L’essor des métropoles et des mégapoles: perspectives mondiales edit

Sept. 25, 2020

L’avenir est aux métropoles et aux plus grandes d’entre elles, les mégapoles. Aujourd’hui, sur la planète, 2000 territoires urbains comptent plus de 300 000 habitants. Une trentaine en rassemblent, chacun, plus de 10 millions. Les projections démographiques, établies jusqu’à la fin du siècle, rapportent des croissances soutenues et dessinent des bouleversements dans la hiérarchie des villes.

L’ONU annonce depuis 2008 que nous serions majoritairement urbains sur terre. La statistique d’une majorité d’humains vivant en ville, avec une projection aux deux tiers de l’humanité devenant urbaine vers 2030, a été très largement reprise. Abondamment diffusée mais aussi critiquée, elle repose sur la compilation de définitions nationales hétérogènes de ce qu’est une ville. Si la tendance est incontestable, les chiffres précis sont discutables.

40% de l’humanité dans des métropoles en 2035

En 2020, ONU-Habitat, l’agence onusienne en charge des questions urbaines, apporte du nouveau et de la précision en ne se penchant pas sur l’ensemble des villes, mais sur les métropoles.

Selon les données de l’institution, la planète compte aujourd’hui près de 2000 zones métropolitaines. Celles-ci abritent un tiers de la population mondiale, contre un quart en 2000. À l’horizon 2035, elles devraient rassembler environ deux personnes sur cinq vivant sur terre.

Mais qu’est-ce donc qu’une métropole ? Le terme désigne juridiquement, en France, un nombre bien délimité de grandes villes. Et le débat public s’enflamme souvent pour opposer les métropoles françaises, dans l’hexagone, au reste du territoire. Pour ONU-Habitat, la métropole est une agglomération urbaine faite d’une ville centre reliée à d’autres villes, le tout composant un ensemble cohérent. Étymologiquement, la métropole est la ville mère. Les villes ainsi labellisées incarnent des territoires bien plus larges que leur seul ressort administratif[1].

En 2020, ONU-Habitat recense 1934 métropoles de plus de 300 000 habitants (20 en France). Ces territoires accueillent 60% de la population urbaine mondiale et un tiers de la population globale.

Si la taille plancher pour appartenir à la famille des métropoles est de 300 000, il n’y a pas de plafond. En 2020, 34 dépassent 10 millions d’habitants, tandis que 51 se situent entre 5 et 10 millions, 494 entre 1 et 5 millions, et 1355 entre 300 000 résidents et 1 million.

D’ici une quinzaine d’années, les projections de ONU-Habitat envisagent 430 métropoles supplémentaires (3 en plus pour la France). Vers 2035 la population des métropoles serait de 3,5 milliards d’individus, contre 2,6 actuellement, 1,5 en 2000, et 300 millions en 1950. La progression est rapide. En 2035 ce n’est plus seulement le tiers de la population mondiale totale qui habiterait ces sites, mais 39 %, soit, alors, les deux tiers de la population urbaine mondiale.

En réalité, les métropoles, si on les compare aux zones rurales et aux autres villes, plus petites (les zones urbaines non métropolitaines, de moins de 300 000 habitants donc), constituent le premier habitat de l’humanité depuis les années 1990. Les plus fortes progressions concernent ces zones. Trois dynamiques nourrissent ces évolutions : 1/ l’excédent naturel (les nouveaux arrivants sont d’abord des enfants qui naissent dans les métropoles) ; 2/ les migrations du rural et des autres villes vers les métropoles ; 3/ l’extension des métropoles (qui requalifie certains espaces ruraux ou déjà urbains en espaces métropolitains). Pour faire ses prévisions, ONU-Habitat, s’appuyant toujours sur les travaux de la division de la population de l’ONU, table sur environ 0,9 milliard de métropolitains en plus d’ici 2035. Cette progression colossale est issue des trois dynamiques à l’œuvre.

Comme pour la statistique générale sur le nombre et la part des urbains dans le monde, de telles données prêtent à la discussion savante. Reste qu’elles sont bien plus assurées pour ces métropoles que pour le reste des villes. La métropolisation du monde est bien en marche. Cette métropolisation contient, en perspective, pour l’humanité, des améliorations et des périls. Amélioration, car la métropolisation, lorsqu’elle se développe de façon harmonieuse, permet l’agglomération efficace des talents et des dynamiques. La densité qui en découle est considérée comme plus favorable à un développement durable. Mais périls aussi, car la métropolisation, lorsqu’elle n’est pas maîtrisée, est faite de bidonvillisation (agglomération des difficultés sociales dans des habitats précaires) et de saturation (des modes de transport comme de l’ensemble des infrastructures). Pour que la métropolisation soit heureuse, il faut qu’elle soit bien gérée. Gigantesque défi donc pour l’humanité.

