Peut-on donner des garanties de sécurité à l’Ukraine? edit
Le 3 février, le Financial Times a annoncé que les États-Unis, les Européens et l’Ukraine s’étaient mis d’accord sur un mécanisme de garantie d’un futur cessez-le-feu. Il comporterait une réponse militaire coordonnée de l’Ukraine et de ses soutiens européens (la « coalition des volontaires ») ainsi que des Américains : en cas de violation « significative, durable et délibérée du cessez-le-feu », cette réponse s’organiserait en trois temps : dans les 24 heures, une réponse ukrainienne accompagnée de démarches diplomatiques de ses partenaires ; si la violation se poursuit, une réponse de la coalition des volontaires ; si la violation se poursuit et s’avère être une attaque d’ampleur, dans les 72 heures, une réponse militaire coordonnée entre la coalition des volontaires et les États-Unis.
Volodymyr Zelensky avait, quelques jours avant, indiqué qu’il existait « un accord à 100% » sur les garanties de sécurité, comme sur le « plan de prospérité pour l’Ukraine » pour la reconstruction du pays, qu’il proposait de signer tous deux à temps pour le quatrième anniversaire de l’invasion russe, le 24 février.
Cependant, les Américains n’envisagent de s’engager sur les garanties de sécurité qu’après que le gouvernement ukrainien aura accepté leur plan de paix. Il semble que subsistent par ailleurs des divergences sur la durée, la forme et le contenu exact de ces garanties. Les Américains avaient initialement proposé dix ans, les Ukrainiens réclamé beaucoup plus ; un compromis aurait été trouvé sur une durée de quinze ans.
En dépit de ces différences, l’on est, semble-t-il, proche d’un accord sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine. C’est un point positif pour les Ukrainiens et les Européens, qui les avaient réclamées des Américains, lesquels s’y étaient refusés jusque fin novembre.
Il faut d’abord se demander comment on en est-on arrivé là et ce qui explique le revirement des Américains : bonne volonté nouvelle envers l’Ukraine, ou moyen de débloquer la négociation en faisant évoluer en contrepartie l’Ukraine sur les points les plus durs pour elle ?
Il faut ensuite comprendre ce à quoi les Européens membres de la coalition des volontaires s’engagent : sur le papier, à une confrontation militaire avec les Russes en cas de reprise des hostilités après un cessez-le-feu. En ont-ils conscience et en ont-ils les moyens ? Y ont-ils préparé leurs opinions ? Et trouveront-ils dans les États-Unis un partenaire fiable pour les soutenir en cas de besoin ?
Garanties de sécurité: ce qu’elles sont et ce qu’elles ne sont pas
Il faut d’abord rechercher s’il y a des précédents au mécanisme international de garantie actuellement envisagé pour l’Ukraine. Il ne s’agit pas d’un traité d’alliance comportant un engagement réciproque d’assistance mutuelle.
L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est en pratique exclue depuis le sommet de Bucarest de 2008, qui a bloqué le processus imprudemment lancé par l’administration Bush ; depuis, aucun président américain n’a cherché à le relancer et Donald Trump l’a formellement exclu, même s’il a décrit les garanties de sécurité en cours de discussion comme des « garanties de type article V de l’OTAN », mais il s’agit là d’une exagération : ni juridiquement, ni stratégiquement, il ne s’agit de traiter l’Ukraine comme si elle était membre de l’OTAN, mais de garantir la mise en œuvre effective du cessez-le-feu après un accord.
Le protocole de Budapest de 1994 n’est pas davantage un précédent. Conclu entre les trois pays dépositaires du Traité de non-prolifération, États-Unis, Royaume-Uni et Russie, et l’Ukraine au moment où celle-ci adhérait comme puissance non-nucléaire au TNP, il n’est pas un accord de garantie : il ne contient que les « assurances » habituelles et, à vrai dire, assez minces que les puissances nucléaires donnent à toute puissance non-nucléaire lorsque celle-ci adhère au TNP : il s’agit d’assurances « négatives » par lesquelles elles s’engagent, conformément à la Charte des Nations-Unies, à ne pas employer la force contre elle ; et d’assurances « positives » par lesquelles elles s’engagent à saisir le Conseil de sécurité en vue d’une réponse appropriée si son indépendance politique ou son intégrité territoriale étaient mises en cause par une puissance nucléaire.
