Quelques leçons de 1968, 1974, 1979, 1990 et 2005 edit

Dec. 2, 2018

Les manifestations des Gilets Jaunes de ces derniers jours et la violence qui s’y est déchainée soulèvent de très nombreuses questions, la plus importante à court terme étant la réponse politique que le gouvernement et le chef de l’État devront y apporter. Comme le déclencheur du mouvement est l’augmentation de la taxe sur les produits énergétiques, il est beaucoup question du pouvoir d’achat des ménages à revenu modeste. On a vu réapparaître des revendications d’augmentation du SMIC, certains représentants du mouvement exigeant une revalorisation de 200€ du SMIC mensuel net (soit +17%), ce qui est aussi la revendication de la CGT pour le SMIC brut. Jusqu’à présent, le gouvernement s’est refusé à aller au-delà de l’augmentation légale prévisible du salaire minimum (probablement de l’ordre de 2%), le Premier ministre ayant exclu un « coup de pouce » au 1er janvier 2019. En cela, il reste dans la ligne des conclusions du rapport du groupe d’experts sur le SMIC de décembre 2017. Dans une note récente (L’Allemagne est en surchauffe, profitons-en !), nous mettions en garde contre une dérive salariale, alors que les conditions d’un redressement durable de la compétitivité française sont en place. Mais dans les circonstances présentes, le débat sur les salaires et le SMIC est assuré de prendre une dimension politique, voire émotionnelle, qui risque de submerger les arguments de compétitivité. C’est pourquoi il est utile de revenir un peu en arrière.

Les mouvements sociaux sont favorisés par les reprises économiques

Comme on ne cesse de le répéter, la France a une longue tradition de jacqueries, de révoltes populaires débauchant souvent sur des manifestations violentes, suivies de répression qui, souvent, le furent encore plus, comme l’histoire sanglante des révoltes anti-gabelles le montre. Sans remonter aussi loin, on se contentera de noter que, depuis 1968, les mouvements sociaux accompagnés de manifestations violentes coïncident souvent avec une amélioration des conditions économiques d’ensemble. Au cours des cinq années qui précédèrent mai 1968, la croissance moyenne du PIB français avait atteint 5,6% et, avec un taux de chômage de 2,5%, l’économie était au plein emploi. D’importantes manifestations suivirent l’élection de Valery Giscard d’Estaing en 1974, liées à la grève des postiers, avec débordements violents. L’économie tournait à nouveau à plein régime (près de 6% pour la croissance de 1969 à 1973) et le chômage était toujours aussi bas. Pas de mouvements sociaux de grande ampleur lors de la récession de 1975 causée par le 1er choc pétrolier mais, dès que la croissance redémarra (3,9% en moyenne de 1976 à 1978), les manifestations reprirent, à l’occasion de la crise de la sidérurgie lorraine. Celles de mars 1979 à Paris furent accompagnées, comme aujourd’hui, de scènes de pillage et de dévastation. Le fort ralentissement causé par le second choc pétrolier (croissance de 1,5% en moyenne de 1980 à 1985) ne fut pas particulièrement propice aux mouvements sociaux. Par contre, dès que la croissance redémarra à la faveur du contre-choc pétrolier de 1985-1986 (4,5% de croissance en moyenne en 1988-1989), les mouvements reprirent, cette fois dans les banlieues et les lycées en novembre 1990, avec des débordements violents et, à nouveau, des scènes de pillage. En 2005, alors que l’économie ré-accélérait après le ralentissement causé par l’éclatement de la bulle internet, éclataient les émeutes des banlieues déclenchées à Clichy-sous-Bois, et leur cortège de véhicules brûlés.

