La Pax Americana au Japon: une leçon pour le présent? edit

25 April 2026

Le 80e anniversaire du bombardement d’Hiroshima et Nagasaki a permis de revisiter la mémoire douloureuse du Japon. Celle d’une histoire toujours vive dans une société qui interroge sa dépendance aux États-Unis depuis la fin de la guerre mondiale. Le récent livre Les Occupants, les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale éclaire différents aspects de cet après-guerre sous l’angle de la « Pax Americana ». L’auteur, Michael Lucken, est historien et professeur de civilisation japonaise à l’Inalco. Il a publié de très nombreux ouvrages, dont Les Japonais et la guerre 1937-1952[1]. À partir d’une lecture croisée et documentée d’archives américaines et japonaises, il décrit les conséquences de l’occupation tout en faisant découvrir les jalons d’une histoire souvent ignorée mais cruciale pour comprendre le développement du Japon contemporain.

Le Pacifique, théâtre de guerres et enjeu américain 

L’intérêt du livre est de présenter en détail à la fois les protagonistes et leurs positions idéologiques, initialement construites autour de deux machines de guerre redoutables. Michael Lucken s’attache à un segment resté peu analysé, celui de l’après-1945, pour passer en revue toutes les figures de cette époque, analyser les conséquences de leurs actions, en articulant trois chapitres : il décrit d’abord « une stratégie au long cours », pour mesurer une occupation qui permit de « démocratiser les esprits », avant d’évaluer dans le dernier chapitre « les succès et limites du modèle américain ». Comme le souligne l’auteur dès l’introduction, l’occupation du Japon ne s’est pas réduite à des seules considérations militaires. L’approche américaine a toujours été pragmatique, tout en étant empreinte d’une profonde méconnaissance de ses réalités.

C’est assez tardivement, à la fin des années 1930, que les États-Unis s’efforcent de lire et d’interpréter un Japon déjà devenu hégémonique dans le Pacifique. Cette zone à la fois proche et lointaine est devenue dès la fin du XIXe siècle un enjeu stratégique pour les États-Unis, donnant lieu à de multiples incursions navales. Mais l’invasion de la Mandchourie en 1931 puis l’offensive tous azimuts des Japonais en Asie va profondément changer cette situation, jusqu’à l’attaque surprise de Pearl Harbor le 7 décembre 1941 qui oblige Roosevelt à rentrer en guerre.

L’intervention américaine donne un coup d’arrêt à l’expansionnisme japonais après la rude bataille d’Okinawa puis deux bombardements atomiques qui obligent les Japonais à une capitulation sans conditions. Les destructions massives subies dans l’Archipel, l’ultra-nationalisme et l’impopularité croissante de l’expansionnisme permettent d’expliquer un consensus de la société japonaise, défaite et épuisée, envers l’occupation américaine. Les procès de Tokyo (1946-1948), copies de Nuremberg, jugent une petite partie de l’establishment responsable des crimes de masses dans une guerre qui a fait plus de 20 millions de morts en Asie[2]. Mais ils épargnent l’Empereur, symbole vivant et mythifié de ce militarisme.

Avec près de 500 000 soldats anglo-américains, l’occupation américaine ne prend fin formellement qu’en 1952 avec le traité de San Francisco signé en 1951. Mais la « Pax Americana » obéit à une stratégie de longue durée face aux Soviétiques d’abord, puis à l’émergence d’un pouvoir communiste en Chine (1949) tandis que se profile la guerre de Corée (1950-1953) dans un contexte international de guerre froide et de divisions des blocs. La confrontation idéologique Est/Ouest renforce le pragmatisme américain en Asie. Les États-Unis craignent un basculement du Japon dans l’orbite communiste, avec un parti communiste actif, pro-soviétique en termes de sphère d’influence même si une fraction pro-chinoise apparaît en 1950.