La Russie a bel et bien violé ces deux engagements envers l’Ukraine, mais, contrairement à une légende tenace, pas les États-Unis et le Royaume-Uni qui ont, lors de l’invasion de la Crimée en mars 2014, saisi le Conseil de sécurité dont les membres ont, le 16, à une majorité écrasante[1] déclaré illégal le référendum d’annexion de la Crimée, le veto russe empêchant l’adoption de la résolution. Ajoutons que l’Ukraine, qui dit « avoir renoncé » à « ses » armes nucléaires par ledit mémorandum, ne pouvait prétendre adhérer au TNP comme puissance nucléaire, la succession nucléaire de l’URSS ayant été dévolue, en droit et en fait, à la Russie seule. Elle n’a donc renoncé à rien qu’elle possédât en 1994 et n’a bénéficié, en contrepartie, d’aucune garantie particulière.
Les garanties de sécurité sont, en réalité, une vieille technique diplomatique destinée à rassurer un État, trop faible pour faire respecter des engagements dont dépend sa sécurité, en plaçant ceux-ci sous la garantie de grandes puissances, qui se voient ainsi autorisées à employer la force pour les mettre en œuvre : ainsi de la neutralité et de l’indépendance de la Belgique, placées « sous la garantie » des cinq grandes puissances européennes par le traité de Londres du 19 avril 1839 (le « chiffon de papier » dont la violation par l’Allemagne justifia l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne le 4 août 1914).
Un autre exemple pertinent est l’indépendance et le statut constitutionnel de Chypre, placés sous la garantie de la Grèce, de la Turquie et du Royaume-Uni par le traité de Londres du 16 août 1960. Il n’empêcha pas les Britanniques de rester l’arme au pied en 1974 lors de l’invasion de l’île par la Turquie, qui estimait que son statut de puissance garante l’autorisait à employer la force pour prévenir le rattachement de Chypre à la Grèce, proclamé par les auteurs du coup d’État pro-grec du 15 juillet, rattachement formellement interdit par le traité de Londres.
En pratique, l’octroi de garanties par des traités particuliers a tendu à se faire de plus en plus rare, le Conseil de sécurité des Nations-Unies jouant désormais le rôle principal de garant de la paix et de la sécurité internationales. Dans le cas de l’Ukraine, le veto russe du 16 mars 2014 déjà évoqué est là pour rappeler que le Conseil serait en pratique impuissant à faire respecter les droits et la sécurité de ce pays.
Retenons des précédents historiques que les garanties de sécurité sont une affaire sérieuse : elles impliquent de pouvoir employer la force pour obliger à mettre en œuvre l’accord qu’il s’agit de garantir.
De la coalition des volontaires aux garanties de sécurité, à la force de réassurance et au backstop
Le groupe, principalement européen, des soutiens de l’Ukraine resserra les rangs à la suite de l’élection de Trump qui entraînait des appréhensions justifiées sur le maintien du soutien américain à Kiev. Dès les résultats de l’élection en novembre, il y eut un rapprochement franco-britannique à cette fin, mais l’élément déclencheur fut la prise à partie de Zelensky dans le bureau ovale le 28 février 2025, qui justifiait toutes les appréhensions sur l’attitude du nouveau président envers l’Ukraine. Après une première réunion le 17 février, l’on assista, le 2 mars, à la création formelle sous leadership franco-britannique d’une « coalition des volontaires » d’une trentaine de pays engagés à maintenir leur aide à l’Ukraine, alors que les Américains cessaient largement de les soutenir.
