Que nous disent les sept communes gagnées par LFI? edit

14 April 2026

Les dernières élections municipales confirment que la lecture univoque des résultats ne correspond pas à la diversité des situations ni à la complexité des enjeux locaux, qui croisent le territoire et les candidats dans des contextes très différenciés.

Rappelons les chiffres, pour commencer, afin de se donner une idée des ordres de grandeur. La droite a remporté 1345 communes, soit 912 au premier tour et 333 au second ; la gauche en a remporté 802, soit 572 au premier tour et 230 au second ; le centre en a remporté 589, dont 425 au premier tour et 164 au second ; les candidats « divers » ont gagné 579 communes, dont 407 au premier tour et 172 au second ; l’extrême droite a gagné 61 communes, dont 23 au premier tour et 38 au second ; la gauche radicale enfin a remporté sept communes, dont une au premier tour et six au second.

Ce tableau d’ensemble permet de relativiser la « percée » électorale de LFI. Mais comment comprendre et interpréter son indéniable succès dans sept villes singulières, mais pourtant comparables et emblématiques : Roubaix, Creil, Vénissieux, Vaux-en-Velin, Saint-Fons, Saint-Denis, La Courneuve ?

Toutes ces communes avaient déjà exprimé un fort vote mélenchoniste et pouvaient apparaître comme des bastions à conquérir. Presque toutes ont été, parfois depuis très longtemps, des municipalités de gauche socialiste où communiste. De fait, à l’exception de Roubaix, conquise sur le centre, c’est la gauche, le PC comme le PS, qui a fait les frais de la progression de LFI. Pour la formation de Jean-Luc Mélenchon, il s’agissait de mobiliser les électeurs et d’abord les abstentionnistes afin de constituer un socle politique solide pour les futures échéances et de se doter d’un vivier et d’un réseau d’élus qui permettront de nouvelles victoires.

Dans toutes ces villes, l’offre électorale a rencontré une demande, mais sur un socle relativement étroit, quantitativement et sociologiquement. Rappelons quelques ordres de grandeur ici encore, pour préciser ce point. Le taux d’abstention au second tour dans ces villes oscille entre 52% (Creil) et 63% (Roubaix), contre 42% en moyenne en France. Ces taux d’abstention sont corrélés avec de forts taux de pauvreté et d’habitat social. Toutes ces communes ont un taux de logements sociaux voisin ou supérieur à 40% soit plus du double des moyennes nationales, sans compter l’habitat privé indigne, logement social de fait qui accueille les plus pauvres parmi les pauvres. Le taux de logements locatifs sociaux va de 34% (Roubaix) à 51% (Creil), contre une moyenne de 16% en France (une moyenne incluant certes les zones rurales). Les niveaux de pauvreté, de chômage et de précarité, très élevés, sont beaucoup plus forts que les moyennes régionales et nationales. Le taux de pauvreté oscille ainsi entre 33% (Vaux-en-Velin) et 46% (Roubaix), contre 15% de moyenne française.

Figure 1. Taux d’abstention, de logements sociaux et de pauvreté dans les communes gagnées par LFI

* au 2nd tour, sauf pour Saint-Denis où n’a eu lieu qu’un seul tour.

Partant de ce socle sociologique commun comment comprendre ces votes sans tomber dans des dérives racistes où domine l’assignation identitaire, alors que le débat public « cultivé » et académique tourne en boucle autour du post-colonial ?

Rappelons d’abord que plusieurs lectures sont possibles : les unes focalisées sur les aspects relatifs à l’identité et à la couleur de peau, d’autres insistant sur une sociologie de la pauvreté et les effets des politiques de la ville.

Ces deux derniers aspects ouvrent sur plusieurs questions. S’agit-il de l’échec de la politique de la ville qui se proposait de lutter contre les ghettos et la relégation sociale, et par extension d’une remise en cause des enjeux liés à la politique nationale du logement qui vise la « mixité sociale » depuis la loi SRU et le programme national de rénovation urbaine, mais encourage l’accession à la propriété ? S’agit-il de l’effet mécanique du pourcentage de HLM et de la politique des bailleurs, qui détestent la vacance et logent les derniers arrivés, solvables ou prioritaires (loi DALO) ? Est-ce le résultat sur la longue durée de la juxtaposition de politiques communales contradictoires : refus de logements sociaux, notamment PLAI, ici, et refus ou difficultés à développer des programmes d’accession en logements privés abordables là, le tout dans un système où la pénurie d’offre favorise le clientélisme et où les courants migratoires incessants et les ruptures familiales nourrissent une demande jamais satisfaite ?

