Crise politique: la Grande-Bretagne au miroir de la France? edit

20 May 2026

Quiconque observe l’évolution de l’Europe ne peut s’empêcher de regarder avec inquiétude les nuages politiques qui s’amoncellent au-dessus de deux de ses principaux pays, la France et la Grande-Bretagne. Ce ne sont pas les deux principales puissances économiques, mais elles le sont d’un point de vue politique et militaire ; toutes deux dotées de l’arme nucléaire, toutes deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Deux pays à l’histoire et aux caractéristiques très différentes, mais dont les politiques européennes se sont pourtant beaucoup rapprochées ces derniers temps, au point de les placer de facto à la tête de la réponse européenne à la guerre en Ukraine et en Iran. Tous deux traversent cependant des crises politiques similaires à bien des égards.

Commençons par la France. Nous sommes à moins d’un an du premier tour des élections présidentielles qui, dans ce qui peut apparaître comme un dévoiement des institutions de la Ve République, est devenu le scrutin qui conditionne tous les autres. Bien des choses peuvent se passer en un an d’ici et la logique du scrutin à deux tours peut nous réserver des surprises, mais certains paramètres semblent se confirmer. Le premier est que, quel que soit le candidat, Marine Le Pen ou Jordan Bardella, les sondages attribuent au RN environ 30% des voix au premier tour. À l’autre extrême, la gauche populiste et radicale de LFI est créditée d’au moins 10% des suffrages. Nous sommes donc confrontés à la perspective de plus de 40% des voix en faveur de deux options jugées périlleuses par ceux qui croient en l’importance de l’intégration européenne et des valeurs de la démocratie libérale. La question qui se pose alors est de savoir comment faire valoir les quelque 55 % de voix destinées à soutenir les perspectives plus modérées du centre-droit ou du centre-gauche. La seule certitude est que ce large camp se présentera fragmenté. La question est de savoir si une candidature capable d’éviter un affrontement entre Mélenchon et le candidat du RN, mais surtout de battre ce dernier au second tour, pourra néanmoins émerger de ce camp. Il est très probable que les anciens gaullistes, désormais « Républicains » (LR), auront leur propre candidat, qui aura toutefois peu de chances d’accéder au second tour. Malgré la forte tradition gaulliste de rejet de l’extrême droite, certains d’entre eux sont tentés de collaborer avec le vainqueur, en cas de victoire du candidat RN au second tour ; dans l’intention sans doute de l’amener à des options plus raisonnables une fois au pouvoir, sur le modèle de Giorgia Meloni. Que dire en revanche des autres forces en présence ?

Parmi les analystes, je retiens deux thèses. Selon la première, le principal problème de la société française est la fracture sociale. Rassembler une majorité contre le candidat du RN devrait donc être possible pour un candidat de centre-gauche ; un candidat qui devrait toutefois être capable de capter au second tour également les voix modérées du centre et du centre-droit. Les noms qui circulent sont surtout ceux de Raphaël Glucksmann et de l’ancien président François Hollande. Leur problème est que la gauche française, même en faisant abstraction de l’existence des extrémistes de LFI, n’a jamais fait le point sur la fracture entre « socialistes » et « sociaux-démocrates », qui est pourtant largement dépassée en Europe du Nord. Le Parti socialiste français est non seulement encore fortement « socialiste », mais il vient également d’adopter un programme radical sur le plan économique, fiscal et en matière d’immigration ; un programme jugé toxique par la majorité des électeurs modérés et qui pèserait comme un boulet même pour des candidats « sociaux-démocrates » comme Hollande. On se demande donc quelles sont les perspectives de candidature du vaste espace « macroniste » ; ce centre qui l’a élu, mais que Macron n’a jamais réussi ou n’a jamais voulu transformer en sujet politique et qu’il a inconsidérément affaibli par la dissolution prématurée de l’Assemblée il y a deux ans. Ici, le problème est inverse. Le candidat doit être capable d’atteindre le second tour, mais aussi d’attirer les voix de gauche. Les noms possibles sont nombreux et il est inutile à ce stade de spéculer sur les chances de chacun. Le seul nom qui semble émerger avec une certaine régularité est celui d’Édouard Philippe. Il est toutefois trop tôt pour se prononcer sur ses chances réelles. La seule conclusion que l’on puisse tirer à ce stade est qu’il est peut-être prématuré de prévoir une victoire électorale du candidat du RN, mais l’hypothèse est certainement plausible. 

