Les fantômes du 21 avril 2002 edit

Jan. 30, 2012

Les craintes de vivre un nouveau « 21 avril », qui prendrait en l’occurrence la forme d’un « 21 avril à l’envers », sont certainement plus fondées aujourd’hui qu’elles ne pouvaient l’être il y a cinq ans. Le résultat du premier tour de l’élection présidentielle de 2002 reste, en effet, un cauchemar qui hante la plupart des formations politiques en France, à l’exception bien entendu de l’extrême droite. Lorsque l’on parle du 21 avril, on fait bien évidemment référence au choc de la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour et de l’élimination corrélative de Lionel Jospin, le Premier ministre sortant. Mais on tend à oublier les autres dimensions spécifiques de ce scrutin si singulier.

Le premier tour de l’élection présidentielle de 2002 s’est caractérisé, en effet, par plusieurs faits totalement inédits dans l’histoire de la présidentielle en France. Jamais le nombre de candidats n’avait été aussi élevé, avec au total 16 candidats officiels, ce qui fut un important facteur de dispersion des voix. Jamais une élection présidentielle depuis 1965 n’avait enregistré un taux d'abstention aussi élevé (30,8 %), en dehors du cas exceptionnel du second tour de l’élection de 1969 où aucun candidat de gauche n’était présent. Jamais les scores des « sortants », des candidats des partis dits de gouvernement ou des partis siégeant au Parlement n’avaient été aussi faibles dans l’histoire de la présidentielle. Jacques Chirac, l’autre « sortant » en période de cohabitation, se qualifie certes pour le second tour, mais avec le score le plus faible jamais réalisé par un candidat arrivé en tête du premier tour et a fortiori par un président sortant. Les candidats de la droite parlementaire n’obtiennent que 31,8 % des suffrages exprimés (s.e.) et les différents candidats de la « majorité plurielle », y compris Jean-Pierre Chevènement, que 32,5 % des suffrages. Enfin, jamais les suffrages en faveur des extrêmes politiques n’avaient été aussi élevés dans une élection présidentielle. Les candidats d’extrême droite et d’extrême gauche totalisent ainsi 29,6 % des s.e. Le 21 avril, ce n’est donc pas seulement Jean-Marie Le Pen au second tour, c’est avant tout un rejet massif des candidats « sortants » et plus largement des élites politiques traditionnelles, le second tour opposant le candidat du « système » arrivé en tête au meilleur candidat antisystème. 21,1 millions d’inscrits, soit 51 % d’entre eux, ont ainsi choisi ce jour-là soit de protester contre le « système politique » (avec 8,4 millions de Français qui votent en faveur des extrêmes et près d’un million qui votent blanc ou nul), soit de s’abstenir (ce fut le cas pour 11,7 millions d’inscrits).

Certes, 2012 n’est pas 2002. Les principaux courants politiques semblent avoir retenu une partie des leçons de cet événement politique unique. Cela se traduit en particulier par l’appel récurrent au vote « utile » en faveur des « grands » candidats. Un scénario à la 21 avril n’est cependant pas totalement exclu car les facteurs qui avaient permis à la campagne de 2007 d’effacer le souvenir cuisant de 2002 ne sont plus nécessairement réunis dans l’actuelle campagne. A quoi ce scénario pourrait-il ressembler ? Dans l’état actuel des choses, un 21 avril bis avec l’élimination du candidat socialiste au profit de la candidate FN paraît peu vraisemblable. En revanche, on ne peut exclure un 21 avril à l’envers hard avec l’élimination de Nicolas Sarkozy et la qualification de Marine Le Pen pour le second tour face à François Hollande, ou même un 21 avril à l’envers soft avec cette fois l’élimination de Nicolas Sarkozy et la qualification de François Bayrou pour le second tour.