Parallèlement, les principaux membres de la coalition cherchaient à rééquilibrer une position américaine devenue excessivement favorable aux Russes, en plaidant notamment pour que des « garanties de sécurité » accompagnent une éventuelle cessation des hostilités, de façon à dissuader la Russie d’une nouvelle agression. Ces garanties seraient concrètement incarnées pas une « force de réassurance » aérienne, maritime et terrestre à vocation dissuasive. Cette force serait principalement européenne, d’autres pays (la Turquie et le Canada notamment) se déclarant prêts à la rejoindre. Le rôle et le positionnement de cette force sont restés néanmoins en débat, seule une minorité des « volontaires » se déclarant, jusqu’à ce jour, prêts à stationner des forces en Ukraine.
Dès le départ, tous plaidèrent pour que les États-Unis, restés à l’écart de la coalition des volontaires et qui n’entendaient pas participer à la force de réassurance, s’engagent à venir en aide à cette force si elle était attaquée par la Russie. Ils réclamèrent que celle-ci bénéficie ainsi d’un « filet de sécurité » (backstop) américain, destiné à impliquer indirectement les États-Unis dans la défense future de l’Ukraine.
Jusqu’en novembre 2025 la réponse de l’administration Trump à ces demandes resta évasive : Trump écarta d’abord l’idée et déclara (fin février 2025) que le meilleur backstop pour les Ukrainiens résiderait dans l’accord qu’ils concluraient avec lui sur les minerais. Fin août, il indiqua vaguement que la force de réassurance pourrait bénéficier d’un soutien aérien américain, mais qu’il excluait toute présence américaine en Ukraine.
Les discussions entre membres de la coalition se poursuivirent tout au long de l’année 2025, au cours de 14 réunions, une quinzième, tenue à Paris le 6 janvier 2026 donnant lieu à une déclaration[2] prévoyant sur terre, sur mer et dans les airs des « mesures de réassurance » mises en œuvre par la coalition avec le soutien des États-Unis. C’est sans les semaines qui suivirent qu’ont été précisées les conditions de mise en œuvre du backstop dans la séquence en trois temps rappelée plus haut.
L’on sait peu de chose de la planification militaire confiée aux chefs d’état-major français et britannique, en liaison avec l’OTAN. Il semble que des débats aient porté sur la composition, les règles d’engagement et la mission de la force de réassurance et sur l’opportunité que celle-ci comporte des forces terrestres : on a rapporté que les Britanniques voulaient donner la priorité aux moyens aériens et étaient sceptiques sur le déploiement de troupes au sol, que défendait la France, dans la ligne des déclarations d’Emmanuel Macron en février 2024[3]. Ils avaient fini, en septembre par se rallier à cette idée, mais il s’agirait de déploiements limités, organisés en pivots (hubs) comportant des dépôts de matériel, loin de la ligne de front.
Il est difficile de se faire une idée de la mission des forces terrestres déployées en Ukraine dans ces pivots : vulnérables aux tirs de missiles russes, comment pourront-elles riposter ? Comment viendront-elles en aide dans les 48 heures aux forces ukrainiennes en cas d’attaque russe, comme le prévoit la séquence en trois temps décrite plus haut ?
Des pays de la coalition des volontaires, seuls la France, le Royaume-Uni, ainsi que les pays baltes et nordiques se sont déclarés prêts à envisager des déploiements terrestres en Ukraine. Ensemble, ces pays ne pourraient guère déployer que 25 000 hommes dans le cas de rotations normales, peut-être 50 000 s’ils y consacraient l’essentiel de leurs moyens terrestres, en tout état de cause moins de 10% des effectifs présents de chaque côté dans le conflit ukrainien.
L’Allemagne et la Pologne, qui possèdent les forces européennes les plus importantes à proximité de l’Ukraine excluaient, quant à elles, par avance de les y déployer, tout comme l’Italie : anomalie, peut-on penser, au regard de la solidarité européenne autour de l’Ukraine, et qui affaiblit la vertu dissuasive de la force terrestre envisagée.
Un projet aux buts multiples
Le projet de force de réassurance laborieusement mis au point par la coalition des volontaires était susceptible de servir plusieurs objectifs.
