Hantavirus et la fabrique du négatif edit
Un sondage réalisé par l'Ifop montre que 50% des Français interrogés se disent inquiets et même 13%, très inquiets. L'Ifop note que « ce niveau d’inquiétude est supérieur à celui observé lors du Covid-19 (44%), un mois et demi avant le premier confinement ». Avec l’hantavirus, tous les ingrédients sont réunis, en effet, pour que ce que l’on peut appeler la « fabrique du négatif » puisse se mettre en branle.
La fabrique du négatif
La fabrique du négatif correspond à un processus collectif qui transforme des faits en des informations anxiogènes susceptibles de capter l’attention du public d’une manière ou d’une autre. Or, on le sait, le meilleur moyen de capter cette attention est et reste la peur. Avec les conséquences que l’on peut imaginer – anxiété chez les uns, colère et même vision complotiste chez les autres.
Pour que ce processus puisse se mettre en place, plusieurs conditions doivent être réunies. Il faut en premier lieu un événement que l’on peut qualifier d’événement à haute intensité émotionnelle, qui est le plus souvent de nature anxiogène. Il apparaît d’autant plus anxiogène qu’il est susceptible d’affecter directement le public, notamment en termes de santé. C’est bien évidement le cas pour un virus.
Il faut aussi que cet événement se produise dans un contexte déjà globalement anxiogène. C’est le cas en ce moment en particulier avec la guerre en Iran et son impact économique. Mais, plus largement, la situation de crise permanente depuis la pandémie de Covid-19 paraît être particulièrement propice. L’hantavirus semble ainsi réveiller la crainte que l’épisode pandémique de 2020-2021 ne se reproduise.
Il faut tout autant que différents acteurs aient intérêt à parler de cet événement et à le faire le plus souvent en dramatisant la situation, voire en déformant volontairement l’information, et ce, pour des raisons de nature économique et/ou idéologico-politique.
Les fabricants du négatif
Peuvent participer à cette fabrique du négatif différents types d’acteurs. On peut en identifier quatre.
Les premiers peuvent être quelquefois des acteurs officiels : gouvernements, élus, administrations, institutions internationales et européennes.
Ils peuvent avoir intérêt à un moment donné à dramatiser une situation spécifique pour faire passer des décisions, des réformes ou des réorientations politiques. On se souvient à ce propos des discours à la tonalité plutôt martiale prononcés par Emmanuel Macron au début du confinement en 2020 (« nous sommes en guerre ») ou plus récemment face aux menaces en provenance de la Russie. Des scénarios très inquiétants peuvent également, aux yeux de gouvernements, être des justifications de mesures plutôt impopulaires.
Les seconds acteurs sont les canaux d’information traditionnels (presse écrite et médias audiovisuels) et les nouveaux canaux (réseaux sociaux numériques).
La plupart du temps, les médias traditionnels vont tendre à accorder une « valeur d’information » (« news value ») à des faits extra-ordinaires au sens strict du terme, qui sont généralement négatifs : guerres, attentats terroristes, catastrophes naturelles, accidents, faits divers, scandales... Pour avoir une « valeur » aux yeux d’une rédaction, d’après The News Manual, une information doit être nouvelle, inhabituelle, intéressante ou importante et parler des gens en général. Cette information doit en particulier être inhabituelle car « Les choses ordinaires et quotidiennes ne font pas la Une ». On connaît aussi les expressions en anglais « Good news is no news » (Les bonnes nouvelles ne sont pas des nouvelles) de Marshall MacLuhan et « If it bleeds, it leads » (si ça saigne, c’est en « Une ») de William Randolph Hearst Jr.
En outre, le traitement de ces faits par les médias va souvent consister à mettre l’accent sur ce qui est le plus spectaculaire, le plus effroyable, le plus choquant et généralement le plus anxiogène. C’est en particulier le cas pour la presse tabloïd ou pour les chaînes d’information en continu. C’est aussi tout l’enjeu de ce que l’on appelle en anglais le « clickbait », littéralement « appât à clics », qui, par des titres d’articles accrocheurs ou choquants ou bien par le choix des sujets couverts, va inciter l’internaute à cliquer.
Cela se traduit par des « emballements médiatiques » périodiques sur un sujet spécifique, emballements qui ne sont pas sans rappeler les bulles spéculatives sur les marchés financiers avec une déconnexion entre le prix d’un actif et sa valeur réelle, ici, entre la couverture médiatique et l’importance d’un fait. C’est ce qui semble s’être produit à propos de l’hantavirus des Andes.
