L’Europe et les fantômes de Munich edit
Face à la guerre d’agression russe en Ukraine, les Européens oscillent entre deux cauchemars, celui de l’été 1914, avec l’engrenage qui a conduit à l’embrasement, parfaitement décrit dans Les Somnanbules, le livre de Christopher Clark (2013), et l’abandon de Munich, analysé encore récemment par Mauricio Serra, dans Munich 1938. La paix impossible (2024). La connaissance de ces deux moments d’histoire s’avère indispensable. Mais l’Histoire, si on s’en tient là, peut aussi obscurcir le présent et en masquer la nouveauté. C’est à cette réflexion que se consacre Isabelle Lasserre dans son ouvrage Les Fantômes de Munich. L’Europe face aux défis du monde contemporain. Les lecteurs du Figaro reconnaîtront les articles pertinents de la spécialiste des questions de diplomatie et de géopolitique, ancienne correspondante à Moscou. Mais leur regroupement dans un livre permet de tirer, entres autres analyses, notamment sur le conflit israélo-palestinien, trois enseignements majeurs.
Les Européens n’ont pas compris, et en partie n’ont pas voulu comprendre, les ambitions de Vladimir Poutine et de son régime. Elles ne sont pas seulement de prendre des morceaux de territoires en Ukraine, mais de rétablir la puissance de la Russie, fortement amoindrie par l’effondrement de l’URSS. Cela passe, certes, par des extensions territoriales, dans les régions russophones proches, mais, également, par l’établissement de gouvernements pro-russes, dans l’ancienne Europe de l’Est et en Asie Centrale, par la constitution d’alliances anti-occidentales dans le monde, avec, au premier chef, la Chine. Le cas géorgien, depuis 2008, a bien montré tout cela, l’occupation de parts de territoires (l’Ossétie et l’Abkasie), la menée ensuite d’une guerre hybride continue, la constitution, enfin, d’un gouvernement proche. C’est dire que l’idée de la prise en compte, principalement, des intérêts économiques n’est pas la clef du conflit. Vladimir Poutine n’est pas non plus irrationnel : il a, au contraire, des ambitions impériales bien dessinées, et annoncées depuis 2007. Les Européens, en tout cas une partie d’entre eux, l’ont maintenant réalisé. Ce qui n’est pas le cas de Donald Trump et de son administration, qui raisonnent en termes de « deal », mais que l’on peut soupçonner de voir, aussi, le monde en termes de zones d’influence – ce qui, au-delà des hypothèses psychologiques, explique les atermoiements avec Vladimir Poutine.
Ce premier point, tout à fait essentiel, rend compte de la « stratégie d’évitement », qui a été suivie, depuis février 2023, par les États-Unis de Joe Biden, d’abord, et par les gouvernements européens, avec évidemment d’importantes différences selon la proximité avec la Russie et les expériences nationales avec ce pays. Après avoir constaté que les ukrainiens voulaient résister, et résistaient, des armements ont été livrés, mais avec des hésitations, et en quantités mesurées. C’est appliquer, ainsi, le jugement connu du général Douglas Mac Arthur : « Les batailles perdues se résument en peu de mots : trop tard. » Il y a, bien sûr, des raisons à cela. Le chantage nucléaire de Vladimir Poutine ne peut pas être tenu comme quantité négligeable. Les Européens n’avaient pas les stocks suffisants, et ne sont pas entrés dans une économie de guerre, à la différence de la Russie. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a augmenté les incertitudes.
C’est là que prend tout son sens le troisième enseignement qui sort de ces réflexions. Isabelle Lasserre mène une interrogation sur ce que seraient les conséquences d’une défaite de l’Ukraine. Le régime de Vladimir Poutine se trouverait conforté, et la Russie accroîtrait son influence, en pesant davantage sur le destin de l’Europe, et en constituant toujours un danger, dans la mesure même où la guerre lui est devenue « une nouvelle normalité ». En tous les cas, les formes de la guerre hybride, cette « guerre pour les opinions » ne cesseront pas. D’une manière générale, c’est l’ordre géopolitique mondial qui en sera affecté. Pensons, seulement, aux leçons qu’en tireront les régimes autoritaires – ce qu’ils ont déjà fait pour plusieurs d’entre eux : seule la possession de l’arme nucléaire est une protection. Son abandon par l’Ukraine, en 1994, pour des garanties illusoires, lui a coûté cher... Les États-Unis pourront, certes, considérer que « cette guerre n’était pas la leur », mais ils apporteront, ainsi, leur contribution à la « désoccidentalisation » du monde...
Évidemment, aucune situation historique ne ressemble, trait pour trait, à une autre. Mais Isabelle Lasserre a raison de prendre l’expression des « fantômes de Munich ». La différence est que les principaux États européens n’ont pas abandonné l’Ukraine, et ont même renforcé leur détermination au fil des mois. Mais leur faiblesse essentielle est d’être encore trop dépendants des États-Unis de Donald Trump, qui considère l’Ukraine comme un obstacle pour les intérêts des États-Unis tels qu’il les voit et pour sa vision d’un monde fondé sur les seuls rapports de force. Il entraîne ainsi ses « alliés » (mais qui ne le sont plus guère en fait) dans une attitude « munichoise » qu’ils ne voulaient pas. Il est, espérons-le, encore temps de le démentir.
Isabelle Lasserre, Les Fantômes de Munich. L’Europe face aux défis du monde contemporain, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2025, 220 pages, 22 euros.
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