La psychologie coalitionnelle de Pascal Boyer edit

4 April 2026

Pascal Boyer est un anthropologue évolutionniste qui occupe la chaire d’anthropologie cognitive à l’université Washington de Saint Louis, et son livre s’inscrit dans cette filiation intellectuelle. Il pourrait dérouter les spécialistes classiques de science ou de sociologie politique car ses propositions ne rentrent pas dans le cadre d’hypothèses culturalistes, structuralistes ou relevant d’une simple rationalité instrumentale. En effet, son interprétation des comportements politiques repose sur l’idée qu’ils résultent de l’évolution humaine et du processus lent et progressif, millénaire, de la sélection naturelle. Cette « mentalité politique » est, selon lui, propre à l’espèce humaine et présente dans l’esprit de tous les être humains. Et ce sont toujours plus ou moins les mêmes mécanismes qui sont à l’œuvre.

Ces mécanismes reposent essentiellement sur notre besoin d’affiliation qui constitue le fondement de la vie sociale.  Ce besoin d’affiliation nous conduit à coopérer, à constituer des alliances et des groupes. C’est ce que l’auteur appelle la psychologie coalitionnelle. La sélection naturelle intervient dans ce processus dans le fait que les individus les plus performants au jeu des alliances finissent par surpasser les individus moins capables. 

Mais quels enseignements concernant la vie politique tire l’auteur de ces prémisses ? Un premier enseignement important est que, contrairement à l’idée commune, en matière politique l’appartenance précéderait la croyance et l’expliquerait : « Il semble que souvent les gens expriment une certaine croyance non en s’appuyant sur des preuves rigoureuses et des arguments solides, mais parce qu’elle est celle de leur camp politique, de la faction du parti pour lequel ils ont des sympathies…et des études expérimentales montrent régulièrement que c’est le cas ». Au fond, donc, les convictions politiques ne seraient que le moyen de confirmer son affiliation à un groupe. Si les dirigeants d’un groupe politique changent assez radicalement d’opinion sur un sujet donné, les membres du groupe en question n’ont le plus souvent pas de difficultés à abandonner leurs anciennes croyances et à adhérer aux nouvelles.

Un second enseignement intéressant concerne les passions politiques. L’auteur se demande pourquoi les convictions politiques déclenchent si souvent les passions. Sa réponse est que l’on cherche du soutien social à travers elles et que l’affirmation de convictions très fortes vaut preuve de son engagement. A l’inverse, les personnes modérées peuvent apparaître comme des recrues peu fiables, dans la mesure où elles peuvent plus facilement adopter les positions du camp adverse, ce qui explique qu’elles font l’objet d’une plus forte aversion que ce dernier qui de toutes façons ne rejoindra pas le camp opposé.

L’extrémisme politique radical peut paraître irrationnel sur le plan électoral mais les dirigeants de tels partis « peuvent être motivés, non par le désir de gouverner, mais par celui bien plus fort de renforcer leur emprise sur leur propre parti ». La scène politique française offre certainement des exemples de ce type.

Un troisième enseignement concerne le populisme. L’auteur ne croit pas à la thèse selon laquelle le succès du populisme reposerait sur la crédulité du public et la désinformation véhiculée notamment via les réseaux sociaux. Sa thèse est que « ce ne sont pas les sites web qui polarisent les gens, mais leur polarisation préalable qui les incite à rechercher certains types de sources en ligne. » Selon lui, les gens sont également exposés à d’autres sources d’information venant de bords politiques opposés.

D’une manière plus générale il nuance fortement l’idée que la propagande est très efficace. Dans les régimes autoritaires il faut distinguer la croyance de l’expression de la croyance car, dans de tels régimes, il est dangereux d’affirmer une opinion dissidente, mais « dès qu’un régime oppressif disparaît, la population déclare volontiers qu’elle n’a jamais cru ce qu’on lui racontait ». Les Chinois ont par exemple très rapidement abandonné leur dévotion à Mao après sa disparition.