Mais la plupart des lectures ont privilégié l’aspect identitaire, propagé en premier lieu par la direction nationale de LFI. De fait, toutes ces communes correspondent pleinement à ce que Jean-Luc Mélenchon appelle « la nouvelle France », ce vrai peuple d’aujourd’hui, composé massivement de la jeunesse étudiante et de l’immigration. De fait, toutes accueillent une importance proportion de populations immigrées ou d’origine immigrée, qui ressentent plus que d’autres les discriminations raciales et les injustices sociales.

S'agit-il alors de l’émergence d’une nouvelle génération politique où une « identité » (ou une apparence) noire, arabe ou musulmane est la juste représentation des populations de ces villes, alors que les partis traditionnels peinent à accomplir cette promotion ? De ce point de vue est-ce la preuve de l'usure des gestions communistes où socialistes classiques, qui ont su apporter des réponses sociales, ont su répondre en leur temps aux besoins de logements sociaux, mais n’ont pas su ou voulu produire un personnel politique à l’image des habitants d’une ville cosmopolite et de ses populations issues de la colonisation et de l'immigration ?

Pour être moins consensuel, s'agit-il d'une récupération habile et cynique du vote « arabe » et jeune en exploitant au maximum l’émotion liée à l'effet Gaza déjà massivement instrumentalisé lors des élections en 2024, sans parler des postures « antisionistes » et les récents dérapages volontairement antisémites autour des patronymes juifs ?

À tout le moins, il est difficile de continuer de parler de communes « populaires » en évacuant ces sujets et en ignorant que la France populaire des ouvriers et des employés « blancs » habite massivement dans le périurbain et vote Rassemblement National après avoir quitté ou fui « les quartiers » des tours vers les bourgs, et en redoutant par-dessus tout que « les quartiers » les rattrapent.

S'agit-il alors d'une forme de communautarisme à la française, plus subi que voulu, alors que l’on refuse officiellement cette conception du vivre ensemble, mais qui de fait après des décennies de migrations résidentielles aboutit à la consolidation des caractéristiques ethniques et culturelles de certains quartiers dits « populaires » pour ne pas dire « ghettos » ?

Ou s’agit-il simplement de la tendance naturelle pour chacun de se rapprocher de gens qui vous ressemblent et créent des réseaux de solidarité sans autre problème, si ce n’est la concentration de la pauvreté et son aggravation à mesure que les entrants dans le parc social sont plus pauvres, que les occupants n’ont plus les moyens d’accéder à la propriété ?

Si ces questions sont légitimes, il faut raison garder : ce n’est pas encore l’implantation du modèle américain ou britannique où les villes noires élisent des maires noirs, les villes musulmanes des maires musulmans, etc., mais c’est une nouvelle réalité politique qui correspond à une nouvelle réalité socio-démographique multiculturelle que le modèle républicain peine à intégrer.

Se pose enfin la question des politiques que mettront en œuvre les nouveaux élus, porteurs d’une promesse de changement. Toutes ces communes sont engagées parfois depuis le début des années 1980 dans les procédures HVS (Habitat Vie Sociale), DSQ (Développement social des quartiers), puis ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine). Entre amorce maîtrisée de la gentrification et retour au cercle vicieux de la paupérisation, ghettoïsation, et stigmatisation, quel sera le choix de ces nouveaux maires ? Comment pourront-ils inverser les puissantes dynamiques inégalitaires du marché immobilier alors que les programmes locaux de l'habitat (PLH) intercommunaux reflètent les options contradictoires des élus ? Comment pourront-ils échapper à l’impuissance généralisée et aux égoïsmes communaux faute d’autorités métropolitaines puissantes et animées d’un projet de solidarité et d’équité territoriale ?

Dans le moule du « nouveau communalisme » ces élus LFI auront-ils une approche singulière sur l’avenir du Grand Paris où de la Métropole de Lyon pour lutter contre l'apartheid social et l'exclusion, alors que la loi SRU est progressivement dénaturée et que la glorification des communes a été au cœur de la campagne municipale ?