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Sept. 27, 2010

Une violente tornade vient de secouer la mer de Chine. Après l’arrivée au pouvoir du Parti démocrate japonais en septembre dernier, la Chine et le Japon s’étaient pourtant engagés dans un processus de rapprochement, redonnant un fort élan à l’intégration asiatique. Le Premier ministre japonais Hatoyama prenait en exemple l’unification européenne, évoquant une union monétaire asiatique d’ici dix ans. Mais il a suffi de poissons, d’un téméraire capitaine de chalutier chinois, de gardes-côtes japonais pointilleux et de quelques îlots inhabités pour mener les deux pays au bord du gouffre.

Cette crise pourrait nous apparaître comme un conflit désuet autour d’une question de souveraineté westphalienne que l’on croyait dépassée à l’heure de la mondialisation. Mais elle ne saurait être sous-estimée.

Suite à la poursuite de l’arrestation du capitaine chinois par les Japonais (après une première période de dix jours), les Chinois ont déployé un arsenal de ripostes tous azimuts sans précédent. En l’espace de quelques jours, l’ambassadeur japonais a été convoqué pas moins de six fois auprès du ministère chinois des Affaires étrangères, y compris une fois à minuit pour une rencontre immédiate avec le numéro trois du régime. La plupart des rencontres officielles bilatérales se retrouvaient annulées sine die. Des voyages organisés par des entreprises chinoises, dont un groupe de dix mille personnes, étaient annulés en cascade. Le voyage de 1000 enfants japonais à l’Expo de Shanghai était lui aussi annulé. Plus grave encore, la Chine commençait un apparent embargo des exportations cruciales de métaux rares vers le Japon et se mettait à envisager des achats de Yen pour provoquer la hausse de la devise japonaise. Pour finir, quatre ressortissants japonais ont été mis en garde à vue pour suspicion d’espionnage dans le Hebei. À New York, le normalement calme et affable Premier ministre Wen Jiabao menaçait le Japon de conséquences bien plus graves encore s’il ne relâchait pas le capitaine chinois.

Pendant ce temps, étonnante ironie historique, le gouvernement KuoMinTang de Taiwan envoyait le 14 septembre douze navires gardes-côtes pour escorter un bateau de pêche taïwanais, lequel fut bloqué par sept navires japonais, menant à une confrontation de cinq heures. La Chine applaudit alors sa rivale de Taiwan, les deux frères ennemis se trouvant unis sur ce sujet.

Que s’est-il donc passé ? Bien que les faits sur les événements du matin du 7 Septembre dans la mer proche des îlots Diaoyutai/Senkaku (Diaoyutai en chinois, Senkaku en japonais) restent encore un peu flous, il est clair que cette crise n’était ni planifiée, ni voulue, ni d’un côté, ni de l’autre. Ce sont les interactions imprévues entre des acteurs sur le terrain qui ont mené à l’imbroglio diplomatique que l’on sait. En recoupant les sources japonaises et chinoises, on peut dire que la motivation du côté chinois était tout simplement le poisson. Des pêcheurs de la côte du Fujian (au caractère indépendant depuis des siècles) sont apparemment venus autour des îlots disputés depuis des semaines ou même des mois, suivant le poisson qui a eu la bonne idée de se refugier en cette zone sensible. Les gardes-côtes japonais ont vraisemblablement décidé début septembre de mettre le holà et de verrouiller la zone par des barrages navals plus énergiques. Le bateau chinois aurait été bloqué ou encerclé et aurait pris le risque de tenter une échappée, allant au choc avec le garde-côte. L’arrestation du capitaine chinois pour obstruction à des officiers en exercice de leurs fonctions a suivi. Appliquant la loi japonaise sur cette zone que le Japon administre depuis 1972, le capitaine a été mis en garde à vue 10 jours, période renouvelée pour 10 autres jours le 19 septembre. Puis, subitement, réagissant à l’immense pression chinoise, le procureur japonais a décidé de libérer le capitaine chinois le 24 septembre, en partie en prenant en compte l’impact sur les relations diplomatiques sino-japonaises.

Il est facile de se méprendre sur les intentions chinoises. Provocation calculée pour tester les limites de la marine Japonaise ? Volonté d’affirmer son pouvoir grandissant ? Manipulation nationaliste de l’opinion publique ? Ces explications semblent inopérantes dans ce cas précis. Le gouvernement n’avait pas prévu ou voulu l’action du chalutier chinois. De plus, il a été relativement lent à répondre et à déployer sa batterie de réponses. Il semble bien que l’opinion publique ait réagi en premier et que le gouvernement se soit trouvé contraint de répondre à cette opinion très pressante sur un sujet historique hyper-sensible en Chine.

En effet, il faut se souvenir que ces îles, qui ont fait partie de la sphère maritime chinoise pendant au moins deux siècles, ont été annexées par le Japon en 1895, pendant la Guerre sino-japonaise qui a marqué le grand basculement de pouvoir en Asie et a mené la Chine à perdre Taiwan. Cette date lie les îles Diaoyutai au souvenir de l’impérialisme japonais en Chine. Elle en fait aussi une réalité asymétrique, l’opinion chinoise de par le monde (en Chine mais aussi à Hong Kong, Taiwan, et Amérique du Nord) y étant hyper sensibilisée, alors que l’opinion japonaise a oublié le contexte historique.

Le Japon de son côté a suivi calmement ses procédures juridiques, alors que la sphère politique était en plein chaos, du fait de la bataille pour la sélection du président du parti démocrate (et donc du Premier ministre) le 14 septembre. Mais une fois le nouveau gouvernement formé, il a dû faire face à une crise sans précédent et intervenir le 24 septembre pour interrompre la poursuite judiciaire du capitaine et arrêter le cercle vicieux. Ce faisant, le gouvernement provoquait toutefois un tollé dans l’opposition politique nationale, se trouvant critiqué à la fois pour avoir perdu la face sous la pression chinoise et pour être intervenu dans le processus judiciaire.

Que conclure de cet étonnant épisode ? D’abord, cette crise sera sans doute vue comme un tournant historique, un moment où le changement de l’équilibre du pouvoir entre Chine et Japon est devenu visible. La relation Chine-Japon est devenue intensément interdépendante, mais cette interdépendance devient progressivement asymétrique.

Ensuite, la crise a exposé la faiblesse des institutions régionales de l’Asie du Nord Est. C’est précisément pour éviter qu’une telle crise nationaliste puisse déraper à ce point que Jean Monnet avait initié la construction européenne en 1950. En pleine transition de pouvoir en Asie et du fait du lourd passé historique encore mal digéré, il devient urgent pour les pays de l’Asie du Nord Est d’ajouter une architecture institutionnelle à leur interdépendance économique décentralisée. Et pour le Japon, plus lente sera cette construction, plus son poids sera faible. Dans 10 ou 20 ans, il sera peut-être trop tard.