Les conférences de Yalta puis Postdam avaient acté le partage du monde entre vainqueurs. La déclaration de guerre des Soviétiques au Japon intervient après l’attaque atomique de Nagasaki, et n’empêche pas les Américains d’avoir les mains libres pour occuper l’Archipel. Dans ce contexte, l’occupation américaine marque non seulement un fort engagement de Washington dans cette partie de l’Asie mais symbolise aussi une dissolution progressive de l’influence européenne telle qu’elle avait pu se manifester dès la fin du XIXe siècle lors des velléités d’ouverture du Japon sur l’Europe.

Modernité ou modernisation?

L’occupation américaine est à la fois courte sur le plan militaire, moins de sept ans, mais durable dans ses effets géopolitiques et économiques. C’est en considérant ses effets transformateurs que Michael Lucken interroge la notion de modernité japonaise. Au-delà de tous les poncifs orientalistes d’un pays qui longtemps fascina l’Occident, cette modernité fut toujours perçue comme étant au croisement de traditions bien ancrées[3]. Modernité ne doit ici se confondre avec modernisation.

Le « nationalisme nippon purificateur » d’avant-guerre, fruit aussi d’une certaine volonté de modernisation, pouvait s’interpréter comme un rempart contre une modernité de type occidental rejetée par certaines élites de cette époque. Bien avant l’alliance aux forces de l’Axe en 1940, l’organisation administrative nippone avait été calquée sur un modèle prussien. Il fallait sortir de l’Asie pour entrer dans l’Europe et l’occidentalisation entreprise après 1899 contribua à moderniser profondément une bureaucratie au service du régime impérial[4]. Michael Lucken montre comment après 1945 le Japon consent à développer une modernisation à l’anglo-saxonne et ce faisant intégre certaines valeurs de la modernité, autour de la démocratie et du libéralisme. Les nouvelles élites issues de l’après-guerre vont chercher à adapter leur pays à un nouveau modèle d’efficience. L’« American way of life » télescope après des siècles d’isolement la modernisation entreprise à l’ère Meiji (1868-1912). L’ouverture sur le monde avait été partagée, sinon clivée, entre une pensée de type chinoise et une pensée occidentale, tournée vers l’Europe. En s’efforçant d’assimiler des idées et des modèles européens, il fallait devenir moderne sans pour autant être occidental[5]. Au-delà du Japon, nombre de concepts comme de néologismes furent alors réinterprétés dans la culture sino-japonaise. Le terme de « modernisation » (kindaika 近代化) sera bien plus tard remplacé par celui de « globalisation » (gurōbaru-ka グローバル化) après 1990. Mais l’importation d’un nouveau modèle américain introduit peu à peu des bouleversements majeurs, et notamment une démocratisation inattendue des esprits. Celle-ci touche différents aspects de la société japonaise, tant l’éducation que l’urbanisation, le sport avec le base-ball ou encore l’ouverture à l’art américain mais aussi les relations sociales au travail. La « Pax Americana » contribue à former de nouvelles élites acquises aux principes de la démocratie libérale tout en s’efforçant de les modeler à un pragmatisme américain d’inspiration protestante, qui selon le philosophe John Dewey « demande une perception intelligente des objectifs à atteindre, une sélection et une application ordonnées des moyens nécessaires à leurs réalisations »[6].

Cette forme de « réorientation des esprits » s’inscrit dans toutes sortes de réalisations concrètes allant de la réorganisation d’universités sur un nouveau modèle américain à la constitution de fondations privées liées aux grandes entreprises corporatistes, en passant par les médias et l’introduction du jazz. Mais aussi dans la mise en place sous l’égide du SCAP (Supreme Commander of the Allied Powers) d’un important dispositif de censure et de contrôle social pour peser sur les esprits. Cela n’alla pas sans résistances comme en témoignent les deux dernières parties du livre. Dès les années 1950, le cinéma d’Ozu comme de Naruse se faisait porteur de toutes les inquiétudes issues de cette modernisation rampante qui allait bouleverser durablement la société traditionnelle japonaise. Tous ces changements la mettaient en porte à faux avec son passé. D’autant plus que vécue de manière clivée, cette américanisation restait sur le fond autant consentie qu’imposée. Les débats restent vifs et partagés dans les revues d’intellectuels japonais sur les apports d’une occupation étrangère. Les années 1960-1970 avec les successifs mouvements écologistes puis étudiants contre la guerre du Vietnam, marquèrent aussi un réveil tardif contre un modèle industriel et militaire jugé alors dominant et prédateur. Ceci d’autant plus que dès 1965, les États-Unis utilisaient leurs bases militaires à Okinawa pour développer leurs offensives au Vietnam.