D’après les données de la base d’articles de presse Europresse, au 20 mai 2026, au total, 8 796 articles mentionnant au moins une fois le mot « hantavirus » avaient été publiés dans la presse écrite en France avec les premiers articles qui apparaissent en 1995. Or, 90 % de ces articles sont parus entre le 1er et le 20 mai 2026. Bien évidemment, cela ne prend pas en compte la couverture des médias audiovisuels, mais cela donne tout de même une idée de qu’a pu être cet emballement médiatique puisque en moyenne, entre le 1er et le 20 mai, 398 articles mentionnant l’hantavirus ont été publiés chaque jour.
En outre, sans trop de surprise, on peut voir que cette couverture a eu une tonalité la plupart du temps négative. Toujours d’après Europresse, entre le 1er janvier et le 20 mai 2026, 75 % des articles mentionnant le mot « hantavirus » ont eu une tonalité négative.
C’est ce qui a fait dire à l’infectiologue Benjamin Rossi interrogé sur Public Sénat qu’« on est plus sur une épidémie médiatique. On transpose tout ce qu’on a vécu pendant le covid à un épisode tragique, mais circonscrit. Le virus va donner très peu de cas, les gens contaminés vont être très suivis » et « la situation actuelle n’a rien à voir avec le covid ».
Cet emballement a également fait réagir des auditeurs qui « expriment leur incompréhension face à la couverture jugée excessive de l’épidémie d’Hantavirus sur les antennes de Radio France ». Cela a conduit Emmanuelle Daviet, la médiatrice de Radio France à interroger Richard Place, le directeur de la rédaction de France info, sur ce sujet le 16 mai dernier.
Ce n’est pas la première fois que les auditeurs se plaignent de ce type d’emballement. Cela avait été le cas par exemple en 2023 à propos de la couverture médiatique de l’accident provoqué par l’humoriste Pierre Palmade. La médiatrice de Radio France Emmanuelle Daviet rapportait alors que « pour de nombreux auditeurs, ce fait divers, aussi dramatique soit-il, ne mérite pas une telle exposition médiatique ». Dans le Baromètre des médias publié chaque année par le quotidien La Croix, il y a d’ailleurs une question sur les événements dont les médias ont trop parlé. Dans l’édition 2026, les deux faits qui sont ainsi arrivés en tête aux yeux des Français interrogés ont été la condamnation et l’incarcération de Nicolas Sarkozy et le cambriolage du Louvre. Dans cette même enquête, 60 % des personnes sondées déclarent, au passage, voir trop d’informations qui ne correspondent pas à leurs besoins ou à ce qui les intéresse.
De même, les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux vont tendre à mettre en avant des contenus susceptibles de générer de l’engagement. Ce sera le cas lorsque ceux-ci génèrent des réactions émotionnelles de colère, d’indignation, de dégoût, de peur…
C’est ce que l’on a pu observer également à propos de l’hantavirus. Il y a eu tout d’abord un brusque emballement sur le sujet sur les réseaux sociaux. L’Agence de vérification de Radio France a ainsi évalué qu’entre le 10 mai, date de l’arrivée du bateau de croisière MV Hondius aux îles Canaries, et le 12, « 5 000 contenus consacrés à l’hantavirus des Andes ont été publiés en ligne […] en France. Parmi ces contenus, on retrouve 3 500 articles publiés sur 350 sites de médias en ligne. Le sujet était quasiment absent des plateformes avant ce week-end [du 9-10 mai] ».
Cela a représenté également une « fenêtre d’opportunité » pour les adeptes de la désinformation qui ont cherché à instrumentaliser à cette occasion les craintes du public. Ainsi, d’après Conspiracy Watch qui suit au quotidien le phénomène conspirationniste, « l’hantavirus a remis en selle les grandes figures de la désinformation antivax et covido-sceptique ». Ce fut le cas en France, comme aux Etats-Unis. Les données de Visibrain, rapportées par le site radiofrance.fr, indiquent ainsi que « les contenus les plus visibles sur Facebook proviennent majoritairement de comptes liés aux mouvances anti-vaccin et/ou complotistes. Ce mardi [12 mai], huit des dix publications les plus partagées sont issues de ces mouvances, avec un rapprochement quasiment systématique avec le Covid. La publication la plus republiée est, par exemple, une interview sur le média alternatif FranceSoir de Christian Perronne, l'ancien chef de service de l'hôpital de Garches, qui avait été démis de ses fonctions en 2020 après avoir participé au documentaire complotiste "Hold-Up" sur l'épidémie de Covid-19. Cumulé, l'engagement généré par les seuls contenus complotistes du top 10 représente environ 35 000 réactions sur 88 000, soit près de 40% de toute l'interaction Facebook sur le sujet en 48 heures ».
Les troisièmes sont des acteurs de la société civile au sens large du terme : partis et personnalités politiques, syndicats, ONG, experts… Ils vont être souvent tentés de grossir le trait à la fois pour satisfaire leurs militants ou leurs adhérents, pour attirer l’attention des médias et des réseaux sociaux, pour susciter l’intérêt du grand public et pour exercer une pression sur les décideurs publics ou les législateurs.