Il pouvait, en premier lieu, aider à ramener Trump à la raison en démontrant que les Russes ne voulaient pas la paix, à travers leur refus obstiné de voir garantie la sécurité de l’Ukraine après que les hostilités auraient cessé. Le projet de force de réassurance servait ainsi de révélateur politique, sans qu’il soit destiné à retomber dans le réel, personne n’envisageant de la déployer en l’absence d’un accord mettant fin aux hostilités, c’est-à-dire sans l’assentiment au moins implicite des Russes. C’était, pour les volontaires, une façon de redresser la négociation engagée par Trump, trop favorable aux Russes, au risque, d’ailleurs, de la faire échouer.
En second lieu, le projet visait à impliquer les Américains malgré eux dans de futures garanties de sécurité à l’Ukraine par le biais du backstop. Les déploiements européens n’étaient pas, à eux seuls, la garantie dont avait besoin l’Ukraine, mais le moyen de faire souscrire indirectement à Trump une garantie américaine, décisive celle-là, qu’il ne voulait pas initialement donner à l’Ukraine. Cet objectif semble avoir été plus particulièrement celui des Britanniques, les Français, partisans de déploiements au sol, ayant peut-être davantage l’ambition de voir l’Europe exercer vis-à-vis de la Russie un rôle dissuasif propre.
La démarche britannique était hasardeuse, car tout montrait que Trump cherchait à éviter les tensions avec la Russie, et serait profondément réticent à garantir la sécurité future de l’Ukraine ; l’on ne voyait pas par quel miracle la coalition des volontaires pourrait l’y contraindre. D’autre part, elle était, sur le plan opérationnel, difficilement compatible avec le déploiement de troupes au sol en Ukraine, l’expérience montrant la difficulté d’articuler une force terrestre vulnérable et un soutien aérien extérieur, relevant de deux chaînes de commandement.
Une telle situation avait un précédent : la FORPRONU en Bosnie en 1994-1995, années au cours desquelles la force de l’ONU était soutenue par les moyens aériens de l’OTAN, articulation laborieuse et qui n’a jamais été sans frictions. Encore les Européens avaient-ils en Bosnie les moyens de redresser la situation par eux-mêmes et sans l’OTAN, comme l’a montré la Force de réaction rapide européenne qui a pu tenir tête aux Serbes après que ceux-ci s’en sont pris à la FORPRONU à l’été 1995. Or, la coalition des volontaires n’aura pas, face aux Russes, la même capacité de montée en puissance.
Mais il y a une autre différence majeure : c’est que l’OTAN et l’administration Clinton étaient, au fond, disposés voire favorables à la confrontation avec les Serbes, alors que Trump et les siens sont profondément réticents à l’épreuve de force avec la Russie : s’en remettre à eux de la protection de la force de réassurance, c’est non seulement placer sa confiance dans des Américains dont la loyauté envers leurs alliés est sujette à caution, mais ignorer qu’ils poursuivent dans cette affaire des intérêts et une politique vis-à-vis de la Russie contraires à ceux des soutiens européens de l’Ukraine.
Résumons : il n’y a pas de garanties de sécurité sans menace crédible de recours à la force. Or la force de réassurance ne représente pas à elle seule une telle menace ; loin de rassurer, elle aurait plutôt besoin d’être protégée ; les vraies garanties internationales seront, in fine, celles que voudront bien donner les États-Unis à cette force et, à travers elle à l’Ukraine, un montage intrinsèquement précaire. La menace d’une intervention armée de leur part, même indirecte, en cas de reprise des hostilités serait de nature à dissuader les Russes : encore faut-il que les Américains y soient réellement disposés et que les Russes le croient, une double condition qui reste aujourd’hui incertaine.
