Sept questions sur les campements de migrants edit

Jan. 24, 2020

Les campements de migrants sans-abri défraient la chronique. De Calais à Paris la situation et les politiques françaises s’avèrent assez particulières quand on se compare en Europe. Tour d’horizon en sept questions.

Premier sujet, la terminologie. Faut-il dire bidonville ou campement ? La coquetterie sémantique ne s’impose pas forcément. Dans une discussion de café, dire bidonville ou dire campement ne pose pas de problème. En l’occurrence, on parle maintenant le plus souvent de « campements de migrants ». Il est vrai que si l’on doit être plus rigoureux, quelques réserves et précisions s’imposent. Le droit ne nous aide pas forcément beaucoup pour délimiter et distinguer les bidonvilles et les campements. Ces derniers, dits illicites, sauvages ou de fortune, sont des regroupements d’individus et de ménages dans l’espace public, sous des tentes ou dans des habitats informels faits de matériaux de récupération. Les bidonvilles, quant à eux, supposent des aménagements et des constructions plus élaborés, pouvant naître de la consolidation de campements. Un bidonville, en quelque sorte, est un campement qui s’éternise. Toujours sur le plan des mots, le terme « migrant » peut avoir plusieurs significations. Il n’y a, en effet, pas nécessairement grand-chose de commun entre des travailleurs immigrés, des demandeurs d’asile, des déboutés de ce droit d’asile, des réfugiés qui se sont vu accorder ce statut ou des sans-papiers qui n’ont jamais demandé l’asile. Bref, tout ceci reste assez flou, en termes de caractérisation, mais bien visible… Concrètement, on peut parler de campements pour toutes les occupations d’espace public en métropole. Et réserver le terme de bidonvilles pour les habitats précaires outre-mer ou dans les pays en développement. D’une certaine manière – pour apporter une distinction importante – les habitants des bidonvilles sont sédentaires alors que les personnes qui habitent les campements sont de passage.

Deuxième sujet, comment expliquer la réapparition de ces bidonvilles ou campements ? Le développement du phénomène a des racines plus anciennes que la crise migratoire des années 2000. Mais c’est elle qui alimente principalement cette spécificité française des campements de migrants sans-abri avec parfois plusieurs centaines de personnes, voire plusieurs milliers. Il y a, en tout cas, en France, des précédents.  Les campements sur la voie publique ont été ainsi utilisés dans Paris, au début des années 1990, comme un instrument de communication et de mobilisation, en faveur des mal-logés immigrés. C’est l’affaire, un peu oubliée, des « Maliens de Vincennes ».  Un peu plus tard, toujours dans les années 1990, le mouvement des « sans-papiers » a bénéficié d’une forte visibilité politique et médiatique. Ces sans-papiers n’étaient pas dans des campements, plutôt dans des squats, avec des affaires très médiatisées comme l’église Saint Bernard. La solution – si on peut parler de solution – des campements n’était pas alors jugée valide du point de vue des associations. Cependant, à partir des années 2000 une partie du secteur associatif va distribuer des tentes aux sans-abri. Cela donne une nouvelle visibilité aux campements. Il s’agit d’abord, en premier lieu, à Paris, de quelques tentes de SDF. Cette initiative ne fait pas l’unanimité. Certaines associations la critiquent car elles y voient une aide à l’installation des sans-abri dans la rue plutôt qu’une aide à leur sortie de la rue. Au milieu de la décennie, les tentes reviennent en force avec l’initiative, assez désordonnée au départ, des Enfants de Don Quichotte. Au total, les tentes ont progressivement été acceptées, tolérées dans les rues des métropoles françaises. La crise migratoire les a en quelque sorte remplies.

