Un voltairien moderne edit

18 April 2026

II faut reconnaître d’abord à ce livre une grande originalité dans la forme, une manière sereine d’aborder l’islam comme on n’ose plus le faire depuis longtemps en France et en Europe, depuis Renan voire depuis Voltaire – deux références fréquemment invoquées par l’auteur. Il y a bien longtemps en effet qu’accablés par les fatwas contre Salman Rushdie ou la décapitation de Samuel Paty, nous n’écrivons plus, nous ne pensons plus, aussi déterminés que nous fussions à défendre la liberté de critique, comme Ferghane Azihari. Celui-ci dit en effet tranquillement, sans effet de manches mais en produisant ses impressionnantes connaissances du monde antique gréco-moyen-oriental, ce que nous n’osons plus dire simplement, par peur des violences et des menaces, par souci d’échapper au soupçon d’une « islamophobie » dont nous connaissons pourtant la rouerie conceptuelle, par crainte de confirmer le racisme « systémique » qui imprègnerait notre pays, par souci de paraître insensible au discours de la droite nationaliste.

Et quand l’homme qui a écrit ce livre s’avère d’origine comorienne et musulmane, c’est quelque chose comme de la honte qui saisit son lecteur, honte de se sentir à ce point craintif quand il s’agit seulement d’être lucide et critique comme l’ont enseigné les nombreux esprits libres et critiques qui l’ont précédé ; honte aussi de se découvrir à ce point pétri de marxisme pour ne voir dans la religion que le gémissement de créatures opprimées et exploitées par des démocraties plus ou moins libérales alors qu’elle est aussi si souvent l’arme de tyrans et un tissu d’absurdités, une invitation à l’obscurantisme détournant du savoir puisque la vérité, selon les musulmans, Dieu nous l’a déjà écrite en un livre saint et qu’il est inutile de la chercher ailleurs.

Tout cela est exprimé par Ferghane Azihari avec un calme, une candeur et une solidité argumentaire tels qu’un vertige saisit le lecteur devant la liberté et la lucidité qui émanent des premières pages de L’Islam contre la modernité.

Quelles thèses précises y sont défendues ? D’abord que l’islam, dans toutes les sociétés qu’il domine, accompagne et contribue à produire oppression politique, retard culturel, faiblesse scientifique et technique. Une accusation d’autant plus grave pour l’auteur qu’elle est accompagnée d’une circonstance aggravante car l’islam est né dans un des creusets culturels majeurs du monde, au croisement du monde grec et du monde judéo-chrétien et qu’il n’en a rien gardé ou du moins nie qu’il eût à voir quoi que ce soit avec les merveilles artistiques, littéraires, philosophiques, élaborées par ce monde qui l’a précédé.

Le monde musulman a ignoré ou feint d’ignorer les richesses spirituelles et matérielles qui l’ont vu grandir. Ce désintérêt et cette indifférence se sont ensuite prolongés pendant des siècles. Ce qui, pour l’auteur, explique les retards multiples actuels des sociétés à dominante musulmane.

C’est du côté de cette ignorance volontaire, de cette absence d’intérêt pour l’autre, comme l’ont souligné les dernières pages de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, et du sentiment fort, propre à l’islam, qu’il n’y a rien à tirer de ce qui se trouve hors de sa propre sphère culturelle, qu’il faut chercher les racines de son retard, du statut infériorisant les femmes comme de son faible développement scientifique et technique, de sa méconnaissance de l’histoire et conséquemment du rejet de ses insuffisances sur l’étranger – nécessairement agresseur et colonialiste. Bernard Lewis sur le plan historique, Philippe d’Irribarne sur un plan plus psychologique et social ont déjà montré les effets négatifs de la certitude satisfaite des musulmans de vivre et penser « en vérité ». Le savoir fondé et son dépassement supposent au contraire un moment de doute, de manque. Galilée et Descartes l’ont eu. Il le fallait pour que le monde occidental et ceux qui ont suivi sa démarche scientifique et technique commencent à se « rendre maîtres et possesseurs de la nature » et poursuivent leur progression.

