Et si l’État européen existait déjà? edit
Voilà plus d'un an que l'ancien Premier ministre italien Mario Draghi, auteur d'un rapport retentissant sur les faiblesses stratégiques de l'Europe, ne cesse de l’affirmer : pour devenir influente et puissante, l’Europe doit changer de braquet. D’une structure confédérale, elle doit aller vers une forme de fédéralisme dont le contenu reste à inventer. À l'appui de sa thèse, il rappelle que l'Europe n'existe dans le monde que dans les secteurs où son action est fédéralisée, qu’il s'agisse du marché intérieur, de la concurrence ou du commerce extérieur. En revanche dans tous les autres domaines comme la sécurité, la défense ou la politique étrangère, le principe de l'unanimité bloque considérablement l'envol de l'Europe.
En soi, ce discours n'a rien de nouveau. Quiconque a étudié ou étudie l’Europe est conscient de l'ampleur de cette dichotomie qui se trouve bien évidemment révélée par les convulsions géopolitiques du moment. La guerre en Ukraine, la crise transatlantique ou la pression chinoise se conjuguent aujourd’hui de manière simultanée. De sorte, que même si l'Europe ne s'intéresse pas à la géopolitique, la géopolitique s'intéresse à l'Europe.
Ce rappel est important car il met en perspective l'excellent essai que vient de publier Sylvain Kahn aux éditions du CNRS. Mais l'auteur adopte une tout autre perspective. Ce qui rend son propos encore plus intéressant. Il estime que l'Etat européen en fait est déjà là et comme le rappelle le titre de son ouvrage, l’Europe est un Etat qui s'ignore. Voilà qui fait l'originalité de son propos. Pour lui, le Brexit, le COVID ou la guerre en Ukraine ont montré la robustesse de l'Union européenne comme société et comme entité territoriale de l'Europe. Mais doit-on en conclure qu'il existe pour autant un État européen ? Oui, assurément répond Sylvain Khan. Mais il estime que cet État n'est pas un État traditionnel. C’est un État d'un nouveau type. II parle d’étaticité européenne, née à ses yeux le 21 juillet 2020.
Pourquoi cette date ? C'est celle de la décision collective d'émettre des bons du Trésor pour financer la pandémie. En fait la thèse de Sylvain Khan est simple : elle consiste à considérer que la capacité de l'Europe à déployer des politiques publiques sur l'ensemble du territoire de l'union renvoie à la mise en place d'un État non territorial. D’un État délié de la souveraineté territoriale. C'est là d'ailleurs que l'on voit bien que Sylvain Kahn est d'abord et avant tout un géographe. Car au lieu de se pencher sur les institutions, il s'intéresse plutôt aux processus multiples qui impactent la réalité quotidienne européenne. Les passages les plus originaux de son livre sont ceux dans lesquels il souligne combien cet Etat européen sui generis emprunte aux États, aux États locaux et aux réseaux des villes. De sorte que l'État européen ne serait pas un État qui viendrait se substituer aux États-nations mais qui tendrait plutôt à les englober, à les intégrer sans les dissoudre.
Fort bien, dira-t-on. Mais est-ce que ce nouvel État peut faire puissance face aux mastodontes américain, chinois ou russe ? Peut-il surmonter les divergences structurelles qui existent entre États-membres pour construire des politiques publiques dans un certain nombre de domaines stratégiques comme celui des hautes technologies ou de la défense ? Sylvain Kahn ne se situe pas sur ce plan.Il pense que l'Europe a fait le choix de ne pas être une puissance mais d'influencer le monde par le droit, l'interdépendance, l'attractivité et la conviction. Cela suffira-t-il ? Sylvain Kahn n'est pas seulement géographe. Il est aussi historien. Il se situe donc dans la longue durée. Il conclut en substance dans ces termes. L'État européen n'est pas un Etat classique. Il mêle l'intergouvernemental au fédéral, intrique le national au réseau et à l’impérial. Il remanie la souveraineté étatique autant que la souveraineté populaire.
Ce qui compte, après avoir lu ce livre, ce n'est pas de savoir si on adhère totalement ou partiellement à sa thèse principale. L'important est d’offrir un point de vue cohérent. Et a assurément celui de Sylvain Kahn l’est. Il l’est d’autant plus qu'il va à contre-courant. Raison donc supplémentaire pour prendre en main ce livre, en souligner les passages importants, le discuter. Il se prêtera d’autant plus aisément à cet exercice que son écriture est limpide, son propos soutenu, sa démonstration étayée.
Sylvain Kahn, L’Europe : un État qui s’ignore, CNRS Éditions, janvier 2026
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