L’effondrement des investissements étrangers en Chine edit
Peu de place a été accordée dans la presse, et encore moins dans le discours des responsables politiques, au récent effondrement des investissements directs à l’étranger (IDE) entrants en Chine. Il s’agit pourtant d’une rupture. D’après la Banque mondiale, entre 2021 et 2024, les IDE entrants en Chine ont été divisés par… 17. En 2024, une vingtaine de milliards de dollars ont été apportés par des entreprises étrangères en Chine pour développer leurs activités alors que ces mêmes chiffres fluctuaient entre 150 et 350 milliards de dollars par an dans la décennie qui a précédé.
Les firmes étrangères ont donc cessé d’investir en Chine alors même que les firmes chinoises continuent d’investir hors de Chine en prenant des positions capitalistiques à l’étranger – le flux des IDE sortants n’a pas diminué (de l’ordre de 170 milliards en 2024). Certes, les coûts salariaux ont augmenté ; la Chine est devenue plus chère que les Philippines, le Vietnam, la Thaïlande, le Mexique et même la Malaisie. Certes, la crise du COVID a frappé tout le monde et cela a pu affecter la reprise des investissements étrangers. Certes, la demande intérieure tarde aussi à reprendre. Certes, la crise immobilière, qui ne se résorbe pas, fait peur. Certes, les prises de positions géopolitiques du Président Xi Jinping inquiètent les milieux d’affaires – que ce soit vis-à-vis de Taïwan, de la mer de Chine du sud, ou encore des liens avec la Russie. Mais si le flux des IDE entrants en Chine s’est tari, c’est aussi parce que la Chine n’a plus besoin de nous.
La Chine n’a plus besoin de nous
Pour comprendre cette situation, il faut convoquer l’histoire. Les entreprises occidentales, japonaises et sud-coréennes répondant à l’appel lancé en 1978 par Deng Xiaoping ont investi des centaines de milliards en Chine pour y construire des usines, des réseaux de distribution et même des centres de R&D à la fois pour servir le marché chinois et pour réexporter leur production. Le secteur automobile chinois a accueilli tous les constructeurs du monde. Tous les acteurs du train à grande vitesse sont venus en Chine. Les géants de la grande distribution, de la cosmétique, du divertissement etc. se sont installés.
Contraints d’opérer en joint-venture (JV), les étrangers ont apporté des actifs qui manquaient aux entreprises chinoises. Avec le temps, ces connaissances ont été absorbées, intériorisées et dupliquées à travers le tissu industriel chinois. Ces transferts se sont révélés clés pour combler le retard de l’économie chinoise. Ce flux interrompu de connaissances nouvelles venant de l’extérieur a aussi aidé la Chine à susciter l’émergence de champions nationaux dans l’industrie et les services, parmi lesquels Alibaba, Huawei, Xiaomi, Tencent, BYD, Geely, CATL, TikTok et Shein.
Dès lors, il n’est plus aussi vital de faire venir en Chine de nouveaux modèles, de nouvelles méthodes de production, de nouvelles pratiques marketing puisque ces nouveaux modèles, méthodes et techniques sont maintenant générés par des firmes chinoises. Et que ces connaissances chinoises, dans des champs comme la voiture électrique, les batteries ou encore les plateformes d’échange de vidéos comme TikTok, ont pris de l’avance par rapport à leurs concurrents occidentaux.
D’autres secteurs d’activité vont être bousculés
Vu d’Europe, faut-il s’en inquiéter ? Oui, parce que les futurs IDE entrants se voient cantonnés dans les champs où la Chine accuse encore un retard. Oui, parce que la Chine accomplit aujourd’hui avec succès un changement de paradigme : elle n’est plus un simple lieu de copie, mais un lieu d’innovation et de création technologique. Oui, parce que les prises de parts de marché maintenant avérées dans les panneaux photovoltaïques, les smartphones, les batteries, les voitures électriques pourraient aussi advenir dans des secteurs que les Occidentaux ont longtemps cru barrés aux Chinois.
La vitalité du tissu des jeunes pousses de la pharmacie chinoise, servi par le second marché au monde, va sans doute positionner certaines de ces entreprises au plan mondial. La conquête chinoise du ciel est bien partie avec le moyen courrier Comac 919. Le spatial est un autre champ (lancé dès les années 1950 – contrairement aux autres domaines technologiques) qui a devancé le « grand frère » russe et commence à faire peur aux Américains.
Le système national d’innovation chinois est constitué
La Chine travaille depuis des décennies à constituer un authentique système national d’innovation. Tous les acteurs sont maintenant réunis. Le tissu universitaire chinois n’est plus simplement composé d’universités d’enseignement mais affiche un nombre toujours croissant d’universités de recherche de niveau mondial. Avec les centres de recherche chinois, ces acteurs sont devenus des acteurs de la recherche mondiale. Le développement des infrastructures (une stratégie inscrite dans l’ADN chinois) a été étendu au monde de l’innovation technologique. Les parcs scientifiques et technologiques ont fait florès à travers tout le pays (Shenzhen, Beijing Zhongguancun, Shanghai Zhangjiang, Suzhou SIP, etc.). Dans ces parcs, des écosystèmes dédiés, des incubateurs ont été établis.
Tout un tissu de jeunes pousses et de licornes s’est développé. Les entreprises engagent des montants considérables en R&D ; les dépenses chinoises cumulées de R&D talonnent maintenant celles des États-Unis. Les besoins de financement sont assouvis par des subventions publiques, des marchés boursiers dédiés (Shenzhen, Shanghai et Pékin) et par un vivier d’investisseurs en capital-risque (chinois et étrangers). Alors que le nombre de brevets déposés a explosé, les innovateurs évoluent dans un cadre réglementaire protecteur aux standards mondiaux.
Effet taille et pouvoir politique
Ce système d’innovation est renforcé par un effet taille et par un pouvoir politique fort. L’effet taille, c’est atteindre des seuils critiques, faire jouer des rapports de force entre clients et fournisseurs et profiter d’économies d’échelle. Autant d’effets que nous peinons à mettre en œuvre dans une Europe où l’innovation technologique est d’abord du ressort de 27 ministères, où les normes sont aussi du ressort de 27 bureaux différents et ou les marchés financiers sont fragmentés à travers 27 pays.
La Chine est aussi servie par un pouvoir fort. Il y a métaphoriquement un chef d’orchestre : le gouvernement central de Pékin. Les interprètes, i.e. les entreprises chinoises publiques et privées, mais aussi les étrangères, doivent suivre parfaitement la partition, comprendre le plan quinquennal et les autres plans produits par les autorités. Sinon, elles sont éjectées de l’orchestre.
Que peuvent faire les entreprises étrangères?
Avec l’effondrement des IDE entrants, nombre de secteurs tournent la page des stratégies d’expansion. Les entreprises étrangères en Chine sont rentrées dans des stratégies de rationalisation. À l’instar de l’automobile, il ne s’agit plus d’accroître les capacités de l’outil de production, mais de mieux gérer les capacités en place. À l’instar du luxe, il ne s’agit plus d’ouvrir de nouveaux points de vente, mais de rationaliser le réseau de distribution.
C’est dans les secteurs en croissance que les entreprises étrangères doivent rechercher les champs dans lesquels les IDE entrants sont encore les bienvenus. Ainsi, au vu du défi d’une demande intérieure trop faible, une entreprise étrangère, avec une offre adéquate, peut continuer à se développer en Chine en suscitant l’accroissement attendu. Des secteurs comme celui des énergies propres, la pharmacie et les services aux seniors restent demandeurs.
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