Le plan en 28 points et l’offre d’une garantie de sécurité américaine à l’Ukraine
Le 21 novembre 2025 le plan de paix en 28 points dit « Witkoff-Dimitriev », du nom du représentant de Donald Trump et de l’homme d’affaires russe désigné par Poutine comme négociateur, fut rendu public à la suite d’une fuite ; il fut avéré que le secrétaire d’Etat Marco Rubio, qui l’avait qualifié au Congrès de « document russe » le matin, puis avait admis qu’il était le fruit d’un travail bilatéral, n’en avait pas eu connaissance, circonstances qui en disent long sur les divisions et le désordre qui règnent dans l’administration Trump. Ce document épousait largement les vues russes : évacuation par les Ukrainiens de la partie du Donetsk qu’ils contrôlent, renoncement aux réparations, aux sanctions et au jugement des crimes de guerre, etc.
La force de réassurance européenne était absente du plan dans sa composante terrestre, sa composante aérienne devant être stationnée en Pologne. Cependant, le point 10 intitulé « La garantie américaine », et rédigé de façon déconcertante, retenait l’attention : « Les Etats-Unis recevront une compensation pour cette garantie ; si l’Ukraine envahit la Russie, elle perdra la garantie ; si la Russie envahit l’Ukraine, outre une réponse militaire coordonnée décisive, toutes les sanctions globales seront remises en vigueur, la reconnaissance dus nouveaux territoires et les autres avantages de cet accord seront révoqués ; si l’Ukraine lance sans raison un missile sur Moscou ou Saint-Pétersbourg, la garantie de sécurité sera considérée comme invalide. »
Passons sur le style infantile, les aberrations de fond (il est interdit à la Russie et à l’Ukraine de s’envahir l’une l’autre, mais il leur est apparemment permis de tirer des missiles pourvu que ça ne soit ni sur Moscou ni sur Saint-Pétersbourg !) pour relever l’essentiel : pour la première fois dans la négociation, on parlait d’une garantie américaine directe ; celle-ci prendrait la forme « d’une réponse militaire coordonnée décisive ». Il était cependant pour le moins déconcertant de trouver ainsi dans un document qui épousait généralement les vues russes, une promesse de garantie américaine qui marquait un changement important et favorable à l’Ukraine de la position américaine. Comment l’interpréter ?
Après la fuite du plan, un officiel américain, Daniel Driscoll[4] fut chargé de le présenter à Kiev. Il explicita le contenu des garanties de sécurité américaines évoquées au point 10, dans un projet d’accord-cadre de garantie, remis aux Ukrainiens, puis publié par le site d’information Axios.
Ce projet, prévu pour être signé par les États-Unis, l’OTAN, l’UE, l’Ukraine et la Russie, prévoit qu’« une attaque significative, délibérée et soutenue de la Russie au travers de la ligne d’armistice serait considéré comme menaçant la paix et la sécurité de la communauté transatlantique » et que « le président des États-Unis déterminerait les mesures nécessaires pour rétablir la sécurité », ces mesures pouvant aller de la démarche diplomatique au recours à la force armée à la, en passant par divers stades intermédiaires ; « les membres de l’OTAN, y compris la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, et la Finlande s’engagent à agir de concert avec les États-Unis à cette fin », poursuit le document, qui ne prévoit néanmoins pas de déploiement de forces au sol en Ukraine.
En dépit de l’avancée que pouvait représenter cette garantie de sécurité, les entretiens de Kiev se passèrent mal, Driscoll expliquant à ses interlocuteurs qu’ils perdaient la guerre et devaient accepter le plan américain, la meilleure offre que les États-Unis leur feraient. On ne s’explique néanmoins pas bien les raisons du revirement des Américain sur les garanties, et l’on peut rester inquiet sur la sincérité de leur position et sur la marge d’évolution qu’ils se réservent sur ce point dans la négociation qui se poursuit avec la Russie.
Les garanties de sécurité sont d’ores et déjà un levier dont les Américains essaient de se servir pour faire plier les Ukrainiens sur le reste, en particulier sur la question territoriale et l’abandon de la partie du Donetsk restée en leurs mains, que Trump a déjà cherché en vain à obtenir de Zelensky.
Ils se fixent pour objectif de conclure la paix pour juin prochain, en faisant pression, disent-ils, sur les protagonistes : or l’expérience dit que ces pressions se sont jusqu’ici exercées beaucoup plus fortement sur les Ukrainiens que sur les Russes. Les garanties de sécurité peuvent fournir à l’administration Trump un argument pour les redoubler.
