Dr Folamour et les impasses de la guerre en Iran edit

12 April 2026

La guerre lancée par les États-Unis, aux côtés d’Israël, contre l’Iran depuis juin 2025, suivie d’une nouvelle offensive le 28 février dernier, s’est déroulée dans une impréparation manifeste, sans mandat des Nations Unies ni approbation du Congrès. Quel bilan peut-on en tirer au regard des objectifs affichés par un président américain promettant encore récemment de mettre fin aux conflits et se posant en faiseur de paix, mais qui évoque irrésistiblement le Dr Folamour de Stanley Kubrick ? Dans sa déclaration à la Nation du 1er avril, Trump a célébré les succès de son opération « Epic Fury » tout en reprenant une formule du général Curtis LeMay pendant la guerre du Vietnam pour menacer de réduire l’Iran « à l’âge de pierre ». D’ultimatums en ultimatums, jusqu’à envisager la destruction des infrastructures civiles iraniennes, d’invectives en invectives contre ses opposants, comment évaluer la portée de ces discours ? Et comment mesurer les impasses diplomatiques, politiques, militaires et économiques qui en résultent ? Cette guerre ne relève plus d’une logique préventive comme celle menée par Israël au Liban (2023-2024), visant à démanteler les infrastructures du Hezbollah. Elle ne s’apparente pas non plus à l’offensive brève de juin 2025, durant laquelle Israël avait réussi à neutraliser plusieurs figures clés du programme nucléaire iranien. Aujourd’hui, malgré un cessez-le-feu fragile, elle a contribué à la destruction de nombreux centres industriels et stratégiques, dans une logique de terre brûlée qui dépasse largement le seul territoire iranien.

Impasse diplomatique

Le 20 mars, Donald Trump affirmait qu’après des frappes ciblées contre la chaîne de commandement iranienne, « il ne restait plus de dirigeants avec qui parler ». Si une grande partie de l’état-major et des élites politiques a été décimée, celles-ci ont rapidement été remplacées, notamment par Mohamed Bagher Ghalibaf et Mohamed Bagher Zolghadr, figures issues des Gardiens de la révolution (Pasdarans). Tous deux, artisans des violentes répressions en Iran, sont d’ailleurs partisans d’une ligne dure pour sauver le régime islamique. De 1979 à 1982, ces Pasdarans contribuèrent à combattre violemment toutes les oppositions politiques à Khomeiny avant de se transformer en véritables unité militaires d’élite lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988) pour intervenir ensuite au Liban, en Irak et Syrie. Ces guerres successives ont contribué à les former pour préparer l’Iran à ce type de conflit asymétrique qui se déroule aujourd’hui sur son territoire.

Comment dans ce contexte d’intransigeance réciproque, réinterpréter l’idée de négociations possibles lorsque Donald Trump adresse à Téhéran des ultimatums pour tenter de réouvrir le détroit d’Ormuz, sous peine de nouvelles frappes contre les infrastructures énergétiques du pays ? Menaces suivies de nouveaux retournements où il célèbre des « discussions très bonnes et constructives », pour justifier le report de prochaines attaques contre des infrastructures civiles déjà entamées et proclamer un cessez-le-feu précaire. Dans le même temps, les autorités iraniennes minimisaient toutes véritables négociations. À première vue, une séquence diplomatique soulève des débats contradictoires. En réalité, elle révèle un mécanisme plus subtil, d’une diplomatie qui développe simultanément deux régimes de discours incompatibles en apparence, mais plutôt complémentaires. Ces deux propositions — « il n’y a pas de négociation » et « des discussions constructives sont en cours » — peuvent dans le contexte actuel de guerre sembler vraisemblables. À condition de comprendre que ce qui se joue ici n’est pas une négociation formelle, mais une circulation de messages indirects à décoder pour chercher des compromis possibles autour du détroit d’Ormuz bloqué et des infrastructures énergétiques bombardées. Autrement dit, une diplomatie de façade alors que les offensives militaires se poursuivent de part et d’autre, au-delà de l’Iran même dans tout le Proche-Orient impacté par cette nouvelle guerre.

