Centre : à qui le tour ? edit

March 23, 2010

Les régionales marquent la fin d’une séquence politique entamée lors de la dernière campagne présidentielle et marquée par l’émergence du Modem. La percée de François Bayrou était liée à l’érosion du PS et à la constitution à droite d’un parti unique que Nicolas Sarkozy avait mis au service d’une stratégie d’asphyxie du Front national. La déconfiture du Modem laisse en friches un espace politique que d’autres acteurs vont tenter d’occuper... à commencer par Dominique de Villepin.

À gauche, la campagne 2007 avait été marquée par un ensemble de facteurs qui contribuèrent à éroder la frange centriste de l’électorat du PS. Le compromis passé entre les différents courants en 2006 pour définir les grandes lignes du programme présidentiel manquait de cohérence. La candidate issue des primaires, après un début de campagne innovant marqué par le thème de la démocratie participative, se révéla manquer de substance. La fin de campagne conjugua improvisation et resserrement des argumentaires sur le seul anti-sarkozysme. Ces faiblesses contribuèrent au détachement de franges significatives de l’électorat, en particulier les élites administratives et le monde enseignant. Fatigués des compromis bancals avec la gauche du PS, dont le programme de 2006 était un énième avatar, les sociaux-libéraux qui auraient soutenu avec plus de ferveur une candidature de Dominique Strauss-Kahn et les héritiers de la deuxième gauche marqués par les références chrétiennes commencèrent à se dégager des logiques de fidélité partisane et une partie d'entre eux vint grossir les rangs des électeurs de Bayrou, habile à tisser son discours de références qui leur étaient familières. Les enquêtes de sortie des urnes publiées à l’époque montrent que les deux tiers des voix qui s’étaient portées sur François Bayrou au premier tour de la présidentielle provenaient de la gauche. Une partie de ces transfuges ne rentra pas dans le rang au second tour.

Dès lors une des questions posées à la gauche entre 2007 et 2010 fut la pertinence d’une alliance avec le Modem. C’était la stratégie souhaitée par Ségolène Royal, qui avait pu constater sa propre capacité, dans un contexte caractérisé par le positionnement et la personnalité très clivants de Nicolas Sarkozy, à drainer les voix de la gauche communisante au deuxième tour de la présidentielle et, corrélativement, sa difficulté à convaincre les électeurs du centre gauche. Mais l’arrivée de Martine Aubry à la tête du PS a entériné une ligne plus dure, pariant sur l’épuisement du parti centriste.

Ce pari semble être aujourd’hui validé, et il avait de bonnes raisons de l’être dans les élections locales. L’infidélité au PS n’entraînait pas fidélité à Bayrou. Celui-ci avait constitué le Modem, à l’automne 2007, dans l’espoir de structurer et solidifier l’espace politique dont il avait, avec finesse, identifié la disponibilité. Après une vague d’adhésion militantes, les déconvenues électorales successives ont achevé de montrer les limites d’une stratégie visant essentiellement la présidentielle, dans un système politique où l’enracinement partisan assure aux deux grands partis en place une emprise durable sur les élections locales. Les défections successives accusent l’isolement de François Bayrou et suggèrent des faiblesses dans le domaine du management et de la concertation, qui érodent son image de présidentiable. Il est peu probable qu’en 2012 il réitère son exploit de 2007.

Le premier tour des élections régionales a en outre modifié les règles du jeu à gauche. L’émergence du Front de gauche permet de solidifier un espace politique situé à gauche du PS, de rendre possible des alliances (ce que refuse le NPA d’Olivier Besancenot) et autorise donc le PS à lorgner à nouveau sur un espace politique plus à droite. Soit en l’occupant, avec le modèle d’une gauche qui marche « sur deux pieds ». Soit en passant alliance avec les écologistes. Pour l’heure, ceux-ci semblent incontournables et par ailleurs le mode de scrutin législatif et présidentiel pousse à une véritable alliance. Mais outre l’existence d’une concurrence de fait, révélée l’an dernier aux Européennes, l’hétérogénéité patente du mouvement rassemblé sous la bannière de Daniel Cohn-Bendit pose au moins deux questions : sa capacité à passer des compromis, et sa capacité à les faire endosser par ses troupes militantes et par son électorat. Sur des questions comme le nucléaire civil ou l’imaginaire de la décroissance, il existe entre la nébuleuse écologiste et le PS une distance qu’il sera difficile de franchir. Il est donc probable que la stratégie du PS, dans l’optique de 2012, soit davantage celle d’un rapprochement que d’une alliance en bonne et due forme. C’est au demeurant ce que suggère la position de son candidat en Bretagne, Jean-Yves Le Drian, qui fort de son bon score au premier tour a décidé de se passer des écologistes.

