L'Espagne s'apprête à voter edit

Dec. 18, 2015

Depuis mardi 15 décembre, la publication des sondages est désormais interdite. C’est donc sur la dernière batterie d’enquêtes qu’on peut essayer de se fonder pour faire le point à quelques jours du scrutin décisif de dimanche 20 décembre.

Première constatation : l’inflation des sondages. Jamais une campagne électorale espagnole n’aura été marquée à ce point par la consommation d’enquêtes d’opinion. Tout cela tient à une raison principale : l’incertitude qui aura dominé jusqu’au jour du scrutin.

Deuxième leçon en effet : les sondages n’ont cessé de varier et d’offrir des images changeantes. Les mouvements de l’opinion, sensibles depuis déjà deux ans en Espagne, loin de se figer dans des rapports de forces stables continuent d’évoluer. La campagne électorale officielle (qui dure quinze jours) sert à quelque chose. N’est-ce pas une bonne nouvelle pour la pratique démocratique?

Quelles lignes de forces émergent de la synthèse des derniers sondages (publiés les 13 et 14 décembre 2015) ?

Le Parti Populaire de Mariano Rajoy est donné vainqueur. Pourtant les scores envisagés ouvrent grand la fourchette des prévisions : 29,9% pour le quotidien La Razón et NC Report ; 28,3% pour ABC et GAD3 ; 27,2% pour El Mundo et Sigma Dos ; 25,3% pour El Pais et Metroscopia. Cela donne un estimation en sièges qui va de 103 à 128 sièges.

La position du PSOE semble se consolider autour de 21% : 22% pour le quotidien La Razón et NC Report 21% ; 21,2% pour ABC et GAD3 ; 20,3% pour El Mundo et Sigma Dos ; 21% pour El Pais et Metroscopia . Soit une traduction de 76 à 94 sièges.

Ciudadanos et Podemos semblent au coude-à-coude pour la troisième place. Les chiffres pour le mouvement centriste d’Albert Rivera (C’s) sont de 18,1% pour le quotidien La Razón et NC Report ; 18,1% pour ABC et GAD3 ; 19,4% pour El Mundo et Sigma Dos ; 18,2% pour El Pais et Metroscopia. En nombre d’élus, les estimations vont de 52 à 72.

Pour la coalition de gauche que dirige Pablo Iglesias, on a : 15,3% pour le quotidien La Razón et NC Report ; 17,6% pour ABC et GAD3 ; 18,6% pour El Mundo et Sigma Dos ; 19,1% pour El Pais et Metroscopia. Le groupe parlementaire irait de 50 à 64 députés.

La campagne révèle plusieurs dynamiques contradictoires : le PP se défend, Podemos tire le profit maximum de la campagne (le parti a gagné 4 points en quinze jours), Ciudadanos après avoir monté comme la mousse semble avoir atteint son point haut. Seul le PSOE a joué le rôle de victime idéale… mais c’est sans doute aller un peu vite en besogne et oublier tout ce que son implantation locale lui assure de solidité clientéliste même en temps de crise électorale.

Avec les données des sondages, il apparaît clairement – ce que tout le monde savait! – qu’il n’y aura pas de majorité absolue dans le prochain parlement pour un seul groupe. Si l’on affine, on se rend compte que non seulement cette majorité absolue est inatteignable mais que même une majorité relative, au sens politique du terme (et non arithmétique), pourrait être difficile. En effet, sur les dix législatures de 1977 à 2015, cinq (1977, 1979, 1993, 1996, 2004 et 2008) ont vu un parti gouverner sans majorité absolue et cinq avec (1982, 1986, 1989, 2000, 2011). L’UCD, en 1977 et 1979, avait 168 et 166 sièges (pour une majorité absolue à 176). Le PSOE en 1993 a gouverné avec 159 sièges, puis en 2004 et 2008 avec 164 et 169 respectivement. Le PP en 1996 avait un socle de 156 sièges. Aucun gouvernement de coalition n’était sorti de ces parlements sans majorité absolue. Il suffisait au parti majoritaire de passer des accords de législature (ce fut le cas en 1993 et 1996 entre le PSOE d’abord, puis le PP avec les nationalistes catalans et basques) ou bien d’empêcher sur des textes majeurs (dont le budget) une union des oppositions (ce qui se passa avec l’UCD, puis avec le PSOE sous Zapatero).

Cette fois-ci, avec un socle autour de 120 députés, le PP ne pourra pas avoir cette stratégie. Il sera obligé de passer un accord de gouvernement.