Pour les deux principaux protagonistes, il s’agit de fabriquer une rationalité nouvelle dans une situation qui menace de basculer à tout moment dans une nouvelle guerre mondiale non maîtrisable.

Si négocier devient un réel enjeu à terme, à Washington elle constitue un levier pour faire avancer une situation militairement bloquée un mois après le début de l’offensive américano-israélienne. Prôner une négociation permet de stabiliser les marchés de l’énergie durement affectés, de produire un effet d’apaisement, de transformer une impasse militaire en succès politique. L’annonce de « discussions constructives » agit d’abord comme un signal adressé à l’économie mondiale pour les alliés des États-Unis, alors que ceux-ci sont considérablement isolés dans cette nouvelle guerre. Celle-ci a un impact régional n’a fait que renforcer leur rejet global dans tout le Proche-Orient, à l’hostilité des populations s’ajoutant désormais la défiance des dirigeants.

À Téhéran, au contraire, le même mot de « négociation » prend la valeur d’un coût nouveau à supporter. Non pas seulement un coût en terme diplomatique, mais un coût sur un plan symbolique interne. Depuis des années, le régime iranien — et en particulier ses segments les plus durs — avait construit sa légitimité sur le refus explicite de toute négociation avec les États-Unis dans des conditions perçues comme asymétriques. La négociation y est associée à l’humiliation, à la capitulation, voire à la trahison de la promesse révolutionnaire originelle. Dans l’imaginaire du noyau pro-régime, accepter de « négocier » sous pression américaine reviendrait à reconnaître que la stratégie de résistance – centrale dans la narration politique de la République islamique – aurait échoué alors que ce régime affaibli est aux abois. Ce sont précisément ces groupes qualifiés de « durs », qui se définissent comme les gardiens d’une ligne de non-compromis sans réconciliation, ni normalisation, mais aussi sans retour à un ordre international perçu comme hostile à leur égard.

Dans ce contexte le pouvoir iranien est pris en étau dans une double contrainte interne forte. Il peut à la fois ajuster ses positions, transmettre des signaux, explorer des canaux indirects, mais il ne peut pas, sans coût politique immédiat, parler de véritables « négociation » d’autant plus que toutes les voies diplomatiques classiques semblent rompues.

Ce décalage produit une série de paradoxes. Les États-Unis pratiquent une diplomatie déclarée pour afficher et mettre en récit leurs différentes promesses. La médiatisation de cette guerre aux États-Unis permet de conforter temporairement Trump dans ses réseaux conservateurs. Les bombardements actuels, suivis de la disparition du Guide Suprême Khamenei qui était la clé de voûte du système politique iranien, participent de cette narration. L’Iran perçu comme un « mal absolu » par l’administration de Washington fonctionne toujours aujourd’hui en miroir déformé du « Satan américain » élaboré depuis 1979 par les Ayatollahs après l’échec militaire des Américains venus libérer leurs otages dans l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran en avril 1980. Mais avant des élections cruciales à mi-terme aux Etats-Unis, on assiste à un retournement progressif d’une partie de l’électorat MAGA déçu par ces menées, accompagné d’une large montée d’un mouvement anti-guerre. Il n’est pas dit que Trump parvienne à faire valider la poursuite de cette guerre par le Congrès comme le prévoient les mécanismes constitutionnels américains. Ni qu’une partie des Républicains, le sachant en difficulté, souhaitent le suivre. D’autant plus que la Maison Blanche a réclamé au Congrès de faire voter une hausse d’environ 40% des dépenses de défense soit 445 milliards de dollars autour d’une enveloppe militaire astronomique estimée déjà à 1500 milliards de dollars dans le prochain budget 2027 au détriment d’autres dépenses jugées prioritaires. Le coût de ces premières semaines de guerre est évalué à 500 millions de dollars par jour.

