Ce que la NSS 2025 révèle de l’art de gouverner, et de l’espace laissé à l’Europe edit
Pour un lecteur français, la nouvelle doctrine diplomatique américaine, la NSS 2025, a quelque chose de paradoxalement gaullien. Elle érige au cœur de son raisonnement la primauté de l’intérêt national et la continuité de la puissance, comme cette conviction, au fond, que la grandeur ne relève pas de l’addition de bonnes intentions, mais d’une organisation consciente et volontaire, qui relie des objectifs assumés à des moyens réellement mobilisés.
Ce qui frappe surtout, dès les premières pages de ce document préfacé par Donald Trump, c’est la clarté du langage. La NSS 2025 parle d’abord à la nation américaine, afin que chaque citoyen puisse comprendre ce que son pays veut faire, et pourquoi, avant de s’adresser au reste du monde, alliés comme adversaires. Elle n’expose pas une vision pour éclairer un débat académique, mais pour fabriquer du consentement, donc de la capacité d’action. Cette simplicité de langage est une arme de construction d’opinion massive, puisqu’un pays qui sait dire ce qu’il veut signale à l’extérieur de ses frontières une détermination, et à l’intérieur une cohésion.
Là où l’ancien consensus des élites politiques et diplomatiques tendait à travestir l’intérêt national sous les atours d’une morale universelle, la NSS 2025 l’assume. Dans le prolongement des administrations Obama et Biden, la Maison Blanche entérine le retour des instruments de puissance économique : relocalisation industrielle, reconquête des chaînes d’approvisionnement, usage stratégique des droits de douane, durcissement du rapport de force avec la Chine, et réhabilitation du travailleur comme pilier du contrat social et de la souveraineté productive. À rebours de l’image d’un trumpisme réduit à un capitalisme débridé, le texte porte une critique explicite du mondialisme lorsqu’il fonctionne comme une machine à désindustrialiser et à éroder la classe moyenne.
Plus profondément encore, la NSS acte la fin d’une illusion messianique, presque eschatologique, celle d’une hégémonie globale éternelle et d’une politique étrangère conçue comme un devoir moral universel. Elle entérine ainsi l’abandon de l’idéologie née de l’après-1945, fondée sur l’exportation de la démocratie libérale comme horizon indépassable de l’ordre international. Elle substitue à cette fiction une vision du monde fondée sur les nations, les souverainetés et la pluralité irréductible des trajectoires politiques et culturelles. Elle assume, sans fard, qu’il n’y a ni scandale, ni renoncement à traiter avec des régimes non démocratiques, dès lors que l’intérêt national y trouve son compte.
La NSS s’inscrit avant tout dans un retour assumé aux fondamentaux de la géopolitique américaine, avec la réaffirmation d’une priorité hémisphérique conceptualisée comme un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe. Les Américains réadaptent, au XXIᵉ siècle, un principe ancien pour dire que l’hémisphère occidental constitue un espace d’intérêt exclusif pour les États-Unis, qui doit être préservé de toute ingérence stratégique de puissances extérieures. L’objectif est explicite : empêcher des acteurs rivaux de prendre le contrôle de positions militaires, technologiques, énergétiques ou d’infrastructures critiques sur le continent américain et dans ses périphéries. La NSS acte que les États-Unis ne cherchent plus à organiser seuls l’ensemble du système mondial, mais à sécuriser en priorité ce qu’ils considèrent comme leur socle vital, et ce qui est vital n’est, par définition, pas négociable. Ce moment rappelle surtout, toutes proportions gardées, le tournant de Suez de 1956 pour l’Empire britannique : la prise de conscience brutale que l’on ne peut plus tout tenir, partout, tout le temps, suivie d’un retrait stratégique majeur, maquillé en pragmatisme lucide.