Il ne le peut qu’avec un seul parti : les centristes d’Albert Rivera (Ciudadanos [C’s]). Ceux-là le voudront-ils? Les différentes projections accordent autour de 180 sièges à une telle coalition. Mais le rapport de forces sera très différent si ce total est atteint par une somme 120+60 ou par une somme 105+75… Dans le premier cas, C’s n’aurait qu’une faible marge de manœuvre et passerait sous les fourches caudines de Mariano Rajoy. Dans le second, C’s pourrait tenter d’exiger la tête de Rajoy… Dans la première hypothèse, C’s passera pour une roue de secours de la droite et aurait fort à perdre à participer au gouvernement.

Cela dit : existerait-il d’autre solution?

Albert Rivera a rejeté l’hypothèse d’un gouvernement tripartite (PSOE-C’s-Podemos) et celle d’un gouvernement PSOE-C’s soutenu par la bienveillance de Podemos. L’hypothèse PSOE-C’s est actuellement invalidée par les pronostics électoraux. Il faudrait un sursaut du PSOE pour atteindre la barre des 100 élus et un résultat formidable de C’s (autour de 70) pour tenter cette solution qui aurait les faveurs d’une partie du PSOE et de C’s. De plus, la marque de fabrique de Ciudadanos est la défense du modèle constitutionnel et de l’État espagnol : le PP est sans doute le parti le plus compatible avec ces idéaux tant le PSOE est coincé par la concurrence d’extrême gauche de Pablo Iglesias et de Podemos. Si C’s participait à l’affaiblissement de l’État espagnol au moment du défi lancé par les autorités politiques catalanes en refusant d’investir un gouvernement présidé par Mariano Rajoy, le parti serait très profondément discrédité.

La gauche sera dans l’incapacité de faire surgir une coalition majoritaire. Mais, il faudra cependant être attentif à la trentaine de sièges que les différents partis nationalistes et régionalistes seront capables d’avoir en Catalogne, au Pays Basque, aux Canaries, en Galice… Podemos joue une partition habile en cette campagne : ses leaders flattent le nationalisme régional mais pas les nationalistes… Une situation dans laquelle la somme PSOE+Podemos+Nationalistes de tous horizons atteindrait la barre de 176 sièges rendrait possible, sinon probable, un gouvernement très à gauche avec comme mission la réforme territoriale et la transition vers une Espagne fédérale. À supposer que cette hypothèse voit le jour, elle serait extraordinairement fragile. Toute réforme constitutionnelle nécessite une majorité qualifiée des 3/5e : or ni C’s, ni le PP ne se prêteraient à ce jeu.

La prochaine législature sera, quoiqu’il arrive, courte, instable et pleine de promesses… Du coup, tous les élus du 20 décembre savent qu’ils auront très rapidement rendez-vous avec les électeurs. Cela ajoute une contrainte supplémentaire aux calculs politiques, stratégiques et tactiques, qui déjà s’élaborent.

Deux derniers mots sur les enseignements à tirer de cette campagne et de ces élections.

Comme en France, l’Espagne va faire l’expérience des élections sans vainqueurs ou des “défaites victorieuses”. La confusion démocratique s’invite jusqu’au décryptage immédiat des résultats. Le PP pourrait gagner les élections… mais ce sera au prix de la perte de plus d’un tiers de son groupe parlementaire! Quant au PSOE, il pourra se consoler, le cas échéant, d’un score moins mauvais que celui annoncé. Tout est en trompe-l’œil! Quant à Podemos et C’s, quoiqu’il arrive, ils gagneront. Plus ou moins certes, mais ils seront là avec des groupes parlementaires importants. Ils seront le levier actif ou passif des modifications des pratiques parlementaires et gouvernementales espagnoles.

Comme en France, mais comme ailleurs en Europe, les électeurs votent avec, dans leur vie (c’est-à-dire leur travail, leurs revenus, leurs perspectives pour eux et leurs enfants), les conséquences de la crise financière de 2008. Journalistes et politiques oublient cette réalité évidente : depuis 2008, la paupérisation de la majorité des individus (ou le sentiment de paupérisation) marque tous les comportements électoraux. Il serait bon de prendre conscience de cette réalité toute simple plutôt que d’aller chercher des explications compliquées dans les souvenirs ou les mémoires politiques. Cette idée vaut bien entendu d’abord pour la France! Elle est aussi valable pour l’Espagne. Un pays, une société moins riches qu’ils ne l’étaient en 2007, ne peuvent voter identiquement. Un peuple qui découvre jour après jour l’étendue de la corruption et du cynisme des élites nourrit en lui une colère populiste que ramassent tous les aspirateurs à mécontentements… de l’extrême gauche de Pablo Iglesias au nationalisme indépendantiste catalan.