Troisième thème important, qui habite ces camps ? Il faut distinguer deux types de camps : les camps abritant des ressortissants européens roms, et ceux qui abritent des ressortissants extraeuropéens. Ces derniers sont souvent baptisés, sobrement, « campements de migrants ». On y trouve en très grande majorité des hommes jeunes, issus de pays en développement. S’y trouvent – ce qui est scandaleux – des demandeurs d’asile et des réfugiés. C’est scandaleux car si la France leur accorde ce statut elle doit tout faire pour les extraire de ces situations indignes. On y trouve aussi, et majoritairement, des sans-papiers, qu’il s’agisse de déboutés du droit d’asile, ou de personnes qui n’y prétendent pas. Pour une cartographie internationale de leur provenance, on note, grâce aux données fournies par la Préfecture de Région Ile-de-France, dans les campements franciliens comme d’ailleurs dans les grands campements autour de Calais, des Soudanais, des Afghans, des Erythréens, des Somaliens. Tous ces flux dans les campements ne correspondent pas exactement, sinon pour le Soudan et l’Afghanistan, aux flux des demandeurs d’asile. Il s’agit de flux particuliers, nourris entre autres par les passeurs qui trouvent dans ces campements des modalités d’hébergement à proposer à leurs clients.

Tableau : les nationalités les plus présentes parmi les demandeurs d’asile en Europe et en France, les personnes « mises à l’abri », dans les centres d’hébergement franciliens et celles installées dans la « jungle » de Calais

Quatrième interrogation : pourquoi ces concentrations dans les grandes villes et pas ailleurs ? Les campements, en effet, sont concentrés dans les métropoles, ce qui peut paraître a priori paradoxal, car la vie y est plus chère que dans le reste du territoire. Cependant, deux raisons expliquent ces concentrations. D’abord parce que ces populations ne sont souvent que de passage et donc souhaitent rester au plus près des voies de communication, les gares en particulier. Ensuite parce qu’elles ne trouvent pas dans les campagnes ou villes moyennes ce que tout un chacun cherche en ville : de l’anonymat, de l’activité économique (très généralement informelle). Plus généralement, il faut avoir à l’esprit que dans les pays riches, les pauvres se trouvent d’abord dans les centres-villes. Les plus pauvres, comme les migrants sans-abri, y cherchent les services qu’ils ne trouveraient pas ailleurs.

Cinquième question : comment vit-on dans ces camps ? On y vit mal, très mal, bien entendu. Ce sont des lieux de violence et d’agressions. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles on y trouve peu de femmes. C’est trop dangereux pour elles. Sans être forcément sous le contrôle des mafias, ces campements nécessitent toujours un minimum d’organisation. Ils ne sont ni spontanés, ni inorganisés. Il faut toujours une sorte de syndic pour faire fonctionner collectivement des sites d’habitat qui accueillent plusieurs centaines de personnes. Ces personnes étant jeunes, à très faibles revenus, sans travail, elles sont la cible de toutes les tentations et de toutes les criminalités. On y vend donc beaucoup de stupéfiants, et on y trouve beaucoup de nouveaux vendeurs de stupéfiants. Ce sont des marchés pour la délinquance et la criminalité, ce sont aussi des sites de recrutement pour la criminalité et la délinquance. Au fond, cette dimension est assez évidente. Il faut avoir à l’esprit que toutes les personnes qui passent par ces sites sont des cibles pour tous les trafics, mais ce ne sont pas toutes des trafiquants. Une formule résume l’affaire : toutes les personnes dans ces campements ne sont pas délinquantes, mais dans chacun de ces campements on trouve un noyau dur délinquant. C’est vrai pour les campements dits de migrants, comme pour les campements roms. Et ceci se comprend aisément. Il faut un minimum d’organisation, aussi informelle soit-elle. Mais puisqu’il s’agit d’occupation illégale et d’organisation informelle, on est toujours au moins dans des délits.