La même logique irrigue la remise en cause des organisations transnationales. Celles-ci ne sont plus envisagées comme des cadres neutres de coopération, mais comme des dispositifs perçus à Washington comme érodant la souveraineté des États, produisant de la norme sans responsabilité politique claire, et imposant des contraintes sans véritable légitimité. Dans cette vision, le multilatéralisme cesse d’être un horizon moral ou un principe structurant de l’ordre international, pour redevenir un outil contingent, utilisé ou écarté selon qu’il sert ou non l’intérêt national américain.
Dans ce cadre, l’Europe se trouve placée devant une alternative existentielle. Soit elle accepte de s’inscrire, de fait, dans le périmètre stratégique américain, au sein d’un hémisphère occidental élargi, sous une tutelle sécuritaire assumée. Soit elle choisit de se constituer en pôle autonome, ce qui suppose d’accepter pleinement ce que ce mot implique : devenir une puissance. À charge, dans ce second cas, de traiter elle-même ses fractures et ses conflits, à commencer par la guerre en Ukraine, où les États-Unis ne se positionnent plus prioritairement comme alliés de l’Europe, mais comme médiateurs entre la Russie et l’Europe occidentale, ce qui n’est pas qu’une simple nuance.
Or la multipolarité et la puissance, pour l’Europe, ne peuvent se proclamer. En revanche, elles se financent, se construisent et se paient en capacités industrielles, en souveraineté énergétique, en effort de défense, en maîtrise technologique, en vitalité démographique, en cohésion politique et sociale, etc. Sur tous ces fronts, la NSS exprime un scepticisme désormais assumé. Elle décrit une Europe fragilisée non seulement par son insuffisance militaire et sa stagnation économique, mais aussi par une crise de confiance civilisationnelle et une suffocation réglementaire qui entravent sa capacité à agir.
Mais, comme souvent dans l’histoire, le recentrage d’une puissance dominante, ici américaine, ouvre mécaniquement des espaces pour d’autres, notamment l’Europe. En choisissant de concentrer l’effort stratégique sur des équilibres classiques de puissance et sur la sécurisation de son environnement immédiat, Washington accepte implicitement que certaines dimensions non linéaires de la conflictualité contemporaine soient traitées de manière secondaire, que ce soient les bouleversements liés au dérèglement climatique, ou encore l’impact de l’IA ou des guerres informationnelles. Or, ce sont précisément ces zones grises, hybrides, diffuses, où se mêlent climat, technologies, information, gouvernance et stabilité sociale, qui structurent désormais la durée des crises, et demain leur survenance. L’Europe pourrait donc, si elle le décidait, bâtir une forme de puissance d’architecture, fondée sur la gestion du long terme, la stabilisation et l’organisation des interdépendances. En fait, elle l’incarne déjà, mais sans ambition hégémonique ou de projection.
Cette logique est particulièrement visible en Afrique. La NSS y révèle un basculement vers une approche utilitariste et concurrentielle, centrée sur la captation des ressources et la neutralisation de l’influence chinoise. Cette lecture frontale expose sans doute les États-Unis à une usure politique rapide. L’Europe, malgré ses ambiguïtés et ses fautes passées sur ce continent, y dispose encore d’une profondeur relationnelle et institutionnelle que peu d’acteurs peuvent mobiliser. Dans un monde redevenu brutal, la capacité à structurer des espaces, plutôt qu’à les exploiter, peut redevenir une forme décisive de puissance.
Aux questions de Staline, « le pape, combien de divisions ? », et de Kissinger, « l’Europe, quel numéro de téléphone ? », la NSS ajoute une interrogation d’une autre nature, plus silencieuse et plus décisive, qui touche moins à l’équilibre des forces qu’à la capacité de gouverner dans la durée : quel est votre plan, et comment comptez-vous le faire comprendre, puis accepter, par vos sociétés ? C’est dans cet interstice que se dessine l’espace laissé à l’Europe. Car la leçon américaine, au fond, n’est pas seulement stratégique, elle est politique au sens plein : une puissance ne tient que si elle sait formuler une direction lisible, l’assumer dans le temps, et la faire partager. À défaut, l’Europe demeurera un marché et un musée. Pas vraiment une puissance, et les États-Unis ajoutent même, plus vraiment une civilisation.
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