Ceux qui n’ont pas suivi les Lumières se trompent sur les autres et sur eux-mêmes. Ces rêveurs parfois dangereux s’imaginent comme les premiers califes être « bien guidés » alors même qu’ils sont tout simplement culturellement et scientifiquement en retard. C’est pourtant cette vision idéalisée que préfère de ce monde musulman La France insoumise : un monde de victimes, à l’entendre, un monde sans pratique active, par le passé, de l’esclavage, sans esprit de conquête et sans mépris de l’autre.

Mais Ferghane Azihari ne se contente pas de mettre en cause le discours hagiographique tenu par nombre de musulmans sur leurs propres sociétés, en demandant pourquoi si peu de musulmans vivent dans des sociétés démocratiques et pourquoi celles où ils vivent comptent parmi les plus corrompues de la planète, les plus soucieuses de maintenir les femmes dans un statut d’infériorité, et les plus productrices d’attentats, les moins représentées parmi les prix Nobel et les moins intéressées à protéger leurs propres minorités.

L’auteur s’en prend aussi, et vigoureusement, à tous ceux qui ne tentent pas de réfuter les prétentions du monde musulman et de dénoncer leurs pratiques. Pourquoi l’Occident laisse faire et regarde placidement l’islamisation en cours de sa propre aire culturelle et l’augmentation du nombre de mosquées (passé de 100 à 2300 en France, entre 1970 et 2014 !) ? Se demandant après Einstein si « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire », l’auteur, fort inquiet, multiplie les exemples de complaisance voire de lâcheté des Occidentaux qui assistent chez eux à la circulation sans obstacles, si ce n’est une législation sans effet ni sanction, d’apologies du mariage forcé, du viol conjugal et même à l’existence d’organisations clairement subversives se réclamant de l’islam.

Doutant de ses propres principes, le monde occidental manque clairement de foi en ses propres valeurs. Il ne faut pourtant pas tolérer l’intolérable, comme le recommandait il y a longtemps déjà Karl Popper, et interdire au contraire les organisations qui visent à la destruction des institutions démocratiques.

Il sera temps alors de s’interroger sur la possibilité de souhaiter que se développe un islam des Lumières (« pourquoi pas un stalinisme à visage humain ? », ironise cependant Azahiri). Sera-t-il temps aussi, alors, de distinguer entre l’islam et l’islamisme ? L’auteur raille cette distinction : « Au risque de choquer, il faut avoir le courage de dire que l’intégrisme n’est pas la maladie de l’islam. Il est l’intégralité de l’islam », soutient-il. Sans contester théoriquement cette affirmation, une distinction pragmatique n’aiderait-t-elle pas les « décroyants » à faire leurs premiers pas d’hommes libérés ? Bien souvent les militants communistes en rupture de ban, comme le fut Boris Souvarine, commençaient par distinguer les vrais communistes des communistes dogmatiques, puis s’éloignaient du communisme réel au nom du marxisme… avant d’aller plus loin encore et d’abandonner le soi-disant « socialisme scientifique ». N’y a-t-il vraiment qu’un islam ? Oui, selon Azihari, peu sensible aux différences d’une dynastie à l’autre ou d’une époque à l’autre. Sous le roi Farouk ou dans l’Égypte de Nasser, le voile était renvoyé au passé. Simple détail ou preuve que l’islam peut être ramené parfois à un niveau acceptable de respect des droits humains ? Dans l’intérêt de cet ouvrage remarquable, son auteur ne devrait-il pas s’efforcer d’échapper aux accusations d’ « essentialisation » ? L’islam n’est pas partout le même. Il y a des islams imaginaires, sains ou malades, conçus par quelques intellectuels respectables. Il y a des islams plus ou moins agressifs, même s’ils sont tous faits de la même pâte comme le pense avec raison Ferghane Azihari. Tous doivent être passés au crible du regard historico-critique. Il n’est pas certain cependant qu’ils doivent être tous combattus de la même façon, frontalement.

Ferghane Azihari, L’Islam contre la modernité, Presses de la Cité, 2026, Paris, 398 p., 22 euros.