Qu’est-ce que le sarkozysme ? edit

Feb. 22, 2012

Jusqu’à Nicolas Sarkozy, la plupart des leaders politiques de la droite avaient beaucoup de mal à s’assumer pleinement de droite. Le sarkozysme déclinant ou finissant constitue-t-il une rupture ?

Jusqu’au début des années 2000, la droite française a souffert d’une sorte de complexe et de mauvaise conscience républicaine pour avoir commis aux yeux des républicains un certain nombre de péchés originels. De leur point de vue, la droite à compter de la Révolution française a été systématiquement du mauvais côté de l’histoire en soutenant tout ce qui s’opposait à la Révolution et au régime républicain, à savoir la monarchie, les privilèges de la noblesse, la contre-révolution, la Restauration, le bonapartisme, l’Église, l’Affaire Dreyfus, le régime de Vichy ou encore la mystique de l’homme fort ou de l’homme providentiel ou l’influence des « puissances d’argent ». La gauche républicaine a ainsi estimé, y compris jusqu’à une période récente, que les sentiments républicains des courants de droite n’étaient pas totalement sincères. Jusqu’à Nicolas Sarkozy, la plupart des leaders politiques de la droite avaient par conséquent beaucoup de mal à s’assumer pleinement de droite. Tout a changé avec l’actuel hôte de l’Elysée.

Les symptômes de cette droite « décomplexée » sont maintenant bien connus. Le discours et le franc-parler de Nicolas Sarkozy, en particulier sur les questions de sécurité et d’immigration, ainsi que sa façon de trancher des questions laissées auparavant en suspens ou d’occuper l’espace et l’agenda médiatiques en ont été les premiers éléments visibles. Cela s’est traduit également par une nouvelle façon de s’exprimer de la part d’un certain nombre de responsables politiques, qui ne sont pas des énarques, comme Nadine Morano, Christian Estrosi, Rachida Dati, ou Frédéric Lefebvre, censée être plus directe et plus proche des préoccupations de la population. Cette droite décomplexée est également incarnée par des courants au sein de l’UMP qui s’assument pleinement de droite. Ce fut le cas en premier lieu de la Droite libre, qui a été créée en 2002 par des proches de Charles Pasqua, puis depuis 2010-2011, de la Droite populaire. Ce collectif a été créé à l’Assemblée nationale à l’instigation des députés Lionel Luca et Thierry Mariani et est soutenu en particulier par des députés UMP du Sud-Est et de l’Est de la France. Il se présente dans sa Charte comme « une droite de conviction pour accompagner la majorité présidentielle dans les nécessaires réformes dont la France a besoin ».

Cette sortie de la droite de sa minorité coupable peut s’expliquer par deux facteurs. Le premier a trait à la mutation et à la radicalisation de la droite durant les années 1980. Cette droite décomplexée est, en effet, portée par une génération d’hommes politiques qui, à l’instar de Nicolas Sarkozy, ont commencé leur carrière politique lors de cette décennie. Or, cette période est caractérisée par une profonde transformation de la droite. (1) Celle-ci a alors bien du mal à accepter que la gauche occupe le pouvoir à partir de 1981. Elle exprime très rapidement une soif de revanche et développe une surenchère dans la critique de la politique menée par François Mitterrand. (2) Les « révolutions conservatrices » de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne ont une influence sur une partie de la droite, notamment sur le Parti républicain de François Léotard et d’Alain Madelin qui va largement influencer le programme économique de la liste UDF-RPR pour les législatives de 1986. C’est durant cette période qu’une large partie de la droite française se convertit donc au libéralisme économique. (3) Les premiers succès électoraux du Front national mettent à l’agenda politique les thématiques de la sécurité et de l’immigration. La droite républicaine va donc être contrainte de venir elle aussi sur ce terrain. Ce tournant sécuritaire est alors incarné par le tandem Pasqua-Pandreau au ministère de l’Intérieur de 1986 à 1988, Charles Pasqua expliquant dans l’entre-deux tour de l’élection présidentielle de 1988 qu’il partage les valeurs du FN.

Le second facteur réside dans les réponses qu’apportent les hommes politiques de la « génération Sarkozy » et des suivantes aux différents échecs de la droite durant les années 1990-2000. Ceux-ci ont été, en effet, de trois types.

Le premier correspond aux luttes fratricides entre chiraquiens et balladuriens au sein du RPR et à l’échec d’Edouard Balladur à la présidentielle de 1995. Ces hommes politiques en ont conclu que l’unité était nécessaire à droite et qu’il fallait s’appuyer sur un parti pour gagner l’élection présidentielle.

Le second est le sentiment d’immobilisme qui a caractérisé, à leurs yeux, les deux mandats de Jacques Chirac, les réformes étant soit avortées (CPE), soit différées, et plus largement le « consensus mou » de qui a été appelé la « République du centre », à savoir les points de convergence de plus en plus nombreux entre le centre-gauche et le centre-droit en termes de valeurs et de pratique gouvernementale. Ils en ont conclu que la droite devait briser ce « consensus mou », qu’elle devait être le parti de l’ordre, mais aussi le parti du mouvement et de la réforme et que le président devait sortir de sa tour d’ivoire, ne plus être ce que Nicolas Sarkozy a appelé un « roi fainéant ».

Enfin, le troisième type d’échec a été les chocs politiques de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle le 21 avril 2002 et de la victoire du « non » lors du référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005. La génération Sarkozy et les suivantes en ont conclu que les élections se gagnent à droite et qu’il fallait écouter, comprendre et convaincre les électeurs qui optaient en faveur d’un vote protestataire, que ce soit le FN ou le « non », ce que Nicolas Sarkozy a appelé la « France du non » lors de son meeting à Annecy l6 février, en pratiquant une sorte de « tolérance zéro » vis-à-vis des préoccupations de l’opinion qui ne devaient en aucun cas rester sans réponse si l’on ne voulait pas que les extrêmes se nourrissent de la surdité des politiques. Nicolas Sarkozy expliquait ainsi dans une tribune publiée le 9 décembre 2009 dans Le Monde que « c’est en devenant sourd aux cris du peuple, indifférent à ses difficultés, à ses sentiments, à ses aspirations, que l’on nourrit le populisme. […] Comment s’étonner du succès des extrêmes quand on ne prend pas en compte la souffrance des électeurs ? ».

Le sarkozysme devrait donc rester dans l’histoire politique comme l’héritier de la radicalisation de la droite des années 1980 et une réaction à ses échecs durant les deux décennies suivantes. Le résultat de l’élection présidentielle permettra de dire si celui-ci est appelé à être un courant durable au sein de la droite française mettant un terme définitif au syndrome d’une droite « complexée » ou bien s’il ne sera qu’une simple parenthèse dans l’histoire des droites en France comme a pu l’être, par exemple, le giscardisme et sa volonté de créer une vaste majorité centriste.