Venons-en maintenant à la Grande-Bretagne et au séisme qui s’est produit lors des récentes élections. Il s’agissait d’élections locales et la fin de la législature est encore loin, mais le signal est trop fort pour être ignoré. Pour simplifier, on peut en proposer trois interprétations.

La première, la plus simple, est celle d’une sanction pour l’échec perçu de Keir Starmer, le Premier ministre travailliste modéré et pro-européen élu triomphalement il y a près de deux ans, porté par la vague de discrédit des derniers gouvernements conservateurs. Il est certainement vrai que Starmer a dû faire face à une situation extrêmement difficile, aggravée par d’autres crises internes et internationales, telles que l’évolution de la politique trumpienne ou la polémique autour de la nomination malheureuse de Peter Mandelson au poste d’ambassadeur à Washington. Il est toutefois tout aussi vrai que lui et ses principaux ministres ne se sont pas montrés à la hauteur du défi. Personne ne peut totalement exclure que le gouvernement travailliste, même avec Starmer ou, plus probablement, avec un autre dirigeant comme le très populaire maire du Grand Manchester, Andy Burnham, puisse se redresser avant les prochaines élections, qui sont encore assez lointaines.

C’est là qu’intervient toutefois la deuxième lecture, plus radicale. Les élections ont en effet entraîné l’affaiblissement du parti conservateur et la forte affirmation de deux nouveaux partis populistes : Reform à droite et les Verts à gauche, qui totalisent ensemble, avec un pourcentage presque « français », environ 40% des voix. Nous serions donc face à un processus de redéfinition du bipartisme britannique similaire à celui qui, il y a un siècle, a conduit au remplacement des libéraux par les travaillistes. Cette thèse est toutefois peu crédible, en raison de la crise parallèle des conservateurs et du fait que les deux partis émergents sont tous deux extrémistes.

Se présente donc la troisième interprétation, encore plus radicale. En raison de la crise du tissu politique et social que l’on observe également dans tout l’Occident, le bipartisme britannique traditionnel serait en réalité devenu insoutenable, ouvrant la voie à une fragmentation désormais structurelle. Le pays se trouverait donc dans une situation qui n’est pas sans rappeler celle qui prévaut dans les autres démocraties parlementaires du continent européen, avec un multipartisme structurel et la présence importante de certaines forces extrémistes fondamentalement étrangères aux valeurs de la démocratie libérale.

La fragmentation du système politique européen et la montée des partis extrémistes ont des causes diverses et profondes qui dépassent le cadre de cette analyse. Cependant, la France et la Grande-Bretagne ne sont pas seulement confrontées à des problèmes similaires à ceux d’autres pays européens, mais doivent désormais faire face à une grave crise de la structure de leurs systèmes politiques, avec des implications probablement constitutionnelles.

En ce qui concerne la Grande-Bretagne, dans la mesure où ce qui s’est passé est aussi la conséquence du Brexit, il en résulterait paradoxalement un pays plus « européen ». En somme, le mal du continent aurait également contaminé la démocratie qui avait le mieux résisté aux bouleversements du siècle dernier. La forte présence de populistes radicaux, surtout de droite, mais aussi de gauche, est désormais une donnée structurelle de la politique européenne. Dans ces conditions, on ne voit pas comment des systèmes constitutionnels et électoraux fondés sur le bipartisme pourraient fonctionner sans conflits ; une configuration qui suppose l’existence de deux grands partis capables de rassembler au moins les deux tiers de l’électorat, ou de coalitions au sein desquelles prévaut un parti suffisamment fort pour ne pas se laisser trop influencer par d’éventuels alliés extrémistes.

Enfin, même si la protection offerte par un système proportionnel rend les perspectives moins critiques, des nuages semblent également s’amonceler au-dessus de la coalition au pouvoir en Allemagne. Si la situation venait à s’aggraver là-bas aussi, nous serions confrontés à une crise grave, voire terminale, des trois leaders centristes et réformateurs en qui les pro-Européens avaient placé beaucoup d’espoirs : Macron, Starmer et Merz. Une perspective très peu attrayante.