Le livre de Pascal Boyer propose également une analyse subtile de la domination politique et de la propension des peuples à, apparemment, l’accepter. Le cœur de son interprétation repose toujours sur les stratégies collaboratives et, ici sur les obstacles qui les freinent. Dans le cas de régimes dictatoriaux le nœud du problème réside dans l’ignorance dans laquelle sont plongés les individus au sujet des intentions des autres. Se rebeller est un risque inutile si on est seul à le faire. La circulation et la transparence de l’information entre les individus est donc le point crucial. Les régimes autoritaires le savent bien et font tout pour que l’Etat supervise et contrôle étroitement cette circulation de l’information, ce qui engendre une situation « d’ignorance pluraliste ». Un doute plane toujours sur les intentions des autres : « soutiennent-ils l’ordre établi ou font-ils semblant (comme moi) pour s’éviter des ennuis ? ». Les gens peuvent être amenés à falsifier leurs préférences pour éviter d’être repérés comme dissidents, ce qui rend impossible la coordination indispensable à la rébellion collective. « La falsification des préférences crée donc des boucles de rétroaction, ou un phénomène de cascade, par lequel il devient de plus en plus probable que les gens expriment leur soutien au régime, jusqu’à ce qu’un évènement extérieur conduise à l’effondrement de ce processus circulaire ». En lisant cette analyse de Pascal Boyer on ne peut s’empêcher de penser à la Russie actuelle où de tels mécanismes peuvent être à l’œuvre et expliquent certainement la passivité apparente du peuple russe.

Le livre de Pascal Boyer aborde bien d’autres thèmes que je ne peux tous évoquer ici. Je voudrais terminer par l’un d’entre eux qui alimente depuis des années les passions politiques et sur lequel l’analyse de l’auteur me semble apporter un éclairage original. Ce thème est celui de l’immigration.

Se reposant toujours sur sa grille d’interprétation de la psychologie de la coopération, Pascal Boyer part de l’idée que les réactions à l’immigration ne reposent pas tant sur des préjugés idéologiques préexistants que sur des interactions interindividuelles. Il part du constat de Robert Putnam qu’il existe une corrélation négative entre l’homogénéité ethnique et la force des liens dans la société civile. Avec la croissance de la diversité ethnique, les liens se distendent, la présence dans les associations diminue, la confiance interindividuelle s’affaiblit. Et surtout, ce qui semble paradoxal, cet affaiblissement de la société civile est d’autant plus marqué qu’on a affaire à des sociétés à « haute confiance ». Comment l’expliquer ? Là encore, Pascal Boyer s’appuie sur la psychologie de la coopération et, ici, sur la difficulté à évaluer par avance la capacité coopérative d’agents extérieurs qui n’ont pas participé aux actions collectives antérieures. « Nous pouvons en déduire, écrit Pascal Boyer, que lorsque le signal d’une participation à la coopération se trouve dilué, par exemple par la présence de différentes ethnies dans l’environnement social, les gens ont tendance à moins s’investir dans les activités de la société civile ». Mais il ajoute un autre élément ayant trait à la position ambiguë des nouveaux arrivants vis-à-vis de la société d’accueil. Cette position ambiguë tient au fait qu’ils « bénéficient des résultats des objectifs communs auxquels ils n’ont pas encore pu contribuer. D’une certaine manière, les nouveaux arrivants sont, au moins temporairement, dans la même position que les resquilleurs : ils profitent des avantages sans en payer le prix ». Pascal Boyer citent plusieurs expériences montrant qu’un nouveau venu dans une organisation doit souvent se soumettre à des épreuves humiliantes avant d’être admis, c’est le cas typique du bizutage. Et celui-ci est d’autant plus sévère que l’institution est prestigieuse.

Pascal Boyer rejette ainsi l’explication de l’hostilité aux migrants par le racisme ou la xénophobie. Selon lui, ce faisant, on inverse les causes et les effets. La situation de nouvel arrivant bénéficiant d’avantages – par exemple d’allocations – sans avoir contribué à l’action collective est susceptible de déclencher une réaction émotionnelle « qui conforte alors l’idéologie xénophobe disponible, quelle qu’elle soit ».  Pascal Boyer en conclut également que le rejet des migrants sera plus élevé dans les sociétés à haute confiance qui peuvent comprendre la générosité à l’égard des nouveaux arrivants comme une « violation du pacte de coopération ». Ce sera moins le cas dans les sociétés sans grande coopération ni politiques de redistribution généreuses.

L’analyse au cœur de ce livre peut bien sûr prêter à débat et elle le fera certainement. Certains pourront critiquer le fait que l’effet des « structures sociales », qu’il soit matériel, culturel ou idéologique, y est totalement absent. C’est même le parti pris de l’auteur qui met toujours au premier plan l’effet des interactions individuelles et de leur permanence tout au long de l’histoire humaine. Le titre de la quatrième de couverture est volontairement un peu provocateur : « en politique tout est biologique ». Mais au fond, c’est l’intérêt de l’ouvrage de proposer, de bout en bout, une grille de lecture cohérente. Cela n’invalide pas pour autant d’autres types d’interprétation plus en ligne avec la tradition classique des sciences sociales. L’auteur fait d’ailleurs référence à certains de ces auteurs classiques comme Robert Putnam et Edward Banfield.

Pascal Boyer, L’Impossible démocratie. Comment nos instincts façonnent et déforment l’idéal politique. Robert Laffont, 2026