L’Europe : vers une hégémonie britannique ? edit

Dec. 11, 2005

On entend beaucoup parler ces jours-ci d’une hégémonie britannique en Europe, mais c’est une formule trompeuse. Les Britanniques, faut-il le rappeler, ne sont pour rien dans l’échec de la ratification du Traité constitutionnel. Ils s’étaient sur ce point montrés coopératifs, alors même qu’ils n’en voyaient pas la nécessité. Par ailleurs, si les idées économiques et sociales de la Grande-Bretagne sont très certainement majoritaires dans l’Union Européenne à vingt-cinq, est-ce dû au charisme du Premier ministre britannique, ou tout simplement à l’air du temps mondial ? Il est certain en tout cas que les idées françaises sont aujourd’hui minoritaires, d’où le caractère peu pertinent, dans le contexte actuel, de la demande de la gauche française d’une Europe sociale.

Dans l’affaire irakienne, le Royaume-Uni n’a entraîné qu’un tiers des Etats-membres, et encore au début. Tout cela ne traduit pas une « hégémonie », ni même un leadership. Si Mme Merkel l’avait emporté largement, Tony Blair aurait peut-être essayé d’exercer un leadership mais il aurait du le partager. De toute façon, ce n’est pas ce qui s’est passé. La vérité est qu’il n’y a plus dans l’Europe à vingt-cinq (et bientôt plus) de leadership global et stable, ni de la part d’un ou de plusieurs Etats-membres ni de la part des institutions européennes, et cela sans doute pour longtemps. Ce qui n’exclut pas des accords et des compromis ponctuels, ni certaines avancées concrètes.

C’est dans ce contexte et avec ces précisions que l’on peut se risquer à tirer un premier bilan de la présidence britannique. Du point de vue de ceux qui en espéraient, contre toute logique, une indéfinissable relance, ce bilan est désolant. Mais je ne suis pas sûr que les Britanniques aient eu d’autres objectifs que d’ouvrir les négociations avec la Turquie et de tenter, parce que le calendrier l’imposait, un accord sur le budget. Ils auraient été heureux de voir leurs idées triompher davantage, mais ils peuvent s’en passer.

Le fameux « couple franco-allemand », par ailleurs, ne semble plus guère capable de relancer par à lui seul une dynamique européenne. Je suis d’autant plus à l’aise pour le dire que j’y ai consacré avec ardeur et conviction beaucoup d’années de ma vie. Mais il faut être réaliste : les départs de François Mitterrand et de Helmut Kohl, le grand élargissement, l’évolution des esprits en Allemagne comme en France, ont changé la donne, même si Schroeder et Chirac se sont bien renvoyé la balle pendant le deuxième mandat du chancelier. L’entente franco-allemande, je le dis depuis 2003, reste indispensable mais elle n’est plus suffisante. Plus qu’un incernable noyau dur (sauf la zone euro, mais c’est autre chose), il faut espérer que se construise un jour, pas maintenant, une synthèse politique entre la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne sur ce que l’Europe doit être, et faire, dans le monde. Cela aurait une force immense.

L’échec référendaire a fait voler en éclats un certain conformisme européen. Mais entre la tentation de l'utopisme constitutionnel et le négativisme européen, il subsiste une voie moyenne qui ne saurait se réduire à une sorte d’euro-scepticisme mou. On commence à voir surgir des idées, des projets. Une relance des propositions et une action européenne vigoureuse sont tout à fait possibles, à condition de chasser la déprime et de se donner des objectifs clairs.

En premier lieu, il nous faut définir des objectifs économiques de réformes et de croissance créatrice d’emploi, pour la zone euro. Il s’agit aussi de poursuivre l’adaptation de la PAC (une PAEC : politique agricole et écologique commune ?) et des fonds structurels. Il est temps de lancer une nouvelle politique commune, par exemple autour de la recherche, la technologie et l’écologie ; temps aussi de lancer quelques grands projets, communautaires ou intergouvernementaux, très larges ou à quelques-uns, peu importe, qui soient l’équivalent pour demain de ce qu’ont été Airbus, Ariane, Erasmus et autres.

Cela ne doit pas empêcher de continuer à réfléchir à l’amélioration des institutions et des traités existants pour être prêts le moment venu, mais à condition que cela n’absorbe pas nos énergies et ne tétanise pas nos volontés dans l’attente d’un « miracle constitutionnel ».

Hubert Védrine est ancien ministre des Affaires étrangères.
Cet article a été repris par le quotidien suisse
Le Temps.