Presse : le piège terrible de la gratuité edit

Oct. 10, 2009

Sale temps pour la presse. S’installer devant son café le matin en dépliant son journal est devenu un geste rustique. Au même moment, des millions de Français ouvrent leur ordinateur, et surfent de site en site. Pourtant, l'« horreur économique » n'est pas loin dès lors que les gains économiques des sites Internet ne compensent pas ou très mal les pertes de ressources du papier. Un effet de ciseau diabolique.

En deux articles de la New York Review of Books (août et septembre 2009), Michael Massing, après enquête, rend compte du choc tectonique que subit la presse écrite. Dans une première contribution, le journaliste écrivain, à contre-courant du lamento poussé par la plupart de ses confrères, exprime tout le bien qu’il pense du journalisme pratiqué dans les blogs d’information générale ou politiques. Dénicheur de faits qui échappent au regard du commun, branché là où il faut être – hors des sources institutionnelles -, podium pour des gens ordinaires, tribune pour des vrais spécialistes, nourri par la presse du monde entier, capable de positions tranchées, voire excessives : tous ces éléments impulsent une vitalité étonnante à cette sphère d’information, selon lui. Au fil de la plume, pourtant, son enthousiasme décline. Il reconnaît que l’info sur le Web, emportée par un rythme infernal aux fins de générer du trafic et de conquérir des recettes publicitaires, manque de profondeur et se noie dans la subjectivité. « Qui va payer pour de l’information de qualité dans l’avenir ? »

Sa seconde contribution est donc centrée sur le financement de la presse. Il pointe un paradoxe : l’intérêt pour l’information n’a jamais été si vif alors que la presse papier voit son lectorat diminuer et ses recettes chuter. Il examine les stratégies utilisées par les journaux pour lutter contre cette catastrophe. Certains ont migré entièrement vers le Net. D'autres, ont tenté de marcher sur les deux jambes, en jouant des synergies du papier et du Web. Le rêve du tout gratuit du numérique n’ayant duré que quelques étés,tous expérimentent une économie mixte – info gratuite de base et services payants pour clientèle exigeante. Malgré cela, les sites Web arrivent rarement à équilibrer leurs comptes et dépendent de leur articulation avec la presse écrite. De cette exploration de la presse d’aujourd’hui, on ressort avec un profond sentiment de fragilité, le Web ne corrigeant pas, loin de là, les pertes financière du monde physique.

Face à ce naufrage, que suggère-t-il ? Dans le contexte américain, le recours aux fondations et aux mécènes. Un monde s’écroule, les groupes presse d’hier, mais les nouveaux géants des médias (Google, Yahoo, MSNBC, AOL) sont sur les dents, prêts à investir ce secteur des contenus. « La fenêtre de tir est étroite » écrit-il, « nous avons une opportunité historique de créer un secteur non commercial des médias aux Etats-Unis ».

Qu'en est-il de la situation française? La baisse de diffusion payante de la presse quotidienne nationale s’est accélérée ces dernières années. Ses ressources publicitaires vont à l’avenant, elles se tassent (-4, 4 % en 2008 ; -8, 6 % en 2007), et les petites annonces ont presque complètement disparu. En 2008, les recettes publicitaires des médias français vont pour 40 % à l’ensemble de la presse, mais cette part de marché ne cesse de se réduire : la télévision et depuis peu le Net lui opposent une vive concurrence. Ce dernier toutefois ne capte que 4,5 % du total des recettes publicitaires réparties entre des centaines de sites. De fait, ceci est communément admis, le rapport de la somme payée par un annonceur pour toucher un volume de consommateurs potentiels va de 1 sur le Net à environ 10 sur le papier (le document issu des états généraux de la presse, début 2009, parle d’un rapport de 1 à 20 entre un visiteur unique du Web et un lecteur de presse écrite). Les recettes publicitaires qui se déplacent vers le Net sont donc étroites et ce dernier se rémunère bien plus par les liens sponsorisés (+ 28 % de croissance en 2008), des événements ou ventes associés, ou le marketing : autant de sources qui se marient assez mal avec l’indépendance de l’information.

Le Web comporte une dimension inédite. D’un côté, il aménage le système le plus concurrentiel que l’on puisse imaginer pour les contenus : pas ou peu de barrières à l’entrée, tout le monde peut proposer ou vendre ses informations, son point de vue ou ses commentaires - une hyper concurrence qui tire automatiquement à la baisse le prix de vente. D’un autre côté, effet de réseau aidant, il favorise les groupes de taille mondiale tant pour les infrastructures, que pour les sites ou les moteurs de recherche (la Google planète). Enfin, il est traversé, modelé par une idéologie du don : la mise à disposition gratuite, l’échange (le peer-to-peer comme étendard), la collaboration. Au sein de cette organisation économique complexe, l’information est devenue une denrée insaisissable, protéiforme. Elle est happée par une spirale infernale : quand et comment mérite-t-elle ou reçoit-elle l’attention, et a-t-elle un prix ? Que signifie l’indépendance quand la pertinence, c’est d’affirmer sa subjectivité ? Dans ce maelstrom, l’information dite de qualité, celle qui requiert du temps et de l’expertise, est déstabilisée. On compatit à l’angoisse de Michael Massing.

Face à cette crise, en France, l’idée d’un recours au « hors-marché » fait aussi son chemin. Attribuer à l’information de haut niveau un statut de « bien public », mobiliser des fondations ou le mécénat (une voie citée, entre autres, dans les conclusions des états généraux de la Presse), et intensifier le soutien de l’Etat - environ 1,3 milliard d’euros sont déjà consacrés chaque année de façon directe ou indirecte à la presse - : toutes ces solutions sont sur la table.

Pourtant, de par le monde, quelques quotidiens de la presse écrite arrivent à s’en sortir en offrant une plus value substantielle par rapport à l’information main stream qui circule partout : en général, ce sont plutôt de petits journaux, dotés d’une rédaction réduite mais pointue et inspirée. Mais quid de la presse d’information de qualité généraliste ? Peut-elle demeurer dans la logique de l’économie de marché lorsque l’on observe l’évolution des goûts et des pratiques des lecteurs ? Lorsqu’elle doit affronter la compétition avec des centaines de sites éclatés en autant d’opinions, de sensibilités et de spécialisations ? Lorsqu’elle doit entretenir d’importantes rédactions, alors que les équipes sur le web sont légères, acceptent des rémunérations plus modestes, et qu’au demeurant beaucoup de contenus sont offerts gracieusement par des contributeurs ? La question de son financement – où d’une partie de son financement - par le non profit secteur est donc loin d’être irréaliste. Les Français plébiscitent l’existence d’un secteur non commercial pour la radio et de la télévision, pourquoi pas pour la presse de haut niveau ?

Au final, une interrogation : des grands médias, peut-être seule la télévision généraliste arrivera à résister au raz de marée du Web. Pourquoi ? Parce que, face au morcellement des audiences et des publics, qu’Internet satisfait à l’envi, elle seule, par sa puissance, par le magnétisme des images, continuera à offrir le spectacle qui permet à une société de se percevoir comme une collectivité et de vibrer à un sentiment du « vivre ensemble ».