Face aux Américains, l’Iran continue à pratiquer une diplomatie du double-langage où il s’agit d’agir sans vraiment rien dire d’ajuster ses propres stratégies de survie sans rien vouloir reconnaître. Ce dont témoignait d’ailleurs dans le passé les négociations internationales sur le nucléaire iranien qui au final bien que proches d’un aboutissement espéré, continuaient à buter. Mais dans cet espace aujourd’hui bien plus dangereux et restreint, chacun joue sur le temps autour de deux registres simultanés, celui d’un registre stratégique réel et celui d’un registre plus narratif sinon fictionnel.

Impasses politiques

La séquence diplomatique se déroule sur fond de crises politiques et de divergences à la Maison Blanche, notamment avec l’establishment militaire. La première déclaration de Trump — « il n’y a plus personne à qui parler » — n’est pas tant une description qu’un instrument de pression. Elle dramatise la situation, accentue l’idée d’un point de rupture pour préparer à une nouvelle montée en tension. Mais lorsque les effets systémiques d’une attaque contre les infrastructures énergétiques iraniennes apparaissent – risque de flambée des prix, inquiétudes des alliés, alertes d’organisations comme l’Agence internationale de l’énergie – le discours se reconfigure. On passe d’un langage intransigeant de fermeture à un langage plus ouvert qui n’indique pas nécessairement un progrès substantiel dans des discussions. Il s’agit avant tout pour les Etats-Unis de gagner du temps en interne comme en externe. A la fois sur le plan militaire, mais aussi sur le plan économique pour contenir les marchés très réactifs face aux urgences à se réapprovisionner. Wall Street a déjà réagi à l’envolée du prix du pétrole marquant la profonde inquiétude des marché financiers et l’incapacité américaine à trouver de réelles issues à cette guerre. Ce conflit militairement très coûteux a un prix politique aux Etats-Unis. D’une part la guerre confronte le Pentagone à un principe de réalité avec un adversaire qui résiste fortement en employant des drones à bas coûts efficaces devant une armada américaine réputée invincible. D’autre part cette guerre discrédite toutes les déclarations passées de Trump sur une non-intervention des Etats-Unis au nom de sa tradition isolationniste. La rationalité stratégique militaire doit coexister avec des imaginaires politiques imprévisibles censées aussi la légitimer. C’est ce à quoi on assiste ces derniers jours en Iran lors de destructions massives de sites industriels suivies de dégâts collatéraux irréparables, notamment à Téhéran et dans la région d’Ispahan.

L’Iran non seulement résiste mais contrôle son récit national. Les médias sont totalement verouillés tandis que les manifestations pro-régime perdurent autour d’une répression et d’un contrôle social renforcé des opposants. L’Iran reste toujours imperméable à toute influence extérieure. Au contraire, l’arrivée d’une nouvelle ligne dure au pouvoir traduit plutôt la militarisation renforcée du régime au profit des Gardiens de la Révolution, sans doute au détriment des mollahs[i]. Depuis 1979, sous fond de corruption généralisée, les relations ont toujours été complexes entre cette élite politico-militaire et le clergé chiite du fait des investissements énormes dans les secteurs énergétiques comme dans l’armement. La guerre amène de nouvelles dissensions au sommet d’un État iranien affaibli sous l’angle d’une re-idéologisation défensive, mais elle témoigne aussi des capacités offensives nouvelles de l’Iran sur terre comme sur mer.

Là encore, les prévisions de Trump sont détrompées. À la différence de Netanyahou qui a réussi une concorde nationale autour de cette guerre, Trump le républicain reste hostile au retour de la monarchie incarnée par le fils du Shah, Reza Pahlavi, en exil depuis 47 ans dans l’état du Maryland et lié aux réseaux conservateurs américains et français (mais soutenu sans doute par seulement 20% des Iraniens). En fait, les gouvernements américains et israéliens n’ont ni les mêmes agendas, ni les mêmes objectifs sur l’avenir de l’Iran. De son côté, Israël souhaite avant tout affaiblir l’Iran pour sécuriser ses frontières avec l’ensemble de ses voisins.