En effet, en 2007, l’extrême droite n’était plus vraiment perçue comme une menace électorale, notamment en raison de l’âge de Jean-Marie Le Pen et de la campagne menée par Nicolas Sarkozy visant, selon ses propres termes, à « siphonner » les voix du Front national. Or, la situation est bien différente en 2012. Les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen sont extrêmement élevées. La popularité d’une partie de ses idées est manifeste dans les enquêtes d’opinion, en particulier auprès de l’électorat populaire. Sa volonté de banaliser une « droite nationale et patriote » semble séduire une partie des sympathisants UMP. En outre, les enquêtes d’opinion montrent que, dans un contexte de crise économique et financière, le rejet du « système » est particulièrement élevé. Une large partie des personnes interrogées indiquent qu’elles ne font confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays et que la gauche au pouvoir ne ferait certainement pas mieux que la droite. Ce sont autant de facteurs favorables aux candidats antisystème, et en premier lieu à la candidature de Marine Le Pen.

En 2007, les principaux candidats paraissaient « neufs ». Cette année-là, pour la première fois sous la Ve République, aucun président sortant, aucun Premier ministre sortant ou ancien Premier ministre ne sollicite les suffrages. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal se présentent pour la première fois à cette élection. Ils incarnent une nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques et une nouvelle façon de faire de la politique qui privilégie la communication, la publicisation de leur vie privée et un langage différent, en rupture par rapport au style plus austère des hommes politiques de la Ve République. Enfin, chacun d’eux se présente comme un candidat de la rupture. En 2012, nous ne sommes plus dans un tel cas de figure. Il y a un candidat « sortant », Nicolas Sarkozy, qui est plutôt impopulaire, tandis que le principal candidat de l’opposition, François Hollande, est un homme politique plus classique que ne l’était Ségolène Royal. La seule personnalité un peu « neuve » dans cette élection et bien placée dans les intentions de vote est justement Marine Le Pen et ce sont cette fois les candidats antisystème (M. Le Pen, F. Bayrou et J.-L. Mélenchon) qui incarnent véritablement la rupture.

Enfin, en 2007, les principaux candidats, et Nicolas Sarkozy en tête, semblaient avoir ranimé la flamme du volontarisme politique et avoir contribué à refermer la parenthèse ouverte par certains dirigeants français qui avaient exprimé ou montré leur impuissance à agir face aux événements. La campagne avait fait renaître l’espoir au sein d’une partie notable de la population selon lequel tout devenait à nouveau possible, selon le célèbre slogan de campagne de Nicolas Sarkozy, celui-ci promettant de prendre à bras le corps l’ensemble des problèmes qui n’avaient pas été résolus par ses prédécesseurs, qualifiés de « rois fainéants ». Or, en 2012, la situation économique et celle des finances publiques limitent à l’évidence très largement les marges de manœuvre des candidats et surtout du futur président, quel qu’il soit. La crise de la dette souveraine en Europe donne le sentiment à une grande partie des Français, à tort ou à raison, que les politiques sont prisonniers des marchés financiers, qu’ils sont soumis aux diktats des agences de notation et des investisseurs ou que la France n’a d’autre choix que d’adopter le « modèle allemand » de discipline budgétaire et de rigueur salariale. Enfin, l’électorat paraît également largement échaudé par les promesses qui lui ont été faites. L’exemple le plus symptomatique à leurs yeux est très certainement celui de la fermeture de l’aciérie de Gandrange en Moselle, malgré les promesses faites par Nicolas Sarkozy.

L’histoire ne se répète pas toujours et l’« effet surprise » de fait ne peut plus jouer. Néanmoins, une extrême droite sans doute plus forte que jamais, une rupture qui est incarnée par les candidats antisystème, une dévaluation généralisée de l’action et de la parole politiques et un rejet semble-t-il assez prononcé du « sortant », voilà autant de facteurs favorables à un nouveau 21 avril, dont Nicolas Sarkozy pourrait être la victime, d’autant que les inquiétudes et l’exaspération exprimées le 21 avril 2002, notamment par les catégories populaires, restent bien présentes et sont certainement avivées par les effets de la crise.