La clôture des élites françaises edit

21 April 2026

Une étude réalisée par Stéphane Benveniste sur les étudiants des Grandes Écoles montre que les enfants d’ascendance noble y sont nettement surreprésentés. L’idéal, prôné par Vilfredo Pareto en son temps, d’une « circulation des élites » semble loin d’être atteint. Une telle clôture des élites françaises ne peut qu’alimenter le populisme.

Au tout début du 20e siècle, l’économiste et sociologue italien Vilfredo Pareto[1] considérait que l’élite était en partie héréditaire sans que cette hérédité puisse être durable. Pour se maintenir, une élite, disait-il, doit se ressourcer, en nombre et en qualité, par « les familles qui viennent des classes inférieures » et perdre dans le même temps « ses membres les plus déchus ». Pour le maintien de l’équilibre social, il devait donc y avoir nécessairement une « circulation des élites », dans les termes modernes on parlerait de mobilité sociale. Selon la formule restée célèbre de Pareto, « l’histoire est un cimetière d’aristocraties ». C’est aussi la thèse d’un autre théoricien italien des élites, Gaetano Mosca, qui pensait que la classe dirigeante devait se renouveler quand les qualités qui lui avaient permis de se maintenir aux commandes n’étaient plus en phase avec les besoins de la société. Ces théoriciens libéraux, tout en étant persuadés de la supériorité des qualités des membres de l’élite qui justifient à leurs yeux sa position, considèrent que ces qualités se dévaluent quand le contexte historique évolue et finit par les rendre dysfonctionnelles et inopérantes si les élites ne sont pas renouvelées.

Les sociétés modernes correspondent-elles à ce schéma de pensée ? Les élites s’y renouvellent-elles constamment en permettant à des membres des classes les moins favorisées d’accéder aux positions les plus élevées de la société ? Pour apporter une réponse, il faut d’abord bien-sûr s’entendre sur ce qu’on appelle « élites ». Dans ce papier il s’agira bien de la pointe extrême de la pyramide sociale, ce qu’un autre théoricien des élites, américain celui-là, Charles Wright Mills[2], appelait « l’élite du pouvoir », les individus occupant des positions pivots dans les grandes entreprises, l’appareil d’État et la hiérarchie militaire et on pourrait ajouter aujourd’hui les médias, qui leur permettent de prendre des décisions ayant des conséquences majeures et affectant la vie des personnes ordinaires. Ils occupent les postes de commandement stratégiques de la structure sociale dans lesquels sont concentrés les moyens effectifs du pouvoir et la richesse et le prestige qui leur sont associés. Un continuateur américain de Mills, William Domhoff, ajoute que cette élite se maintient par la cooptation d’étudiants dans des écoles qui lui sont réservées. C’est également la thèse de Pierre Bourdieu dans son ouvrage intitulé La Noblesse d’État. Ainsi définie, cette élite est numériquement très restreinte. Dans l’article dont je vais parler dans la suite de ce papier, consacré aux Grandes École françaises, l’auteur évalue à un peu plus de 3000 le nombre de diplômés annuels de l’ensemble des dix Grandes Écoles[3] qu’il étudie, à mettre en rapport, par exemple, avec les 360 000 diplômés universitaires annuels (données 2022, ministère de l’Éducation nationale). C’est donc une portion extrêmement réduite de la population qui concentre entre ses mains l’essentiel du pouvoir. Pour une société ayant un idéal démocratique et méritocratique il est donc très important de savoir à quel degré l’accès à ces positions obéît à ce principe de renouvellement social que Pareto et Mosca appelaient de leurs vœux.

Les deux sociologues italiens ne disposaient pas, à leur époque, de données empiriques leur permettant de vérifier leurs assertions. On commence à en disposer aujourd’hui et celles publiées par Stéphane Benveniste dans un article récent de la revue de l’INSEE Economie et statistique[4], semblent démentir, au moins en partie, la thèse du renouvellement des élites. Cet article passionnant qui repose sur un énorme et minutieux travail de recueil de données montre en effet la surreprésentation historique et persistante des individus d’origine aristocratique dans l’accès aux grandes écoles françaises. Il pourrait sembler un peu anachronique de faire porter l’étude sur les nobles en pensant qu’à la suite du bouleversement révolutionnaire de 1789 et des formidables transformations politiques, économiques et sociales des siècles qui ont suivi, l’aristocratie ne joue plus aucun rôle dominant dans la société moderne et ne représente plus un brevet d’accès à l’élite. Mais précisément, et c’est ce qui est fascinant, le travail de Benveniste montre que ce n’est pas les cas ! Il faut néanmoins ajouter que le choix de l’aristocratie et de son accès aux Grandes Écoles obéit aussi, chez l’auteur de l’article, à un choix méthodologique ingénieux qui permet, par le repérage des noms à particule[5] d’identifier relativement aisément l’objet d’étude. On peut se dire également, sans grands risques de se tromper, que ce qui vaut pour l’aristocratie en ce qui concerne l’accès aux Grandes Écoles vaut certainement également pour la très grande bourgeoisie d’ascendance roturière.