Comment préparer alors une relève politique impossible de l’extérieur tout en dégageant un consensus à l’intérieur, pour devoir s’appuyer sur des réseaux informels peu crédibles aujourd’hui face à la force de coercition du pouvoir iranien et au poids des institutions théocratiques mises en place après 1979 ?

Le guide Suprême a disparu, son successeur de fils reste absent, alors que les structures du régime bien que vacillantes parviennent à déployer une guerre offensive et jusqu’au-boutiste. L’image lointaine du fils du Shah, à la fois mythique et nostalgique, oblige à créer un semblant de consensus derrière une alliance hétéroclite d’opposants depuis février 2023 lors des diverses manifestations de rue. Mais depuis l’emblématique mouvement « Femme, vie, liberté » sans véritable leader, la rupture semble consommée avec les royalistes en exil.

L’ancien Shah Mohammad Reza Pahlavi reste associé pour des générations d’iraniens à un régime répressif et inféodé aux Etats-Unis[ii]. Le Shah d’Iran avait été incapable en son temps de moderniser en profondeur son pays et il avait dû laisser la place aux Ayatollahs, qui ont radicalisé le pays dans le dogme religieux et la terreur policière , bien que la société iranienne urbanisée et éduquée se soit profondément transformée sur deux générations[iii]. Mais l’histoire politique de l’Iran témoigne surtout avant comme après 1979 de modèles autoritaires. D’autant plus que dans la culture politico-religieuse associée au régime des mollahs, la figure du martyr (shahîd) mort au combat et pilier du chiisme a constitué le moteur de cette résilience nationale. Cette figure avait été centrale lors des mobilisations populaires de la révolution khomeyniste contre le Shah en 1979 puis lors de la guerre contre l’Irak (1980-1988) où le sacrifice du million de soldats morts au front réveillait la mémoire du prophète Hussein à Karbala en 680. Cette figure du martyr-combattant est omniprésente dans l’espace public et représente un facteur puissant de cohésion nationale, où une mort tragique témoigne avant tout d’une victoire morale. Les institutions iraniennes ont d’ailleurs plutôt bien survécu à la liquidation par les bombardements israélo-américains de la précédente équipe dirigeante déjà vite remplacée sur le terrain alors que la répression continue en Iran. Dans les grandes villes, les Bassidj, unités chargées du maintien de l’ordre, sont composées de jeunes mineurs armés de fusils AK-47 pour maintenir le contrôle social et suppléer les 150 000 combattants mobilisés au côté des 200 000 Gardiens de la Révolution. Comment alors pouvoir faire aujourd’hui coexister différentes tendances inconciliables dans une société diversifiée mais divisée, profondément meurtrie encore après les derniers massacres civils perpétrés par les Gardiens de la Révolution en janvier 2026 et alors que pointent tous les dangers de guerre civile ? Quelles sont les voies d’accès à une véritable relève démocratique alors que la guerre enfonce le pays dans toute une série d’impasses nouvelles ?

Impasse économique et militaire

Dans ce contexte, le blocus du détroit d’Ormuz ne devient pas seulement un enjeu logistique mais un instrument de mise en tension du système global. De part et d’autre, les stratégies semblent converger vers une logique similaire d’escalade sans pouvoir la contenir. Côté américain, il s’agit d’augmenter la pression afin d’obtenir une concession limitée autour d’une désescalade partielle avec une réouverture d’Ormuz, susceptible ensuite d’être convertie en victoire politique. Côté iranien, il s’agit de conserver cette arme essentielle de pouvoir brouiller l’économie mondiale sans en payer le prix fort, soit maintenir une capacité de nuisance sur le blocus d’environ 25% de la production mondiale de pétrole dans le Golfe Persique.
L’Iran réussit en fait à éviter un affrontement trop direct et inégal avec l’armée américaine qui se ferait à son détriment pour déplacer le conflit vers les voies maritimes, celles des routes commerciales de l'économie mondiale liée au pétrole. Non seulement, Téhéran y réussit actuellement mais grâce à ce blocus il aide directement son allié russe avec le renchérissement du prix d’un baril à 100 dollars. Reste que la Chine, premier client de l’Iran, ne pourra laisser perdurer une situation inflationniste à son détriment. Mais la Chine devient alors pour les Etats-Unis un autre instrument de pression pour faire levier sur l’Iran dans l’approvisionnement de pétrole. Toute une série d’enchaînements que n’avait sans doute pas envisagés concrètement l’administration Trump si sûre de sa puissance militaire sur tous ses fronts mais confrontée aujourd’hui à un climat économique morose aux Etats-Unis.