En tout état de cause, une partie de l’espace politique un temps occupé par le Modem semble vouée à être captée par d’autres acteurs, plus marqués à gauche.

Et à droite ? Tout semble indiquer que de ce côté aussi les élections régionales ont achevé de faire bouger les lignes.

Plus que d’une nouvelle dynamique à l’extrême droite, le bon score du FN signale la difficulté grandissante de l’UMP à faire le grand écart entre l’ouverture à gauche et le discours toujours plus dur sur l’immigration, l’insécurité et désormais l’identité nationale. Nicolas Sarkozy avait en 2007 réussi à capter une partie de l’électorat frontiste, en jouant à la fois sur son charisme, sur une promesse politique très forte, et sur l’image assez dure qu’il avait construite lors de ses passages au ministère de l’Intérieur. Il a certes constamment travaillé à donner des gages à cet électorat, mais sur le fond on peut considérer que si les thèmes du FN sont la sécurité et l’immigration, le vrai ressort du vote frontiste est la frustration sociale : aucune réponse sécuritaire ne peut résoudre cette question, et un politique qui tente de jouer ce jeu est condamné à la surenchère. Ce ne sont pas 30 000 expulsions d'immigrés supplémentaires qui vont redonner le goût de l’avenir aux 70% d’abstentionnistes de Roubaix.

L’ouverture à gauche a pu apparaître comme une tactique payante, et elle a certainement contribué à affaiblir le PS dans un premier temps, en neutralisant une partie de ses dirigeants les plus populaires. Mais elle a semé le trouble dans l’électorat de l'UMP, déconcerté ou découragé une partie des militants, et semble avoir trouvé ses limites. Parallèlement, les ralliés du centre donnent aujourd’hui des signes d’impatience. Avant même le deuxième tour, dans un entretien donné au Monde le 19 mars, Hervé de Charrette, qui a quitté l’UMP fin 2009 pour rallier le Nouveau Centre, plaidait pour la fin du parti unique à droite : il décrit un « parti unique monocorde », souffrant de deux problèmes : « la qualité de l’écoute politique des électeurs » et « la richesse de l’offre politique majoritaire ».

On peut voir dans cette approche un affaiblissement du pouvoir de l’UMP ou de l’autorité de Nicolas Sarkozy. Mais ce peut être aussi le signe d’un infléchissement stratégique validé par l’Élysée, et en quelque sorte parallèle à la situation du PS : une division de la majorité permettant la reconquête du centre, et qui donnerait plus de lisibilité à une entreprise de reconquête des électeurs frontistes confiée celle-ci à l’UMP. Avec le dégonflement du Modem on assisterait ainsi à la reconstitution d’un espace politique marqué par deux partis dominants avec des partis satellites – Front de Gauche et Nouveau Centre. Restent alors trois inconnues, qui devraient conditionner l’organisation de l’échiquier politique d’ici 2012.

La première inconnue est la stratégie d’Europe-Écologie vis-à-vis du PS, et plus largement sa capacité à élaborer une stratégie.

La seconde est la capacité de l’UMP et de Nicolas Sarkozy à contenir ou inverser le processus d’érosion de leur électorat le plus à droite.

La stratégie du Modem n’est pas la troisième inconnue : son avenir semble désormais derrière lui. La vraie question est aujourd’hui de savoir qui réussira à fédérer ses électeurs. Le PS pourrait le faire avec un candidat comme Dominique Strauss-Kahn mais peinera à le faire avec Martine Aubry, perçue à tort ou à raison comme plus à gauche que l’ancien ministre des Finances. Europe-Écologie en a montré lors des élections européennes et l’ambition, et les moyens ; mais rien n’assure à ce mouvement de réussir là où François Bayrou a échoué. Reste enfin l’hypothèse Villepin, l’ancien Premier ministre apparaissant parmi les quelques dirigeants capables de porter le flambeau de l’anti-sarkozysme. Une candidature à la présidentielle est aujourd'hui de l'ordre du possible, même s’il est douteux qu’il soit suivi par les chiraquiens, qui resteront fidèles à l’UMP. L'arrivée du villepiniste Georges Tron au gouvernement montre bien que l'Elysée travaille à réunir la famille gaulliste... et à isoler M. de Villepin. On pourrait dire à cet égard que le remaniement ministériel décidé cette semaine ne marque pas la fin de l'ouverture, mais son décentrement.

En tout état de cause, aussi bien Europe-Écologie que Dominique de Villepin seront inévitablement confrontés à ce qui a signé l’échec du Modem : la puissance des partis dominants et surtout la difficulté à fédérer un électorat « centriste » extraordinairement varié, qui peut se retrouver dans des moments électoraux ou adhérer à une séquence de dynamisme politique, mais dont les aspirations et les références sont loin, bien loin d’être homogènes.