La proportionnelle, enfin? edit
Un texte, signé notamment par des personnalités politiques socialistes, écologistes et centristes de premier plan, appelle, dans La Tribune du 8 février, à voter l’adoption d’un mode de scrutin proportionnel pour les élections législatives. Telos, qui, de longue date, s’est prononcé en faveur d’une telle réforme, ne peut que se réjouir de cette initiative.
La plupart des arguments présentés en faveur de la proportionnelle sont convaincants. Il est vrai, en particulier, qu’une telle réforme « contribuerait à débloquer une mécanique politique manifestement grippée et redonnerait de la vitalité démocratique à notre société ». « En raison de la fragmentation du paysage politique, ces majorités larges n’existent cependant plus depuis près de quatre ans. Si nous voulons que notre pays continue d’avancer, il nous faut donc désormais apprendre à négocier et faire des compromis, ce que pratiquent depuis longtemps la plupart de nos voisins. » Bref, il s’agirait d’adapter le mode de scrutin législatif à la re-parlementarisation du système politique qu’implique cette fragmentation.
Avec le mode de scrutin actuel, les signataires du texte estiment avec raison que les députés sont « fortement incités à préférer, encore et toujours, les postures à la recherche de solutions. Cet état de fait concourt à dégrader l’image de la démocratie et nourrit la tentation du recours à un pouvoir fort. Il favorise la montée de l’extrême droite. » Dans un tel contexte, écrivent-ils, « l’extrême droite pourrait bien profiter à son tour de l’effet winner takes all – le gagnant prend tout – associé au scrutin majoritaire et obtenir seule, avec un tiers des voix, une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Dans une Ve République qui a doté l’exécutif de pouvoirs très étendus, il n’y aurait plus alors qu’un pas à franchir pour transformer notre démocratie en un régime autoritaire, comme Donald Trump cherche à le faire actuellement aux États-Unis. » Ils ajoutent : « Avec un tel mode de scrutin, cette réélection continue de se jouer bloc contre bloc, freinant aujourd’hui, dans tous les camps, la recherche de compromis stables. »
C’est ici que nous divergeons avec la manière dont les arguments présentés sont ordonnés. On peut certes comprendre que les dirigeants des partis concernés veuillent se prémunir d’une éventuelle victoire du RN qui, avec l’actuel mode de scrutin, pourrait peut-être donner une majorité absolue au Rassemblement national et à ses alliés. Cependant, il vaudrait mieux donner la priorité aux arguments positifs pour défendre cette réforme nécessaire. D’abord, reconnaître humblement qu’au moins pour ce qui concerne les personnalités de gauche signataires, la première raison de leur ralliement à la réforme du mode de scrutin est la faillite de l’Union de la gauche et de son dernier avatar, le Nouveau Front populaire. La stratégie de Jean-Luc Mélenchon, dont l’objectif principal est de marginaliser le PS et qui se situe sur une position politique extrême (ce que désormais presque seul le chef du Parti socialiste, Olivier Faure, persiste à ne pas vouloir reconnaître), semble avoir enfin dessillé les yeux de ceux qui, à gauche, n’ont pas totalement renoncé à refonder une gauche de gouvernement.
Aussi, lorsqu’ils estiment que la réélection des députés de leurs partis « continue de se jouer bloc contre bloc, freinant aujourd’hui, dans tous les camps, la recherche de compromis stables », ils ne disent pas la vérité. Au contraire, c’est parce que la bipolarisation gauche/droite, fondée depuis longtemps sur le clivage socialisme/capitalisme, ne fonctionne plus, ne pouvant plus donner de majorités, qu’ils ont enfin décidé d’opérer, certes encore en pointillés, une stratégie alternative qui, comme l’ensemble des noms des signataires politiques du texte le prouve, ne peut être qu’une alliance entre des partis qui ne se situent ni à l’extrême gauche ni à l’extrême droite.
Une telle stratégie se nomme, pour les socialistes, la social-démocratisation : c’est-à-dire une stratégie parlementariste (et non plus présidentialiste), favorable à des compromis et des alliances avec le centre, voire avec une partie de la droite non extrême, qui marquerait un ralliement clair à la modération, l’acceptation pleine et entière de l’économie de marché, et enfin la priorité donnée à la formation de coalitions gouvernementales. Dans ces conditions, avant même d’insister sur la nécessité de faire barrage au Rassemblement national, objectif parfaitement légitime, ces hommes et femmes de gauche devraient d’abord, pour rétablir leur crédibilité, assumer clairement le fait que leur volonté d’adopter la proportionnelle n’est que l’un des outils, certes nécessaire, d’une réorientation stratégique fondamentale qui les éloigne autant de l’extrême gauche que de l’extrême droite.
Si, comme ils l’affirment, leur but est de « sortir de cet entre-deux, pour pouvoir bâtir des majorités stables grâce à une recherche de compromis menée en toute clarté », ils doivent reconnaître que ces compromis ne peuvent être passés qu’avec des partis qui soutiennent la démocratie libérale. En présentant comme l’un des avantages du passage à la proportionnelle le fait qu’aujourd’hui « nous soyons les seuls en Europe à utiliser le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours pour les élections législatives », d’autant que les parlementaires européens eux-mêmes sont élus à la proportionnelle, ils reconnaissent implicitement, et à raison, que le fonctionnement du Parlement européen se structure aujourd’hui autour du clivage entre partisans et adversaires de la démocratie libérale. Dans ces conditions, il n’y aurait pour eux qu’un pas à franchir, une fois la proportionnelle adoptée, pour assumer aux deux niveaux en même temps, national et européen, un clair engagement en faveur de la construction européenne.
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