Si l’objectif de gagner militairement cette guerre peut sembler irréaliste pour l’Iran aujourd’hui, celui de la rendre plus coûteuse et difficile pour les États-Unis et ses alliés devient un scénario pertinent. En temps de paix une centaine de bateaux franchissent quotidiennement le détroit d’Ormuz (33 kilomètres de large), partis des pays du Golfe pour approvisionner le monde. Le Golfe Persique jusqu’à la mer d’Arabie est aujourd’hui non seulement une zone maritime de 200 000 kilomètres carrés mais une véritable plate-forme industrielle off-shore, de raffineries, pipe-line sous-marins sur près de 1500 kilomètres de côtes. L’enjeu donc aujourd’hui dépasse le seul Proche-Orient au regard des effets de ce blocage du commerce mondial. La propagande iranienne, dans un cycle déjà bien rodé, met en avant de nouveaux mensonges stratégiques, au-delà d’une guerre classique de désinformation. Au tout début de l’offensive, le 28 février dernier, le ministre des Affaires étrangères iranien pouvait affirmer dans un message ciblé : « Nous avons maintenu la portée de nos missiles en dessous de 2000 km. » Or depuis l’Iran a démontré qu’elle était capable d’atteindre des bases américaines à Abu Dhabi, puis en Arabie Saoudite et au Koweït, doublant quasiment la distance (4000 km) de ses missiles. Notamment lors de l’attaque récente de la base américaine de Diego Garcia au milieu de l’océan Indien, point isolé mais stratégique d’appui et de ravitaillement de navires sur la route vers le Golfe Persique. De fait l’Europe est à portée aujourd’hui des missiles iraniens. Malgré d’énormes pertes financières et humaines dans la région, le conflit a donc bien débordé les seules frontières de l’Iran démentant l’illusion d’une sécurisation des plates-formes financières à Dubaï comme au Qatar[iv].

L’Arabie Saoudite, principal vecteur du wahhabisme dans la région, hostile à l’Iran chiite qui cible aussi ses infrastructures pétrolières, cherche à s’émanciper maintenant de la domination américaine. A l’Est, les Kurdes sunnites dont 12 millions vivent en Iran dans une région frontalière clé bombardée quotidiennement par les Américains et les Israéliens, ont un rôle aussi déterminant. Les Kurdes restent la seule force armée opposée au régime iranien. Coordonnés dans entre cinq entités politiques, ils sont à la fois opposés au régime iranien qui leurs déniaient toute reconnaissance collective mais aussi aux États-Unis qui exigent leur entrée en guerre à leurs côtés.

