L'environnement: premier enjeu politique? edit

Nov. 4, 2019

Depuis quelques mois, les alertes scientifiques concernant les conséquences actuelles ou prévisibles du changement climatique ont redoublé : disparition d'espèces animales, pertes de biodiversité, réchauffement des océans, canicules entrainant des pertes humaines, montée des eaux menaçant les terres, disparition des glaciers sont aujourd'hui autant de risques régulièrement évoqués par les médias de grande diffusion. Ce qui apparaissait hier comme les conjectures d'un groupe d'experts assez peu connu et pour une époque supposée lointaine apparaît aujourd'hui comme une menace quasi certaine à échéance brève, voire une réalité d'aujourd'hui. Périodiquement averti par les alertes lancées par les scientifiques, le public a peu à peu pris conscience de la réalité du changement climatique et de ses conséquences. Une enquête sur ce thème réalisée par l'ADEME depuis plusieurs années[1] témoigne de cette évolution : en 2001, 32% des personnes interrogées pensaient que « les désordres du climat (tels que les tempêtes ou les inondations en France) sont causés par l'effet de serre », en 2018 ce même pourcentage s'élevait à 55%.

Il y a bien sûr toujours une ambiguïté dans les réponses du public quand on lui demande de se prononcer sur l'importance de l'enjeu environnemental : dans l'absolu, c'est-à-dire comme une réponse de principe, l'environnement est cité depuis longtemps comme une préoccupation majeure. Mais tout change lorsque ce même enjeu doit être apprécié, non plus en valeur absolue, mais en valeur relative c'est-à-dire en comparaison avec d'autres enjeux tels que, le social, la sécurité, ou le chômage. Jusqu'ici l'environnement ne sortait pas gagnant de cette compétition symbolique et l'emploi ou le niveau de vie dominaient les esprits. Aujourd'hui quelques signes semblent indiquer que cette hiérarchie ne serait plus aussi évidente. Ainsi, dans un sondage récent[2] l'institut Ipsos note que l’importance respective de l’environnement et du social partage toutefois les Français 51% estiment qu’il faut que le gouvernement « prenne des mesures rapides et énergiques pour faire face à l’urgence environnementale, même si cela signifie de demander aux Français et aux entreprises des sacrifices financiers », contre 49% qui jugent qu’il faut avant tout qu’il « prenne des mesures rapides et énergiques pour faire face à la crise sociale, même si cela signifie de mettre la question environnementale au second plan pour l’instant ». La priorité accordée à l'environnement est d'autre part, partagée par 62% des moins de 35 ans. Les mobilisations d'une partie de la jeunesse en soutien au mouvement Extinction Rebellion témoignent aussi d'une radicalisation notable du mouvement environnemental. La perspective d'une « désobéissance civile » inspirée par le désir de défendre une cause désintéressée a tout pour séduire une jeunesse à la recherche de nobles raisons d'agir en politique. L'image d'un mouvement où il n'y a ni chefs ni consignes venues d'en haut complète le pouvoir d'attraction d'Extinction Rebellion pour une jeunesse peu confiante dans les organisations partisanes traditionnelles.

Enfin les récentes élections européennes ont aussi été marquées par la présence de l'enjeu environnemental et la progression des listes écologistes en France et dans plusieurs pays européens. Lors des précédentes élections européennes (2014), les partis écologistes avaient recueilli dans les pays où ils étaient présents 7,9% des suffrages exprimés. En mai dernier ils ont totalisé 12,4% soit une progression de 4,5 points de pourcentage[3]. Il est vrai que, comme par le passé, les pays où l'écologie politique prospère (Luxembourg, France, Finlande, Allemagne, Suède, Autriche, Pays-Bas) se situent pour l'essentiel au nord de l'Europe et se caractérisent tous par un niveau de développement économique supérieur à la moyenne de l'Union européenne. Au sud et à l'est de l'Union européenne, en revanche, l'écologie politique stagne en général à un niveau très modeste.

