles communautaires par les Britanniques, ne peut-on imaginer des sanctions en cas d’abus de leur part ?

Peut-on simplement rejeter la compétence de la Cour de Justice Européenne, ne peut-on trouver des mécanismes d’arbitrage qui l’impliquent ?   

Plus largement, et au delà de l’accord commercial, peut-on prendre le risque de mettre en danger la coopération sécuritaire, politique, militaire ? Est-il raisonnable de mettre en balance quotas de pêche et intérêts géopolitiques ? Bref, une fois le Brexit politique acquis est-il si difficile de s’accorder sur les règles de concurrence, n’y a-t-il pas un au-delà non dit des négociations actuelles ?

Recul de la raison économique

Comment comprendre qu’on soit encore dans une impasse des négociations que la question de la phase de transition divise et qu’on attende un miracle de la Présidence allemande ?

En fait pour qui prend la peine d’inscrire cette séquence dans l’histoire de cet interminable Brexit, on a un sentiment de déjà vu. Sentiment que tout pousse pour un accord, l’intérêt bien compris des uns et des autres, le pragmatisme légendaire des Britanniques, la prééminence des intérêts économiques chez cette nation de boutiquiers d’un côté, l’accès à un marché significatif et les impératifs de la géopolitique de l’autre. Pourtant le compte à rebours inexorable est enclenché et l’échec des négociations évité hier avec Cameron et May semble possible à présent avec Johnson.

Dans la fausse négociation entre RU et UE des constantes apparaissent. Jusqu’au bout le RU voulut pratiquer une forme de sherry-picking dans le marché unique. L’objectif habillé différemment a été le même : choix à la carte, accès au marché sans régulation des aides publiques ou des règles sociales,  principe de équivalence réglementaire pour les services, fin de la libre circulation des personnes,  refus des compétences de la CJE …

Puis avec le temps les dures réalités de la paix civile en Irlande, d’un rapport de forces défavorable et de la solidité de l’entente des 27 conduisent les Britanniques à renoncer à leurs demandes et à accepter même un démembrement commercial du RU pour préserver la libre circulation des biens entre le Nord et le Sud de l’Irlande.

Le bras de fer permanent entre RU et UE s’explique d’autant plus difficilement que par le passé le RU n’a cessé de réclamer et d’obtenir des clauses d’opt out, que son poids dans l’élaboration de politiques de marché de plus en plus libérales n’a cessé de croître, et qu’il s’était imposé comme un leader de fait des euro-tièdes qui n’entendaient pas céder à l’idéologie de l’ever closer union.

La difficulté à comprendre est redoublée quand on prend en considération le risque d’éclatement du RU provoqué par un éventuel Brexit, la sécession écossaise, et les atteintes à la démocratie de Westminster provoquées par des conservateurs qui entendaient couper les ponts avec l’UE. Les explications invoquées au cours de l’interminable marathon des négociations ne tiennent guère. Les  incompréhensions mutuelles,  l’impréparation britannique, l’abus de position dominante chez les Européens ou l’illusion de parité de puissance n’expliquent pas sur la durée les errements des négociations, pas plus que le sérieux tout relatif de la thèse du Global Britain ou les bénéfices d’un RU dérégulé pour gagner la bataille du numérique.

L’explication est donc à chercher ailleurs.

Une conception orgueilleuse de l’exception britannique toujours présente dans le rejet de l’ever closer union, dans la relation spéciale avec les Etats Unis, dans la revendication d’une parité de puissance entre RU et UE s’est progressivement muée en souverainisme xénophobe.

La mue du parti conservateur

Certes l’ouverture accélérée aux migrations d’Europe Centrale et Orientale ont provoqué un choc qui avec le recul a eu des effets déstabilisateurs sur certaines communautés de la vieille Angleterre. Par ailleurs l’application de politiques d’austérité a eu des effets sur la qualité des services publics et du NHS. Enfin les atteintes répétées à l’État social ont fragilisé des populations fragiles ouvrant la voie aux démagogues de tout poil.

C’est dans ce contexte qu’on a assisté à un recul de la raison économique et à une autonomisation progressive de la politique partisane. Les affirmations que la politique devait primer sur l’économie, que l’expertise économique était une forme de mensonge, que les intérêts de la City ne devaient pas dominer l’agenda économique, naguère marginales, vont à la faveur de la longue négociation du Brexit prendre de plus en plus de place.

L’opérateur politique de cette transformation a été le Parti conservateur. Ce qui ailleurs en Italie ou en France avait été l’œuvre de partis d’extrême droite a éclos à la faveur du Brexit au sein du parti conservateur.

La métamorphose de ce parti est au cœur de la longue dérive décrite plus haut. Son  agenda politique fut d’abord dicté par une minorité remuante qui vit dans le recours au référendum la meilleure réponse tactique à la pression de UKIP. La direction du Parti autour de David Cameron, un petit club d’eatoniens arrogants, fit de la campagne pour le référendum une entreprise cynique où la liberté de mentir fut consentie à ses membres les plus éminents, où la campagne pour l’adoption du compromis européen ne fut même pas menée et où les partisans de l’Europe furent disqualifiés, traités tour à tour de parti de la peur, de contempteurs du génie britannique et d’anglo-sceptiques.

Loin de réaliser l’ampleur des dégâts provoqués par le succès des Brexiters au referendum, le nouveau gouvernement mené par Theresa May va adopter la même stratégie dans ses négociations avec l’EU laissant les conservateurs eurosceptiques mener le bal. Alors que l’attitude officielle du gouvernement était la recherche d’un compromis qui préserve l’essentiel des relations RU-UE, le Parti conservateur va multiplier les chausse-trappes contre son propre gouvernement, il va paralyser la Parlement pour lui interdire de légiférer pour un Brexit ordonné, et va même interdire les mesures de sauvegarde. L’échec de madame May et l’arrivée de Boris Johnson va mettre fin aux tentatives de compromis transpartisans et installer les brexiters durs aux postes de commande. Ceux-ci vont pratiquer une politique de la terre brûlée, ils vont poursuivre le sabotage du travail parlementaire et finir par obtenir le Brexit.

Ainsi le Parti conservateur s’est-il progressivement transformé de l’intérieur en parti populiste pour répondre aux peurs du petit peuple, renonçant au passage au mythe thatchérien de renaissance du Global Britain. Les difficultés que rencontre aujourd’hui le gouvernement Johnson à finaliser la négociation avec l’UE ou à nouer des partenariats commerciaux avec les Etats-Unis, la Chine ou à ressusciter l’anglosphère sonnent comme un rappel aux réalités auquel le gouvernement Johnson répond par le rejet des logiques économiques, par l’affirmation orgueilleuse d’une reconquête de la souveraineté et par une critique démagogique des élites déracinées de la mondialisation et de la City de Londres.

Le paradoxe de la situation présente tient au Brovid, cette combinaison de Brexit et de Covid qui aggrave les effets attendus du Brexit mais insensibilise le gouvernement actuel à ces mêmes coûts. L’effondrement économique provoqué par le Covid facilite la tâche aux conservateurs eurosceptiques car nul ne peut faire la part du Brexit et du Covid. Pour Boris Johnson, un accord a minima ou une absence d’accord deviennent indifférents.