Mais ces réactions attestent aussi la libéralisation démocratique d’une société capable de porter des débats sociaux, esthétiques et politiques aussi intenses que ceux qui traversent les sociétés occidentales.

En moins de deux générations, le Japon finit par s’épanouir dans l’évolution d’un capitalisme modernisé et d’une société consumériste. L’américanisation ouverte et offensive a déstabilisé un système ancien à la fois cloisonné et hiérarchisé pour le contraindre à plus de transversalité et d’innovations. Le Japon est ainsi parvenu à devenir la seconde puissance économique mondiale. Ce modèle triomphant des années 1980 contribua au boom des industries créatives puis à l’émergence vingt ans plus tard d’un nouveau soft power japonais anglicisé (« Cool Japan » dit Kuru Japan)[7]. En concurrençant désormais le modèle anglo-saxon importé de l’après-guerre, le Japon que ses occupants avaient d’abord jugé « féodal et immature » avait finalement peu à peu pris sa revanche. Mais cette dernière posture intègre ses limites comme si la guerre témoignait toujours d’un retour cyclique du refoulé.

Entre histoire douloureuse et mémoire empoisonnée

L’ouvrage de Michael Lucken met utilement en perspective les relations ambiguës du Japon aux États-Unis après 1945, pour conclure sur « un impérialisme réinventé » reposant la question du pragmatisme japonais rénové autour d’une démocratie renouvelée. Le contraste est marqué avec la Corée du Sud (1961-1987) et Taiwan (1947-1987), anciennes colonies du Japon qui à l’inverse mais aussi sous surveillance américaine, érigèrent au lendemain de la guerre des régimes militaires et dictatoriaux qui perdurèrent plusieurs décennies.

Réévaluer à partir du passé un questionnement au présent permettrait sous cet angle une confrontation utile entre l’histoire et la mémoire. Elle est abordée en filigrane dans la conclusion sans pour autant réévaluer cette dimension essentielle de l’après-guerre. Les récentes élections au Japon marquées par la progression brutale du PLD, le parti ultra-conservateur et nationaliste au pouvoir, raniment des évolutions douloureuses au sein d’une société loin d’avoir soldé tous ses comptes avec son passé. Les discours ouvertement révisionnistes de la sphère politique dominante nient le principe d’un impérialisme japonais d’avant 1945, pour réécrire l’histoire. Tant les massacres japonais de Nankin en Chine (1937) que le statut des milliers de femmes coréennes dites de « réconfort » séquestrées dans les bordels de l’armée japonaise reviennent sur le devant de la scène. S’ils ravivent la mémoire douloureuse des victimes ou leurs descendants, ces crimes tabous et non réparés font objet d’instrumentalisation politique de part et d’autre comme de multiples controverses à l’extérieur du Japon.

Le pèlerinage annuel d’anciens premiers ministres comme de l’extrême-droite japonaise au sanctuaire Yasukuni-jinja (靖国神社, soit littéralement « le sanctuaire shinto du pays apaisé ») fondé en 1869 au centre de Tokyo symbolise autant un culte rituel et passéiste à l’empereur Hirohito qu’une contribution à la volonté politique de devoir « nationaliser » une période de l’histoire du Japon vidée de toutes ses scories[8]. Parmi les 2,4 millions de soldats japonais disparus dans la guerre du Pacifique et inscrits dans les registres du sanctuaire shintoïste, figurent les noms des 14 criminels de guerre pendus après le verdict du tribunal de Tokyo. Autant de facteurs qui empoisonnent depuis 1978 les relations avec ses voisins proches de la Chine à la Corée du Sud.