Les mégapoles en 2100

La mégapole est, tout simplement, une très grande ville. Selon les Nations-unies, qui les appelle aussi les « méga-cités », les mégapoles sont peuplées de plus de 10 millions d’habitants.

Si l’on se projette un demi-millénaire en arrière, aucune ville ne réunissait une telle population. Mieux, aucune ville ne dépassait 1 million d’habitants. Au milieu du 16e siècle, Pékin rassemblait quelque 700 000 urbains, Le Caire 300 000, Paris 200 000. Pékin devient millionnaire à la fin du 18e siècle, suivie par Londres au début du 19e et par Paris aux alentours de 1830. Londres reste longtemps en tête des villes les plus grandes du monde, avec Paris en deuxième position jusqu’aux années 1880. Première ville américaine, New York va prendre le dessus dans les années 1930, atteignant le seuil de 10 millions d’habitants au début de la Deuxième Guerre mondiale. Dans les années 1950 Tokyo gagne la première place, tandis qu’ensuite ce sont des villes du continent américain qui dominent : New York toujours, Mexico, Los Angeles, Sao Paulo, Buenos Aires, Chicago. S’intercalent alors juste Paris et Londres dans une hiérarchie qui va être bousculée au cours des années 1970 et 1980 par l’affirmation de Calcutta, Bombay et Seoul. Au début des années 1990, dix villes dépassent le seuil de 10 millions d’habitants. Au cours de la décennie 2000, l’Asie se renforce avec Delhi, Shanghai, Pékin et Dacca, qui franchissent le plancher de 15 millions d’urbains.

Il ressort de cette dynamique historique une ville qui demeure au plus haut du palmarès mondial, Tokyo, avec près de 40 millions d’habitants (chiffre 2018). Aucune autre mégapole ne dépasse 30 millions. Delhi, deuxième ville mondiale, est à 28 millions. Ensuite Shanghai à 26, Pékin (qui n’a donc pas retrouvé sa place historique) à 23, Mumbai (dont le nom a remplacé Bombay) à 22, Sao Paulo et Mexico à 22, Le Caire et Dacca à 20. Première ville occidentale, New Yok accueille 19 millions de personnes. Sur la période 2010-2018 sa population est restée globalement stationnaire, alors que pour nombre d’autres mégapoles de ce classement, les populations ont considérablement augmenté, parfois presque doublé. Précisons qu’il s’agit toujours des aires urbaines et pas des délimitations institutionnelles. De la sorte Paris, dans les comparaisons internationales tourne autour de 10 millions, bien plus que les 2 millions qui habitent dans les limites du périphérique.

Ces données et ces évolutions commencent à être connues. On les retrouve dans les « world urban prospects », exercices de compilations rétrospectives et de projections réalisés par la Division de la population des Nations Unies. L’ONU ne publie des projections métropolitaines et mégapolitaines (baptisons-les ainsi) que jusqu’en 2035. Avec ces données, il apparaît que Tokyo serait détrôné par Delhi vers 2030. C’est une nouvelle configuration globale des mégapoles qui se profile. En 2035, Tokyo serait toujours en 2e position, mais avec 36 millions seulement d’habitants, contre 43 pour Delhi. Ensuite viendraient Shanghai (34 millions), Dacca (31), Le Caire (29), Mumbai (27), Kinshasa (27), Mexico (25), Pékin (25), Sao Paulo (24). New York (21) se trouverait encore derrière Lagos 24) et Karachi (23).

Toutes ces projections sont établies en fonction de scénarios classiques portant sur les deux soldes naturel et migratoire mais aussi en fonction de l’expansion territoriale des espaces urbaines. Elles sont, comme toute projection, sujette à caution. Elles donnent toutefois une idée des tendances à l’œuvre.

Des chercheurs du Global Cities Institute, au sein de l’Université de Toronto, vont plus loin. Ils projettent les populations des mégapoles jusqu’en 2100. Ce n’est plus l’Asie et encore moins le continent américain qui prévalent. C’est l’Afrique. Lagos, avec presque 100 millions d’habitants, est la première ville mondiale en 2100. Toujours avec le titre de première mégapole occidentale, New York arrive seulement en 22e position, avec 30 millions d’habitants. Tokyo – ceci étant lié au déclin démographique global du Japon – n’est plus qu’en 28e position, avec 27 millions de citadins. Très loin derrière, Paris, avec 12 millions d’habitants, est en 67e position et Londres, avec moins de 10 millions, est en 86e.

Le monde des métropoles et des mégapoles est appelé à bien changer. Et l’humanité est, elle, appelée à les habiter davantage. En 2010, 750 millions de personnes au total vivaient dans les 100 plus grandes métropoles. En 2100, ce pourrait être 2,3 milliards.

[1]. Sur les contours et définitions des thèmes urbains, voir Julien Damon et Thierry Paquot, Les 100 mots de la ville, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2014. Au sujet du rôle politique et économique des grandes villes, voir notre note « Les métropoles vont-elles gouverner le monde ? », Telos, 1er juin 2018.