Les garanties, avec ou sans l'accord de la Russie?
Lors des négociations russo-ukrainiennes du printemps 2022 qui suivirent immédiatement l’invasion, les Russes proposèrent de placer l’accord en discussion sous la garantie de plusieurs puissances, dont la Russie elle-même, les décisions devant être prises par consensus des garants, ce qui lui aurait conféré un droit de veto sur toute mesure contraignante de mise en œuvre de l’accord en cours de négociation : une ficelle un peu grosse, mais la mention de garanties revenait, de la part des Russes, à reconnaître que la sécurité future de l’Ukraine était un sujet de négociation légitime.
Par la suite, la Russie a dénoncé les projets de la coalition des volontaires comme visant, de la part d’une Europe belliciste, à saper les efforts de paix méritoires du président Trump ; elle estimait que des déploiements de troupes de l’OTAN en Ukraine équivaudraient à l’entrée de ce pays dans l’Alliance atlantique, perspective qui était la cause profonde du conflit et que l’armée russe considérerait les forces européennes éventuellement déployées sur le sol ukrainien comme des cibles légitimes.
Cependant, elle n’a pas protesté quand le principe de garanties américaines s’est retrouvé dans le plan en 28 points du 21 novembre dernier, dont Poutine a dit qu’il était une bonne base de travail. On ne peut exclure qu’il se résigne à une forme sans doute atténuée de garanties pour l’Ukraine si cela lui permet d’empocher les concessions qu’il réclame par ailleurs, notamment sur le plan territorial.
De tout cela, on peut retenir que les Russes ont deux lignes rouges dans la négociation. La première est l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, à laquelle les Etats-Unis ont renoncé et dont il n’est plus question : ils ont déjà satisfaction sur le fond, la question restant de savoir quelle forme prendra ce renoncement : traité, engagement unilatéral américain, neutralisation de l’Ukraine par voie d’accord multilatéral, bien des hypothèses sont possibles. La seconde est le déploiement de forces de pays de l’OTAN sur le sol ukrainien : on peut imaginer soit qu’ils acceptent une présence symbolique de forces dépourvues de mission de combat, soit que les Etats-Unis n’insistent pas sur ce point, absent du plan en 28 points, et qui risque de disparaître dans la négociation.
Ces deux lignes rouges ne signifient pas que les Russes refuseront par principe toute garantie de sécurité pour l’Ukraine : ils ont dit qu’ils ne s’opposeraient pas à l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, qui comporte un engagement de sécurité (l’article 42§7 du TUE) ; et l’exemple de la Belgique du XIXème siècle est là pour rappeler qu’un pays neutre peut bénéficier d’une garantie de sécurité (l’article 42§7 réservant par ailleurs la possibilité pour un membre de l’UE de rester neutre).
Au total, il va falloir définir des garanties de sécurité suffisamment solides pour rassurer les Ukrainiens, mais qui ne prennent pas pour les Russes l’aspect d’un ancrage militaire de l’Ukraine au bloc occidental : une gageure diplomatique, qui n’est peut-être pas insurmontable.
Mais, dira-t-on, faut-il que les Russes aient leur mot à dire sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine qui, après tout ne regardent que ceux qui voudront les lui donner ? C’est peut-être vrai en principe, mais ces garanties étant le corollaire d’un cessez-le-feu à négocier avec eux, il est en pratique inévitable qu’ils aient leur mot à dire et qu’ils cherchent à en réduire la portée dans la négociation : si ces garanties leur paraissent inacceptables, il n’y aura pas de cessez-le-feu. Il faut donc, au minimum, qu’elles leur soient connues et qu’ils n’y objectent pas.
Aussi bien, les Américains prévoyaient que leur projet de document-cadre sur les garanties soit signé par les Russes : les garanties de sécurité pour l’Ukraine devraient ainsi recevoir une forme d’assentiment de leur part.