Ce sont tous ceux que le sociologue Erik Neveu, dont les travaux portent notamment sur les « problèmes publics », qualifie d’« entrepreneurs de cause ». Cela correspond à « une grande variété d’acteurs (associations, intellectuels, mouvements sociaux, groupes de pression, entreprises, élus et partis, administrations, journalistes) qui vont définir des situations comme ‘problématiques’, c’est-à-dire requérant attention, débat et action » et qui vont chercher à « propulser des enjeux vers l’espace public et les autorités politiques ». Ils vont donc chercher à « Promouvoir un problème », à « En suggérer la gravité, l’urgence à y répondre ». Cela passe, selon lui, par « trois grands registres rhétoriques », avec en particulier « La sollicitation des émotions » qui va « jouer sur un clavier où opèrent la peur, la honte, la compassion, le ressentiment, la haine ».
Ils peuvent être tentés progressivement, ou conduits, eux aussi à se prononcer publiquement sur la question de l’hantavirus, par exemple en instrumentalisant les craintes légitimes du public face au risque de pandémie pour critiquer le gouvernement ou bien les autorités sanitaires. Cela a été le cas de personnalités politiques telles que Nicolas Dupont-Aignan ou Florian Philippot. Ils peuvent le faire également pour dénoncer un « système » et/ou soutenir une cause spécifique. La députée LFI Elise Leboucher a ainsi alerté à l’Assemblée nationale « le gouvernement sur cette maladie politique et écologique » et dénoncé « l’opacité qui entoure les prises de décision, comme les conseils de défense lors de la crise du Covid-19 », tandis que Jean-Luc Mélenchon « affirme que l’augmentation des maladies, comme l’hantavirus, peut être liée à des facteurs environnementaux ».
Enfin, les quatrièmes sont des acteurs très souvent anonymes qui vont développer des discours « alternatifs » (désinformation, théories conspirationnistes) sur fond de grande défiance vis-à-vis des autorités publiques, des élites politiques et même quelquefois des sachants, y compris sur le plan médical. On l’a bien vu à propos de l’hantavirus comme cela a été mentionné plus haut.
Un phénomène structurel et qui s’aggrave
Il ne s’agit en aucun cas de nier la gravité des faits concernant l’hantavirus ou bien d’être dans une posture de nature rassuriste. Il s’agit plutôt de voir à quel point la réaction de ces différents acteurs, en fonction de leur vision des choses et de leurs intérêts, peut avoir une incidence sur la perception que le public a de la réalité en contribuant très souvent à lui en donner une version bien plus sombre qu’elle n’est et à l’inciter à ne percevoir que sa partie sombre.
Cela correspond à l’effet d’agenda de ces acteurs qui vont chercher à sélectionner et à hiérarchiser certains faits dans le flux continu d’information d’abord en fonction de leurs besoins propres, mais aussi à leur effet de cadrage à partir du moment où ceux-ci vont s’efforcer de fixer l’attention du public sur tel ou tel aspect de la réalité en fonction de leur vision et de leurs intérêts. Tout ceci va entrer largement en résonance avec le biais de négativité du cerveau humain amenant les individus à être d’abord attirés par des informations négatives.
Or cela peut contribuer à favoriser des perceptions ou des croyances erronées du public, comme c’est souvent le cas sur les questions de santé, et même quelquefois des comportements à risque, comme on peut le voir quelquefois sur les réseaux sociaux. L’édition 2026 de l’Edelman Trust Barometer sur le thème de la confiance et de la santé a ainsi montré, par exemple, que sept personnes interrogées sur dix dans 16 pays croyaient au moins l’une des six affirmations erronées relatives à la santé : le fluor dans l'eau est nocif pour la santé, les risques liés à la vaccination infantile sont supérieurs aux bénéfices, le lait cru est meilleur pour la santé que le lait pasteurisé, la prise d'acétaminophène/paracétamol pendant la grossesse provoque l'autisme, les vaccins sont utilisés pour le contrôle des populations, etc.
La fabrique du négatif est loin d’être une tendance nouvelle. Mais ce phénomène s’est aggravé ces dernières années sous l’effet de différents facteurs : la surabondance d’informations (cycles d’information 24 heures sur 24, 7 jours sur 7), la bataille acharnée de l’attention devenue une ressource de plus en plus rare, et donc recherchée, la multiplication des crises ou des « phénomènes négatifs extrêmes » depuis 2020, la défiance croissante vis-à-vis des élites politiques, médiatiques, scientifiques… Cela n’est pas sans incidence sur le pessimisme collectif et nourrit sans aucun doute la crise des démocraties libérales.
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