Pourquoi la BCE ne bouge pas ? edit

Sept. 22, 2007

La banque centrale américaine a amorcé la décrue des taux d'intérêt, avec une baisse d'une ampleur (un demi pour cent) qui a un peu surpris. Est-ce un signal que vont suivre les autres banques centrales, dont la BCE ? C'est peu probable, à ce stade.

L'Amérique, d'où nous vient la crise en cours, a donné le signal que l'on attendait. On savait depuis longtemps que le prochain changement de taux d'intérêt serait à la baisse mais, avant que la crise n'éclate au début du mois d'août, la Fed ne semblait pas pressée. Elle répétait à l'envie que les risques de remontée de l'inflation n'étaient pas encore éliminés et se donnait le temps d'amorcer la décrue des taux d'intérêt. Elle vient d'envoyer un signal fort. Alors, et nous ? Puisque la crise s'est rapidement propagée en Europe, la BCE ne devrait-elle pas faire comme la Fed ? Ceux qui comptent sur une baisse des taux en Europe risquent fort d'être déçus, à moins que la situation ne devienne vraiment catastrophique. Début septembre, la BCE a repoussé la hausse qu'elle avait pré-annoncée avant que n'éclate la crise, mais elle reste dans l'optique de la montée des taux.

La différence n'est pas une question d'obstination européenne face à au pragmatisme américain. Elle reflète une situation différente. Depuis quelques années, les cycles américains précèdent de plus d'un an les cycles européens. La Fed a commencé à remonter ses taux à la mi-2004, la BCE l'a fait fin 2005, parce que la croissance - qui s'accompagne en général d'une hausse de l'inflation - est revenue aux Etats-Unis bien avant qu'elle ne prenne corps en Europe. Le ralentissement est marqué aux Etats-Unis depuis le début de 2007 alors que, sans la secousse financière, il ne serait pas à l'ordre du jour en Europe pour l'instant. C'est pour cela que, même sans la crise, on commençait à envisager une baisse des taux d'intérêt aux Etats-Unis, mais pas du tout en Europe.

La crise change-t-elle tout ? Il est trop tôt pour le dire. Tant de détachement peut surprendre alors que de braves citoyens britanniques font la queue pour essayer de récupérer l'argent qu'ils ont déposé dans leur banque en quasi-faillite. Ce spectacle peut se reproduire ailleurs,  y compris en France. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes à la veille d'une récession cataclysmique. La raison est que tout peut rentrer dans l'ordre. Ce n'est pas le plus probable, mais ça reste possible.

En effet, à l'échelle de la planète financière, cette crise porte sur des petites sommes. Le problème n'est pas les pertes subies sur les crédits hypothécaires américains, mais le fait que ces pertes sont réparties dans le monde entier. L'avantage de la situation est que ces pertes ont été découpées en petits morceaux digestibles par la plupart des grands établissements financiers. L'inconvénient c'est que personne ne sait qui peut être en difficulté. Cette ignorance encourage la prudence et l'excès de prudence se transforme vite en panique. Le problème c'est la panique, qui s'est vite installée. Mais elle peut se dissiper au fur et à mesure où les informations vont remonter à la surface. C'est le scénario optimiste. Et c'est parce qu'il reste possible que la BCE va temporiser.

Bien sûr, rien ne garantit que les choses vont bien évoluer. Ce sont des mauvaises nouvelles qui risquent surtout de remonter à la surface, par exemple des faillites de banques comme c'est le cas depuis plusieurs mois aux Etats-Unis et depuis quelques semaines en Europe. Tant que ça dure, comme les escargots rentrent dans leurs coquilles à la moindre alerte, les banques assurent le service minimum, et même moins que ça. En particulier, elles distribuent le crédit au compte-goutte, et c'est ce qui peut faire mal. C'est pour cela que les prévisions de croissance sont revues à la baisse.

Mais c'est aussi pour cela qu'une baisse des taux d'intérêt ne suffira pas, à elle seule, à enrayer la crise. Les banques ne font guère de prêts parce qu'elles ont peur. Bien insouciantes ces dernières années, elles font maintenant preuve d'un excès de prudence, y compris les unes vis-à-vis des autres. Les banques centrales s'évertuent à essayer de faire revenir la confiance. Elles prêtent des sommes considérables aux banques commerciales pour les rassurer et les encourager à maintenir leur activité. Mais la confiance n'est pas une histoire de taux d'intérêt.

La BCE a été la première à organiser ces prêts massifs. On lui a même reproché d'en faire trop, d'aider des banques qui ont pris beaucoup de risques. Ce sont ces mêmes banques qui, aujourd'hui, font campagne pour une baisse rapide des taux d'intérêt. Evidemment. C'est bien pour cela que, comme les autres banques centrales, la BCE ne veut surtout pas donner l'impression qu'elle répond à un quelconque chantage des banques commerciales. Pour baisser les taux, elle va attendre des signaux clairs que la situation économique est en train de se détériorer, au risque d'attendre un peu trop longtemps.

Naviguer entre la nécessité de faire revenir la confiance et celle de ne pas récompenser les banques imprudentes, c'est un véritable exercice d'équilibriste. La mésaventure de la Banque d'Angleterre en est la parfaite illustration. Elle a refusé de suivre l'exemple de la BCE et de la Fed et de prêter massivement, expliquant doctement qu'en rendant la vie plus facile à ceux qui prennent des risques, on sème les germes de la prochaine crise. La fermeté a produit ses effets : l'un des plus grands établissements hypothécaires du pays, la Northern Rock, s'est retrouvée à sec. Lorsque les files de clients qui exigeaient de retirer l'argent qu'ils y avaient déposé ont commencé à s'allonger, la Banque d'Angleterre a dû organiser un sauvetage urgent. Au lieu de prêter au marché en général, au risque de prêter ainsi à des établissements qui devraient plutôt être punis, la Banque d'Angleterre n'a prêté qu'à un seul établissement, connu pour son audace financière. La pire des incitations.

C'est bien tout un ensemble de considérations subtiles, avec des aspects techniques parfois déroutants, qui sont en jeu en ce moment. Le scénario le plus probable est que l'instabilité va se poursuivre, avec à chaque nouvelle secousse un risque de dérapage non contrôlé et, au bout du compte, une véritable récession mondiale. Le temps n'est pas aux " y a qu'à " mais au pilotage fin.