L’enjeu du détroit d’Ormuz ne se réduit pas au passage ou à l’escorte de pétroliers géants mais relève d’un problème stratégique régional majeur opposant bien plus qu’une puissance maritime dominante à une puissance régionale bien plus faible, capable de bloquer le détroit avec des moyens simples comme des mines ou des drones, des missiles à longue et moyenne portée. L’Iran, sans véritable aviation, ni navires de guerre, déploie ces frappes bien ciblées et efficaces sur le terrain. Et la force navale américaine stationnée à proximité fait plutôt preuve actuellement de sa vulnérabilité comme en témoignait récemment encore l’attaque en mer d’Arabie par un missile iranien du porte-avion nucléaire SS Lincoln. Les Américains renvoient maintenant de nouvelles troupes terrestres pour épauler leurs 50 000 soldats présents dans la région, tandis que les Iraniens continuent à poser des mines sous-marines difficilement détectables pour bloquer l’accès au détroit. Comme le commentait le général français Michel Yakovleff, ancien vice-chef d’état-major auprès de l’OTAN : « Il n’existe pas de solution militaire au détroit d’Ormuz »[v]. Cette guerre n’a pu sécuriser ce seul détroit et l’Amérique s’est avérée incapable de pouvoir contrôler un territoire sans engager de troupes au sol au profit de bombardements aériens massifs. Sans réelle stratégie à long terme, cette nouvelle guerre a déjà généré plus de 5000 morts civils au Proche-Orient mais n’a rempli aucun de ses objectifs initiaux. Bien au contraire à ce jour le régime iranien n’a pas cédé mais continue à répandre le chaos au-delà de ses frontières en bloquant un passage économique essentiel, en réponse à l’escalade américaine et israélienne.

Quelles perspectives?

Aucune leçon n’a semble-t-il été non plus vraiment tirée par les Américains de leurs précédents fiascos en Irak (1991), Afghanistan (2002), Libye (2011), Yémen (2017)[vi]. Le syndrome vietnamien n’est jamais très loin puisqu’une superpuissance militaire n’a jamais garanti de victoire totale. Et l’illusion de la force militaire n’a jamais résolu non plus toutes les impasses diplomatiques ou politiques. Il faut s’attendre au à ce que les phases suivantes de ce théâtre soient encore plus imprévisibles, plus instables, sinon plus chaotiques. Les dispositifs militaires reposent en réalité sur des équilibre politiques précaires avec en toile de fond des enjeux économiques devenus graves. Sur le plan diplomatique, le risque central n’est pas tant l’intention d’escalade que l’erreur d’interprétation. D’autant plus que dans les deux camps, chaque geste est lu à travers de grilles de lectures bien différentes, fondées souvent sur des malentendus de départ et en dehors aujourd’hui de toute médiation possible de la communauté internationale. Seul le Pakistan a proposé à ce jour d’accueillir des négociations américano-iraniennes autour du plan de paix en 10 points proposé par l’Iran, qui exige des garanties de sécurité non respectées lors de négociations précédentes. Malgré un cessez-le-feu précaire aujourd’hui , chaque belligérant produit sa version d’une réalité compatible avec ses contraintes internes et ses objectifs externes pour justifier une guerre aux issues les plus incertaines.

[i] Voir à cet égard l’analyse sociologique approfondie qu’en faisait Stéphane A. Dudoignon, Les Gardiens de la Révolution islamique d’Iran, Paris, CNRS éditions, 2022.

[ii] Voir Iran Ciné Panorama, 12 janvier 2026, « Le vertige de l’Histoire » par Bamchade Pourvali.

[iii] Cf. Bernard Hourcade, Géopolitique de l’Iran. Les défis d’une renaissance, Paris, Armand Colin, 2016. Et « Quelle relève pour l’Iran ? », Le Monde Diplomatique, mars 2026.

[iv] Voir l’éclairant article de Stéphane Audrand in https://legrandcontinent.eu/fr/2026/03/17/tactique-bataille-ormuz/

[v] Cf. Michel Yakovleff : « Avec des victoires comme celles-là, l’Amérique n’a pas besoin de défaites » in Le Figaro 2 avril 2026.

[vi] A ce sujet voir l’analyse de l’Institut des Hautes Etudes de Défense nationale sur l’échec de la « Light Footprint » appliquée au Yémen, doctrine d’Obama souhaitant alors après 2012 promouvoir un seul soutien logistique et un encadrement militaire sur le terrain au détriment des lourdes politiques interventionnistes passées de Bush au Proche-Orient. ANAJ-IHEDN, mars 2018.