Il est bien évident que les facteurs macroéconomiques ne suffisent pas à expliquer les mouvements sociaux et que des mouvements sociologiques et idéologiques plus profonds sont à l’œuvre, mais le fait qu’une amélioration des conditions économiques soit propice à l’apparition de mouvements sociaux n’est pas absurde. Il y a en effet un large écart entre la réalité de cette amélioration, telle que décrite par les chiffres de croissance ou du chômage, et le vécu de cette reprise. Lorsque les media se font l’écho d’un progrès sur le front macroéconomique, comme ce fut clairement le cas en 2017 et au début de 2018, les personnes à faible revenu, dont les conditions de vie restent structurellement difficiles, ne peuvent s’empêcher de penser : « s’il est vrai que l’économie va mieux, pourquoi est-ce que nous n’en profitons pas ? » Question bien légitime.

Augmenter le SMIC… puis dévaluer

On se souvient qu’en 1968, le SMIG (le salaire minimum de l’époque garantissait son pouvoir d’achat, rien de plus) fut relevé de 35% par les accords de Grenelle, ce qui mit fin au mouvement de mai. Transformé en SMIC en 1970 (avec une composante allant au-delà de l’inflation), le salaire minimum fut abondamment utilisé par l’exécutif comme soupape de sécurité lorsqu’on estimait la situation sociale instable, par le biais des « coups de pouce » à la discrétion du gouvernement. Le cas le plus spectaculaire fut la série d’augmentation du SMIC qui suivit l’élection de François Mitterrand en mai 1981 : pas moins de 4 augmentations successives durant le reste de l’année 1981, entraînant une hausse cumulée de 19,5% !

Il ne s’agit pas ici de discuter de la pertinence d’un salaire minimum –sa principale justification repose sur l’asymétrie du pouvoir de négociation entre entreprises et employés aux plus bas niveaux de qualification— ni même de son mode de fixation. Le rapport déjà cité du Conseil d’experts présidé par Gilbert Cette fait fort bien le tour de la question. Il s’agit plutôt de remettre dans leur contexte les hausses discrétionnaires du passé. Utilisées comme instrument politique, et non comme outil économique, elles avaient comme conséquences perverses d’augmenter le chômage des non-qualifiés et, progressivement, de pousser à la hausse l’ensemble des salaires sans rapport avec les gains de productivité qui, seuls, peuvent justifier les hausses salariales. Il en résultait donc une perte de compétitivité, des fermetures d’entreprises et une hausse du chômage. Même si on n’osait pas trop l’évoquer, la parade était connue de tous, gouvernants, patrons comme syndicats : la dévaluation ! C’est ainsi que le franc fut dévalué de 11% en août 1969, puis à nouveau d’environ 5% en octobre, à la faveur d’une réévaluation du mark allemand. C’est ainsi qu’entre mai 1981 et mars 1983, le franc fut dévalué de 16% par rapport au mark allemand.

Même après l’adoption de l’euro, le SMIC est resté un instrument politique

Malgré l’impossibilité politique de dévaluer à l’approche de l’union monétaire (une dévaluation l’aurait rendue caduque), puis l’impossibilité pratique depuis son entrée en vigueur, les gouvernements français successifs ont été longs à comprendre la nocivité des augmentations discrétionnaires, du type coup de pouce, ou de celles qui résultèrent du passage aux 35h hebdomadaires : entre juin 1997 et juin 2005, le SMIC corrigé de l’inflation augmenta de 21% ! Les dégâts infligés à la compétitivité furent partiellement compensés par des dépenses fiscales – baisses de charges—donc par un recours à l’endettement, une façon de renvoyer au futur l’apurement des déséquilibres passés.

Alors que l’addiction politique aux coups de pouce commence à s’estomper – ce reliquat de pouvoir régalien à l’odeur d’ancien régime n’a plus été utilisé depuis le lendemain de l’élection de François Hollande en 2012 — il serait désastreux pour l’économie française qu’elle soit relancée. S’il faut apporter des réponses au mouvement des gilets jaunes, on ne les trouvera pas dans de démagogiques augmentations salariales décidées, non pas par les entreprises, mais par le gouvernement.