Sixième sujet : pourquoi cette relative exception française ? Nulle part ailleurs dans les capitales de l’Europe limitrophe (Londres, Madrid, Berlin, Bruxelles, Rome) on ne trouve de tels campements. Dans ces grandes villes on trouve bien des regroupements de sans-abri, quelques tentes, parfois un campement de plusieurs dizaines de personnes a pu un temps lui aussi défrayer la chronique. Mais nulle part ailleurs on ne trouve ces sites, régulièrement expulsés puis repeuplés, avec plusieurs centaines voire, répétons-le, plusieurs milliers de personnes. Pourquoi ? Deux raisons à cela. Pour le dire de façon imagée et simple, nous sommes, en particulier à Paris, à la fois trop inhospitaliers et trop tolérants. Trop inhospitaliers, car nous laissons des demandeurs d’asile et des réfugiés dans ces sites. En un mot, notre politique de gestion de la demande d’asile, quoi qu’on pense de ses fondements, ne traite pas bien les dossiers, tous les dossiers. Des efforts très importants sont faits, en particulier du côté des administrations souvent trop décriées. Mais ces efforts ne répondent pas à une demande qui désormais singularise la France (le pays est en effet devenu le premier dans l’Union en termes de demandes d’asile). Trop tolérants, car nous acceptons la présence des déboutés et autres sans-papiers, sans les renvoyer. Ce qui n’est pas le cas chez la plupart de nos voisins qui, s’ils peuvent peut-être tolérer ces présences dans les pays, ne les acceptent pas sous forme de campements visibles ni d’ailleurs dans leurs centres d’hébergement financés sur fonds publics. Donc la relative exception française et parisienne s’explique bien par ces deux raisons a priori opposées : faiblesse dans l’organisation d’un accueil débordé ; tolérance élevée (malgré ce que l’on entend souvent) en ce qui concerne la présence dans l’espace public et dans les centres d’hébergement des sans-papiers.

Septième, vaste, sujet : que faire ? Personne n’a la baguette magique immédiate et de court terme pour en finir avec ces situations indignes, indignes pour le pays, pour les gens qui s’y trouvent et aussi – ne jamais les oublier - pour les riverains ! En s’inspirant de ce qui se passe ailleurs une option consisterait à conduire une décentralisation poussée des politiques de prise en charge des sans-abri, migrants ou non, français ou étrangers. Pourquoi ? Partout ailleurs, dans l’Europe limitrophe, sauf à Bruxelles, ce sont les villes qui sont entièrement responsables de ce dossier. Pas de la demande d’asile, naturellement, qui est instruite par l’État. Mais de tout ce qui est gestion des hébergements et gestion des espaces publics. À Berlin comme à Madrid, Londres ou Rome, c’est la municipalité qui traite le dossier. Alors il faudrait en France, et singulièrement à Paris, transférer les moyens et les responsabilités à la ville. Aujourd’hui c’est un grand jeu de ping-pong administratif où l’État et la ville se renvoient en permanence les responsabilités. Décentraliser c’est confier le dossier aux mains des élus locaux. Et les habitants peuvent se tourner vers eux et leur demander d’agit sans qu’ils répondent sur le mode « c’est pas moi c’est ma sœur ». Les campements en France résultent, par ailleurs, des insuffisances européennes pour traiter de la crise migratoire. Insuffisance, car il n’a pas été possible de coordonner les efforts européens. Et surtout parce qu’au sein de l’espace de libre circulation les politiques n’ont plus grand-chose à voir. Essayez d’établir un campement de 100 sans-papiers dans les rues de Londres, de Berlin mais aussi de Stockholm, de Copenhague pour ne pas parler de Varsovie et de Budapest… Il en résulte que ce sujet général des sans-abri, des sans-abri européens comme les Roms et des migrants sans-abri extraeuropéens et généralement sans-papiers ne peut se traiter qu’à deux échelles. L’échelle locale, par la décentralisation, l’échelle européenne par un renforcement des obligations pesant précisément sur les grandes villes. De fait, l’État national est aujourd’hui dépassé sur ces dossiers. C’est ce qu’illustrent ces campements. Alors deux options sont possibles. L’une est celle d’une européanisation croissante, l’autre, est celle du retour des frontières. Il n’y a que ces deux options fortes. Tout le reste est littérature.