Un mot sur la méthode. L’étude s’appuie sur un échantillon de 269 917 étudiants dans dix Grandes écoles (voir note 3) entre 1911 et 2015, en identifiant parmi eux ceux qui sont issus de familles nobles (voir note 5). L’auteur dispose également de données sur le poids démographique de la noblesse dans la population nationale. À partir de ces deux informations, il peut calculer des taux d’accès de descendants de la noblesse aux grandes écoles relatifs à ceux du reste de la population, ce qu’il appelle des taux d’intégration relatifs (TIR). Un TIR de 1 indique une égalité d’accès. À quels résultats aboutit l’étude de Stéphane Benveniste ?

 Figure 1. Taux d’intégration relatifs des individus de lignée aristocratique dans les principales Grandes écoles 

Comme le montre la figure 1 sur quelques-unes des écoles les plus prestigieuses, l’ensemble des TIR de ces écoles est nettement supérieur à 1. Dans les dernières cohortes, les individus d’origine aristocratique ont encore environ cinq fois plus de chances d’accéder à ces écoles que leurs homologues non nobles, même si sur l’ensemble de la période examinée, cette surreprésentation tend à s’affaiblir. Dans la cohorte 1891-1915, Sciences Po était l’école présentant la plus forte concentration aristocratique (TIR de 38,5). La figure 1 montre une convergence des taux reflétant, écrit Stéphane Benveniste, « un processus plus large d’alignement entre les différentes grandes écoles, sous l’effet combiné de dynamiques concurrentielles et de la standardisation internationale qui ont progressivement réduit les écarts en matière de programmes, de recrutement et de positionnement des Grandes Écoles » (p 64). On remarque néanmoins que la tendance au déclin relatif du privilège aristocratique enregistrée entre les quatre premiers groupes de générations semble s’être interrompue au dernier d’entre eux.

Il ne faut pas mésinterpréter ces résultats : ils ne signifient évidemment pas que les enfants d’aristocrates sont dominants parmi les élèves des Grandes Écoles. Ils n’y représentent en réalité qu’une très petite minorité : 4% si l’on se fonde sur les noms à particule, 2% si l’on se fonde sur la liste de l’association d’entraide de la noblesse française.  Simplement, leurs chances d’y accéder sont nettement plus élevées (en moyenne environ 5 à 6 fois plus) que les personnes issues de familles non nobles.

Ces résultats ne signifient pas non plus que la mobilité sociale générale est totalement bloquée en France. Si l’on élargit la focale à l’ensemble du corps social, les mouvements d’ascension comme de déclassement sont nombreux, comme j’ai eu l’occasion de le montrer dans des articles précédents à partir des données de l’INSEE.

Il y a donc un fort contraste entre une société plutôt mobile (même si cette mobilité se ralentit) dans le vaste ensemble constitué par les catégories socioprofessionnelles d’ouvriers (en déclin rapide), d’employés (en recomposition) et de cadres (en expansion), et une élite qui semble figée dans ses positions qui, pour une large part, se transmettent de père en fils (car il s’agit plus souvent d’eux). Quelles sont les causes de cette persistance d’un privilège scolaire des familles de l’élite ? Et quelles sont ses conséquences ? L’article de Stéphane Benveniste ne permet pas de répondre à ces questions mais on peut se risquer à quelques hypothèses.