Le Japon insulaire et impérial se vivait avant 1930 comme le libérateur de ces peuples d’Asie qu’il finit par asservir autour d’une idéologie pan-asiatique. Celle-ci lui avait permis de légitimer sa conquête de l’Asie en imitant alors les pratiques coloniales européennes. Mais l’expansion militariste nippone aboutit au final à une guerre éperdue de quinze ans dans toute l’Asie puis à une défaite brutale en 1945. Le Japon en proie à ses vieux démons entend réécrire aujourd’hui sa Constitution pacifiste de 1946, « imposée » par l’occupant américain, pour réaménager celle issue de l’ère Meiji. La réécriture de l’histoire est devenue problématique dans une société où le décalage reste toujours patent entre « « histoire savante et « histoire scolaire » sur ces questions[9]. L’ouvrage de Michael Lucken, présenté comme une leçon pour le présent, vient donc à point témoigner utilement d’aspects méconnus de cette histoire et nous inciter à en mesurer tous les enjeux aujourd’hui.

Michael Lucken, Les Occupants. Les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale, Paris, La Découverte, 2025, 334 pages.

[1] Michael Lucken, Les Japonais et la guerre (1937-1952) , Paris, Fayard, 2013. Voir aussi John Dower, Embracing Defeat, Japan in the Wake of World War II, New York, Norton, 1999; Max Hastings, Nemesis : the Battle for Japan 1944-1945, London, William Collins, 2007. M.Paine, The Wars for Asia (1911-1949), New York, Cambridge University Press, 2012.

[2] Selon des estimations toutes victimes confondues de cette guerre Asie-Pacifique. Voir Jean-Louis Margolin, Violences et crimes du Japon en guerre (1937-1945), Armand Colin Paris, 2007. Voir plus spécifiquement Michaël Prazan, Le Massacre de Nankin 1937 : entre mémoire, oubli et négation, Paris, Belles Lettres 2026. Et aussi à ce sujet l’historien japonais Kasahura Tokushi, Le Massacre de Nankin, Paris, Maisonneuve & Larose/Hémisphères, 2024.

[3] Dans un précédent ouvrage Michael Lucken, pointait la porosité des frontières entre l’Orient et l’Occident (Japon , l’Archipel du sens, Paris, Perrin, 2016).

[4] Voir Mitsuo Kobayakawa, « L’administration au Japon : son passé et son avenir », Revue Française d’Administration Publique, 73/1995. Sur les effets de cette modernisation, Herbert P. Bix, Hirohito and the Making of Modern Japan, New York, HarperCollins, 2000.

[5] Au sens ou le définissait Pierre-François Souyri , Moderne sans être occidental : aux origines du Japon d’aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2016.

[6] Cité page 53, John Dewey à propos déjà de l’engagement des troupes américaines en Europe en 1916-1917 (America and War, vol II, London, Georges Allen and Unwin, 1929. En 1919, le philosophe est déjà traduit au Japon quoiqu’ignoré aux Etats-Unis avant d’inspirer comme le souligne Michael Lucken cette stratégie d’occupation américaine sur le long terme.

[7] Cf. Kristian Feigelson et Wafa Ghermani, Les Industries des images en Asie de l’Est : entre mondialisation et identités locales (Chine-Hong Kong, Corée, Japon, Taiwan), Théorème 33, Paris, PSN, 2021.

[8] Cf. Tetsuya Takahashi, Morts pour l’Empereur : la question du Yasukuni, Paris, Belles Lettres, 2012.

[9] Sur cet aspect d’une réécriture de l’histoire de part et d’autre, voir Samuel Guex, « Les manuels d’histoire japonais vus de Chine », Ebisu /Etudes Japonaises 38, automne/hiver 2007, p. 25-51.