Trois dilemmes pour l’Europe
Au-delà des inconnues qui restent nombreuses sur le contenu opérationnel et la traduction juridique des garanties de sécurité, ainsi que sur l'issue de cette négociation entre l’Ukraine, les États-Unis et les membres de la coalition des volontaires, trois questions se posent aux Européens à propos de ces garanties.
Comment faire pour qu’elles soient sérieuses ? Donner des garanties de sécurité à l’Ukraine après un cessez-le-feu signifie être prêt à une confrontation militaire directe avec les Russes s’ils reprennent la guerre. Il faut que les forces chargées de cette mission soient capables à la fois de se défendre et d’apporter une contribution militaire significative à la défense de l’Ukraine en cas de reprise des hostilités du fait des Russes : la planification militaire en cours le permet-elle ? Comment va-t-on y préparer les opinions ?
Comment faire pour qu’elles ne dépendent pas entièrement du bon vouloir américain ? Ce serait, pour les Européens, folie de s’en remettre, pour la sécurité et la crédibilité de leurs forces, à la parole de l’administration Trump, la plus cynique et la plus corrompue que les États-Unis aient connue depuis un siècle. Il faut pour ce faire, que les Européens atteignent un degré de solidarité politique et une masse critique militaire suffisants : comment faire ? Est-ce possible sans un engagement véritable de l’Allemagne et de la Pologne, sans parler de l’Italie ?
Comment faire pour que ces garanties ne se transforment pas en faux-semblant, voire en piège pour l’Ukraine ? Ayant reçu des Américains qu’ils s’y impliquent, les Européens vont être moins à même d’aider les Ukrainiens à résister à leurs demandes de concessions sur les autres points en discussion, notamment la question territoriale, la levée des sanctions, l’abandon de la poursuite des crimes de guerre, etc. Il ne faudrait pas que, par ce biais, les Européens se retrouvent complices des pressions injustes sur l’Ukraine d’une administration Trump pressée d’en finir avant les élections de mi-mandat.
On a beaucoup évoqué Munich à propos de l’Ukraine. La faute de Munich ce n’est pas la capitulation devant le mal, c’est de se retrouver à devoir choisir entre l’humiliation politique et des engagements militaires impossibles à tenir. C’était le point de vue de Raymond Aron, qui réservait ses commentaires le plus sévères à ceux qui exhortaient, dit-il, les gens au courage tout en leur disant qu’ils n’auraient pas à s’en servir.
L’histoire dira si l’on a eu raison de tant insister sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine et si cela a aidé ce malheureux pays dans la négociation inégale qu’il subit. Une chose est sûre : si l’on veut les lui donner, il faut être capable de les honorer, c’est-à-dire s’assurer que l’on dispose de l’entente transatlantique, ou, au moins, de la solidarité européenne, du soutien intérieur et des moyens militaires qui nous permettront de le faire.
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[1] 13 membres sur 15 avec une abstention chinoise et un vote contre russe.
[2] Déclaration de Paris. Des garanties de sécurité robustes pour une paix solide et durable en Ukraine, 6 janvier 2026.
[3] En février 2024, Emmanuel Macron avait évoqué l’hypothèse du déploiement de troupes en Ukraine à l’issue d’une conférence des donateurs où le sujet n’avait pas été évoqué. Il s’en suivit une cacophonie où dominaient les prises de distance par rapport à cette hypothèse, suivie d’un ajustement du discours présidentiel, qui évoquait des forces non-combattantes, des moyens de déminage (dont la France est notoirement dépourvue) ou encore un déploiement préventif aux frontières de la Biélorussie, loin de la zone des combats.
[4] Daniel Driscoll, le secrétaire à l’armée de terre, adjoint du secrétaire à la guerre Pete Hegseth. Ce nouveau venu dans la négociation est un proche du vice-président Vance, dont on sait hostilité à l’Ukraine et à l’Europe et sa volonté que les États-Unis ne se mêlent pas de la guerre (« Je vais être honnête avec vous, je ne me soucie pas de ce qui peut arriver à l’Ukraine, d’une façon ou d’une autre », avait-il dit en février 2022 au lendemain de l’invasion.)