Capital économique, capital culturel et capital social y participent certainement, même s’il est impossible d’évaluer leur part respective. Appartenir à une famille aisée constitue indéniablement un avantage pour réussir ses études et accéder aux meilleures filières (bonnes conditions matérielles pour travailler à domicile, professeurs particuliers, écoles privées…). Le capital culturel est peut-être encore plus décisif. Les jeunes naissent avec des capacités cognitives différentes aléatoirement distribuées dans la population. Mais, quels que soient leurs atouts de départ, les enfants qui vivent dans une famille qui les stimule intellectuellement progresseront plus vite que ceux qui ne disposent pas de cette stimulation. L’école élémentaire est malheureusement souvent incapable de compenser ce handicap culturel. Le capital social, le réseau de relations utiles dont dispose une famille, constitue certainement également un atout considérable. Connaître les bons réseaux, pouvoir solliciter des soutiens est souvent décisif. Dans les grandes villes de province, les familles de l’élite connaissent toutes le lycée d’excellence, les parents eux-mêmes y ont fait parfois leurs études et savent s’y introduire. On conçoit facilement que lorsque ces avantages (économiques, culturels et sociaux) se cumulent ils constituent un atout souvent décisif pour la réussite. Il n’est pas étonnant qu’à capacités égales ceux qui en disposent accèdent aux meilleurs établissements et puissent mieux y réussir que la moyenne des autres élèves.

L’écart de réussite entre les enfants de l’élite et ceux du commun ne tient pas qu’aux privilèges des premiers. Il tient aussi, comme l’avait montré Raymond Boudon dans L’Inégalité des chances (1973) au fait que les seconds revoient souvent leurs ambitions à la baisse. Boudon part d’une idée simple mais lumineuse : pour mesurer l’égalité (ou l’inégalité des chances) il ne faut pas considérer le point d’arrivée, mais la distance entre le point de départ et le point d’arrivée. Plus cette distance est importante (et elle l’est d’autant plus qu’on part de bas) plus les risques et les coûts qui sont attachés au parcours scolaire visant une position élevée sont importants. L’arbitrage consiste donc souvent à réduire ces coûts et ces risques en visant une position intermédiaire.

Cette tendance au maintien d’une privilège scolaire des familles de l’élite est-elle une spécificité française ? Dans un commentaire de cette étude paru dans Les Echos (6 avril 2026), Pierre Cahuc soutient que non, en faisant référence aux travaux de Gregory Clark[6] qui a analysé dans plusieurs sociétés la distribution des patronymes sur longue période dans la population générale et dans les registres de certains corps (l’université, médecins, députés etc..) et qui conclut à la persistance sur longue période et dans toutes les sociétés, de génération en génération, des statuts sociaux élevés.

Le diplôme joue néanmoins un rôle particulier en France comme l’avait magistralement montré Philippe d’Iribarne dans La Logique de l’honneur (1989). Pour lui, la société française reste marquée par une vision hiérarchique héritée de l’Ancien Régime. Le diplôme fonctionne alors comme un titre de noblesse moderne permettant d’attribuer une place dans la hiérarchie sociale et professionnelle. Les Grandes Écoles exercent évidemment un rôle central dans cette distribution des places honorifiques et, on l’a vu, la sélection sociale qui y opère est particulièrement efficace. La France ne semble pas être devenue, tant que cela, un « cimetière d’aristocraties ».

Cette clôture des élites, sans doute plus marquée en France qu’ailleurs, alimente l’idée d’un capitalisme de connivence, d’une élite économique et politique qui monopolise le pouvoir et les privilèges de génération en génération. Elle alimente également l’idée que ces élites formées aux meilleures écoles de la République vivent dans un entre-soi qui les rend sourdes et aveugles aux besoins et aux aspirations du reste de la société. Tout ceci ne peut qu’alimenter le populisme et l’idée si répandue aujourd’hui d’une coupure radicale entre les élites et le peuple. Il serait sans doute temps de repenser le système de formation des élites scolaires pour redonner son véritable sens à la méritocratie et éviter que « l’élitisme républicain » reste si proche d’un élitisme social.

[1] Ses travaux sur les élites ont été publiés dans son Traité de sociologie générale (1916) et surtout dans son ouvrage intitulé Les systèmes socialistes (1902)

[2] Mills C. W., 1956, The Power elite, Oxford University Press

[3] Il s’agit de l’ENA, Sciences Po, l’ESCP, l’ESSEC, les Mines, Telecom, les Ponts, Polytechnique, l’ESPCI, et ENS Ulm. Manquent dans cette liste deux Grandes école, par défaut de disponibilité des données, HEC et Centrale Paris.

[4] « Ascendance noble et inégalités d’accès aux grandes écoles », Économie et Statistique, 548, 2025, p. 51-67

[5] L’identification des noms à particule est complétée et éventuellement corrigée par la liste de l’Association d’entraide de la noblesse Française (ANF)

[6] The Son Also Rises: Surnames and the History of Social Mobility, Princeton University Press, 2014.