En France, où l'on a souvent eu le sentiment que l'écologie politique avait une trajectoire en dent de scie, et qu'elle souffrait plus qu'ailleurs d'interminables querelles internes, les écologistes, et leur leader actuel Yannick Jadot, ont été dopés par le résultat assez inattendu (en tous cas terriblement sous-estimé par les sondages pré-électoraux) de la liste EELV (13,5%), complété par celui des autres listes se réclamant de l'écologie, principalement Urgence Ecologie et Parti Animaliste (3,9%), soit 17,4% au total. Doit-on en conclure qu'enfin l'exception française en matière d'écologie politique a pris fin et que désormais, la pression de l'enjeu environnemental propulse les écologistes au rang de parti à vocation majoritaire ? Les déclarations de Yannick Jadot réclamant désormais une autonomie politique de principe pour son parti vont dans ce sens. Les écologistes d'EELV ont-ils les moyens de cette politique ambitieuse et peut-on prévoir que l'on en aura la preuve lors des élections municipales de l'année prochaine ? À l'appui de cette hypothèse, il faut admettre que le score des écologistes lors des élections européennes représente un réel progrès par rapport aux élections de 2014 où ils n'avaient recueilli que 8,9% des suffrages exprimés. Mais la comparaison avec les élections européennes précédentes (2009) rappelle que le succès d'EELV n’a pas toujours été durable : à ces élections EELV avait presque fait jeu égal avec le Parti socialiste (16,3 % pour EELV, 16,5 % pour le PS). Mais aux élections régionales de 2010, EELV ne recueille plus que 12,2 % des suffrages exprimés. Lors des élections municipales de 2014 EELV est présent en situation d'autonomie dans 132 villes de plus de 9000 habitants[4]. Dans cette France urbaine où l'écologie trouve toujours plus de partisans que dans les petites communes, EELV réalise en moyenne un score de 9,8%. Ces résultats lui permettent de dépasser le seuil de 10% et donc de se maintenir éventuellement au second tour dans 52 cas. Mais dans la plupart des cas les listes EELV fusionnent avec les partis de gauche qui les surpassent et dans dix cas seulement il y a maintien au second tour de l'élection. Une seule victoire en résultera, celle d'Eric Piolle à Grenoble avec l'appui du Parti de Gauche.

Ce bilan plutôt modeste peut-il être bouleversé par le contexte de crise climatique dans lequel nous nous trouvons puisque cette situation semble avoir favorisé l'écologie politique lors des élections européennes ? La conversion sans pertes de votes européens en vote municipaux est loin d'être évidente. L'élection européenne a, par définition, une dimension transnationale, qui n'a rien à voir avec le localisme des élections municipales. D'autre part, l'enjeu environnemental est consubstantiel à l'Union européenne car la majeure partie de notre législation environnementale est issue des directives de Bruxelles. La place qui est accordée au thème environnemental sur la scène politique locale est sans doute croissante par exemple pour ce qui est de la mobilité (circulation etc.) mais bien d'autres enjeux occupent la vie politique locale. Enfin il faut rappeler que dans les élections municipales, la qualité de maire sortant continue, en règle générale, à être un atout. Il est vrai que lors des élections municipales de 2014 on avait assisté à la défaite de bien des maires sortants socialistes, mais, ce que l'on a nommé alors « dégagisme » était motivé par un ressentiment contre le Parti socialiste et contre le président Hollande plus que par une mise en question des maires sortants. En 2020 ce préjugé défavorable ne contrariera pas les maires sortants socialistes puisque le Parti socialiste n'est plus au pouvoir. Restent les nombreuses communes où il n'y a pas de maire PS sortant. Là, l'autonomie d'EELV, au premier tour de l'élection municipale sera sans doute élargie à beaucoup plus de cas et il est vraisemblable que cette stratégie conduira à une percée sensible des écologistes. En effet, la véritable novation apportée par les résultats des élections européennes récentes n'est pas tant le score des écologistes (13,5%) mais le fait que ceux-ci dominent l'espace de la gauche face à un PS en voie de marginalisation. Dans ces conditions il est vraisemblable que, lorsqu'il sera en situation d'autonomie, EELV sortira souvent en tête des listes de gauche et sera par conséquent candidat, pour le second tour, à des fusions de listes où il sera leader. Les écologistes auront alors à affronter des listes de droite et du centre (RN et LREM) et c'est là que l'on jugera de la véritable priorité qu'accorderont les électeurs au thème de la défense de l'environnement.

 

 

 

 

 

 

 

[1] https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/synthese-representations-sociales-changement-climatique-19-vague-2018.pdf

[2] https://www.ipsos.com/fr-fr/fractures-francaises-2019-la-defiance-vis-vis-des-dirigeants-et-des-institutions-atteint-des

[3] Calcul fait par l'auteur sur la base des résultats indiqués par la Fondation Robert Schuman : https://www.robert-schuman.eu/fr/. Il s'agit de la moyenne des pourcentages des pays où une liste écologiste était présente sans tenir compte du poids relatif des inscrits de chaque pays.

[4] Sur un total de 1019 villes.