Les Arabes jouent-ils aux dominos ? edit

Jan. 28, 2011

Contrairement aux apparences, l’Égypte n’est pas la Tunisie. Pourquoi ? Parce que la séquence manifestations-départ de Ben Ali, que l’on ne peut s’empêcher de mettre en avant et que les manifestants égyptiens ont en tête, n’est pas une séquence complète. La séquence complète est : manifestations-refus d’intervenir de l’armée-départ de Ben Ali. Quant à l’opération complète, elle s’apparente pour l’instant à une tentative du régime de survivre, moyennant le départ de Ben Ali et un certain nombre de réformes.

Les choses sont différentes en Égypte. Les liens entre Moubarak et l’armée sont solides. Il en est issu et il en connaît les chefs. De plus, l’armée est légaliste, elle a le sentiment de servir l’État égyptien et, de son point de vue, Hosni Moubarak est le chef légitime de cet État. Enfin, et pour les mêmes raisons, elle s’opposera fermement au chaos. Cela n’a rien à voir avec une armée tunisienne relativement marginalisée dans l’organisation du régime de Ben Ali. De surcroît, le régime égyptien est institutionnalisé. Il est profondément légaliste dans toute une part de son fonctionnement. Le gouvernement et la haute fonction publique n’ont pas le sentiment d’être les serviteurs d’un dictateur mais les serviteurs respectables d’un État respectable. En d’autres termes, la présidence, le gouvernement, le parti au pouvoir, l’administration et l’armée sont organiquement liés par le sentiment d’être, ensemble, l’État. Et jusqu’à un certain point, c’est le cas.

On n’imagine donc pas que l’un puisse faire défaut à l’autre. De sorte que le départ de Hosni Moubarak ne s’obtiendrait qu’au prix d’un effondrement des pouvoirs publics tels qu’ils sont constitués. Ce ne serait pas une « révolution » à la tunisienne où le président honni s’enfuirait en avion. Ce serait la chute d’un régime avec ses conséquences. Et il est probable qu’avant d’en arriver là, le régime aurait usé de toutes les possibilités répressives dont il dispose. Il l’a déjà fait.

Comme on le voit, la situation égyptienne est très loin de la situation tunisienne, et je ne crois pas qu’il soit raisonnable de les comparer. De plus, pour l’instant, nous ne sommes pas face à un mouvement social au sens fort du terme. Les rues du Caire ne sont pas remplies d’une foule houleuse et les manifestants n’ont pas mobilisé les représentants de vastes secteurs de la vie sociale et économique. Vingt mille personnes protestant dans une capitale qui compte quelque quatorze millions d’habitants ne sont quand même pas un risque pour un régime aguerri par plus de quarante ans d’autoritarisme. Comme le retour d’El Baradei ne constitue pas davantage un risque. Sans doute l’homme est-il respectable, mais il n’a pas réussi, lors de son dernier séjour, à coaliser les opposants autour de lui.

Je crois donc qu’il faut raison garder dans le regard que nous portons sur ces événements. Les conditions de réussite d’un mouvement social ne résident pas simplement dans la haine des manifestants pour le régime. Elles résultent, plutôt, de l’agrégation des mécontentements, de la crédibilité de l’action entreprise et, surtout, de la faiblesse des gouvernants. Les régimes qui tombent ne tombent pas simplement parce qu’ils sont attaqués, mais parce qu’ils se disloquent, parce que leurs propres membres leur font défaut. C’est donc aussi sur la force et la stabilité des régimes autoritaires que nous devons porter notre analyse plutôt que simplement sur les raisons du mécontentement des gouvernés et leur capacité à s’unir. Sans doute est-ce moins romantique que l’idée d’une vague populaire s’armant contre les tyrans, mais cela me semble plus proche des faits.

En revanche, ce qui est évident – et roboratif – c’est que les manifestations auront un impact sur le régime. Peut-être ne s’agira-t-il pas de l’impact espéré par les manifestants. Elles démontrent, en effet, la présence d’une demande à fleur de peau – au moins chez une certaine catégorie de la population – de démocratie. On peut en inférer qu’elle est partagée, avec certes des intensités diverses, par d’autres catégories. Cela ne peut que renforcer les réformateurs du parti au pouvoir, le Parti national démocratique, qui travaillent depuis une dizaine d’année à le transformer et à asseoir le régime sur sa capacité à traiter efficacement de la question sociale. Or ces réformateurs sont regroupés autour de Gamal Moubarak, le fils du président dont, bien évidemment, les manifestants d’aujourd’hui ne souhaitent pas qu’il succède à son père. Mais il est en même temps au sein du régime le seul porteur d’un projet alternatif à celui qui domine la vie politique égyptienne depuis trente ans, c’est-à-dire le statu quo.

Pour le dire vite, le pari du fils du président est que le régime ne peut perdurer que s’il dispose d’une légitimité effective, lui permettant de procéder à une certaine ouverture électorale. C’est notamment dans la formulation de projets innovants dans la croissance pro-pauvres qu’il compte trouver une part de cette légitimité. Il est clair que, si le régime parvient, sans avaries majeures, à passer le cap des manifestations actuelles, il aura tendance à rechercher dans un changement générationnel en même temps que dans un changement politique les moyens de perdurer. Ne même pas tirer cette conclusion des événements actuels serait en revanche suicidaire.