Pouvoir spirituel et pouvoir présidentiel: le défi de Trump edit
Quand Robert Prevost a été élu pape, il y a un an, il était prévisible que l’élection d’un Américain qui ne partageait pas les choix idéologiques du président Trump déboucherait tôt ou tard sur un affrontement entre les deux Américains les plus influents de la planète. Cet affrontement est devenu public. Il aura des conséquences majeures sur l’évolution politique des États-Unis et sur le rôle futur d’une Église catholique en pleine mutation.
Depuis son intronisation, Léon XIV avait pourtant fait preuve d’une grande prudence. Il n’approuvait pas la politique américaine à l’encontre des migrants mais il préféra agir indirectement par l’intermédiaire de l’épiscopat et notamment des trois cardinaux américains qui exercent des responsabilités dans leur pays et qui, eux prirent publiquement position contre les actions de ICE, l’administration en charge de ces mesures de déportation des sans-papiers. Il était évident que leurs interventions étaient encouragées par le pontife mais celui-ci évita de s’exprimer publiquement sur une affaire de politique intérieure.
De son côté, Trump évitait toute attaque publique, une réserve rare chez un homme habitué à injurier sur les réseaux sociaux tous ses contradicteurs. Il en allait de même pour JD Vance, son vice-président, récemment converti au catholicisme et proche de réseaux catholiques d’extrême droite et de leur principal porte-parole Peter Thiel.
Un affrontement sur la notion de guerre juste
Cette situation a changé à la suite des manœuvres guerrières du président d’abord au Venezuela mais surtout, depuis le 28 février contre l’Iran. Léon estima qu’il ne pouvait pas laisser Trump et Pete Hegseth, le secrétaire d’Etat à la guerre affirmer que leur offensive contre Téhéran accomplissait la volonté divine et qu’il s’agissait donc d’une guerre juste. En rejetant publiquement cette position et en affichant sa défense de la paix, le pape se plaçait d’ailleurs dans la continuité de ses prédécesseurs. En 2003, Jean Paul II condamna publiquement la guerre menée par les États-Unis et leurs alliés contre l’Irak, une attitude qui ne suscita d’ailleurs aucune réaction publique du président George W. Bush.
Il n’en est pas allé de même pour Trump. Il n’a pas supporté d’être contredit et il s’est livré sur son site Truth Social à une violente diatribe contre Léon, l’accusant d’être faible, gauchiste et de ne rien comprendre aux affaires internationales. Ce qui a frappé les observateurs c’est qu’il s’est adressé au pape comme si celui-ci était un dirigeant politique et non une puissance spirituelle exposant la doctrine traditionnelle de l’Église sur la paix et la guerre.
Cette polémique ne pouvait que plonger dans l’embarras les deux successeurs potentiels de Trump, tous deux catholiques, Marco Rubio et JD Vance. Le premier a conservé un silence prudent et a continué à soutenir sans commentaires la politique extérieure du président et notamment la guerre avec l’Iran. Vance en revanche, qui publie en juin prochain un livre où il raconte sa conversion, a estimé qu’il devait prendre la parole. Il s’est donc livré à un discours embarrassé. Il a reconnu que Léon avait le droit d’affirmer la position traditionnelle du Vatican en faveur de la paix mais qu’il ne pouvait pas contester le caractère de guerre juste en ce qui concerne le conflit avec l’Iran. Il a aussi semblé lui faire la leçon en s’appuyant sur une interprétation très personnelle des écrits de saint Augustin.
Ces déclarations à la fois théologiques et politiques sont intervenues pendant un voyage du pape dans différents pays d’Afrique, notamment en Algérie en Angola et au Cameroun. Elles lui ont fourni l’occasion de répondre publiquement. Rompant avec sa discrétion précédente, Léon a renouvelé sa condamnation absolue de la guerre et a affirmé que l’administration Trump ne lui faisait pas peur.
Ainsi c’est désormais sur la place publique que ces deux Américains ont accepté de s’affronter. Les conséquences sont importantes pour une Église de 1300 millions de fidèles mais aussi pour la politique intérieure américaine.
Comme l’a récemment souligné le New York Times, ce débat planétaire a donné une voix à un pape resté très prudent jusqu’alors. Ses déclarations au cours de son voyage en Afrique ayant pour objet de condamner les régimes autoritaires visaient directement les pays où il se trouvait, notamment le Cameroun ou la Guinée Equatoriale dirigés par d’impitoyables autocrates. Il s’est défendu en revanche auprès des journalistes d’attaquer indirectement par ce biais l’administration Trump et il a affirmé que pour lui, ce débat était clos montrant une fois de plus son souci de ne pas se mêler de politique intérieure.
La désaffection de l’électorat catholique
À six mois des midterms l’impact sur l’électorat américain risque en revanche d’être durable. Aux États-Unis, les catholiques représentent environ 20% du corps électoral et leurs votes fluctuent en fonction des candidats. En 2020, 52% votèrent pour Biden, catholique lui-même. En 2024, 55% apportèrent leurs suffrages à Trump qui obtint notamment une part importante du vote des latinos.
Ceux-ci qui représentent près de la moitié de l’électorat catholique avaient commencé à se détacher de Trump avant la polémique papale en raison des actions violentes de ICE contre les migrants et de l’inflation. Il est probable néanmoins que la brutalité des attaques de la Maison-Blanche contre un homme respecté ayant longtemps vécu en Amérique latine va accélérer ce rejet du mouvement MAGA par les hispaniques et faire perdre des voix dans des États-clés pour les Républicains comme le Texas et la Floride. En tout cas le verdict des sondages est clair : d’après le Pew Center, 84% des catholiques américains ont une bonne opinion du pape alors que dans l’ensemble de la population américaine Trump récolte moins de 40% d’opinions favorables. Par ailleurs, selon un autre récent sondage de Pew, 17% seulement des catholiques latinos auraient conservé une bonne opinion du président. Au surplus la brutalité des propos de Trump a suscité des réactions très négatives d’organisations catholiques conservatrices qui ont exprimé dans les médias leur désaveu du président.
Cette situation a aussi comme conséquence pour la Maison-Blanche de compliquer ses relations jusqu’alors excellentes avec les autorités religieuses. La conférence épiscopale était en majorité favorable au trumpisme en raison surtout de sa volonté de mettre fin au droit à l’avortement qui s’est concrétisée par l’arrêt Dobbs de la Cour Suprême. Toutefois, elle a été unanime en 2025 à condamner la politique de répression des migrants et les papes Francois et Léon ont procédé à des nominations d’évêques moins obsédés par les questions de morale sexuelle et plus soucieux des questions sociales.
Du côté des évangéliques, fidèles soutiens depuis dix ans du président et éléments majeurs du mouvement Maga, certaines réticences sont apparues. Elles ont été alimentées par l’image diffusée sur le site du président et montrant celui-ci sous la forme d’un Jésus guérissant miraculeusement un malade. Devant le tollé, Trump l’a faite effacer au bout de vingt quatre heures mais ce sacrilège a indisposé beaucoup de croyants comme l’ont montré des reportages du Washington Post.
Il est probable que ces interférences du religieux et du politique viendront s’ajouter aux griefs accumulés depuis des mois par un électorat constatant la baisse de son pouvoir d’achat at s’inquiétant des aventures militaires au Proche Orient. Aux Etats Unis, contrairement à l’Europe, la religion est un facteur important de la vie politique. 70% des Américains affichent une conviction religieuse. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, l’échéance des midterms de novembre s’annonce particulièrement dangereuse pour la présidence de Donald Trump.
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