Leçons chinoises: la puissance scientifique et le temps long edit

5 May 2026

Le 27 janvier 2025, l’application mobile d’une entreprise chinoise basée à Hangzhou, DeepSeek, dépasse ChatGPT en tête des téléchargements sur l’App Store américain. Dans les heures qui suivent, mille milliards de dollars de capitalisation sont effacés sur les valeurs technologiques cotées à New York, dont la chute la plus sévère jamais enregistrée pour Nvidia. Le modèle publié, R1, rivalise avec OpenAI sur les principales épreuves de référence pour une fraction du coût de ses concurrents américains, et il est mis en accès ouvert. La stupeur dure quelques jours. Les explications affluent vite : vol de propriété intellectuelle, subventions cachées, optimisations comptables. Toutes ratent l’essentiel. En 1986, quatre scientifiques chinois adressent à Deng Xiaoping la lettre qui deviendra le Programme 863. Trente-neuf ans plus tard, leur pari produit ses fruits visibles.

La trajectoire chinoise n’est pas seulement un modèle de rattrapage, à base d’imitation et de montée en gamme progressive. Elle révèle de plus en plus nettement une ambition de leadership scientifique et technologique. Le sens du temps long est absolument central dans cette ambition. C’est aussi ce qui fait défaut au débat français. 

La stratégie chinoise: trois phases, dont quinze années où rien ne semble se passer

La trajectoire chinoise se laisse découper en trois phases d’une dizaine d’années chacune. La première, entre 1986 et la fin du siècle, reste invisible pour qui regarde de loin. Le Programme 863 cible sept domaines technologiques stratégiques, le Programme 973 lancé en 1997 finance la recherche fondamentale, les Projets 211 et 985 injectent des moyens massifs dans une centaine d’universités. Les indicateurs internationaux ne bougent quasiment pas. Les laboratoires chinois publient peu, leurs jeunes docteurs partent massivement aux États-Unis, leurs revues ne sont pas indexées dans les grandes bases bibliométriques. L’investissement public produit, pendant quinze ans, peu de résultats que la presse internationale juge dignes de commentaire.

La deuxième phase, entre 2000 et 2015, met en œuvre un rattrapage qui assume ses failles. La part de la recherche-développement dans le PIB chinois passe d’environ 0,5 % à 2 %. Le Plan des mille talents, lancé en 2008, propose à la diaspora scientifique chinoise des conditions matérielles calibrées sur les meilleures positions américaines, avec des délais de recrutement réduits à quelques semaines. Made in China 2025 fixe en 2015 des objectifs chiffrés sur dix secteurs critiques. La Chine produit pendant cette période une science massive en volume, médiocre en moyenne, brillante par endroits. La doctrine implicite consiste à construire d’abord l’écosystème, puis à viser la frontière.

La troisième phase, depuis 2015, voit le dépassement par endroits. La Chine dépose plus de brevets que les États-Unis à partir de 2017. L’Académie chinoise des sciences prend la tête du classement SCImago des institutions de recherche en 2025, devant le CNRS qui l’occupait traditionnellement. Son budget annuel équivaut à six ou sept fois celui de son homologue français. DeepSeek, Huawei sur la 5G, BYD sur les véhicules électriques, CATL sur les batteries : la trajectoire produit désormais ses résultats visibles, à un rythme qui surprend ceux qui n’avaient pas observé les vingt années précédentes.

Le fait politique central de cette trajectoire mérite d’être nommé sans détour. Elle a traversé trois présidences chinoises, plusieurs plans quinquennaux, une crise financière mondiale, une pandémie et une guerre commerciale ouverte avec les États-Unis. À aucun moment la priorité scientifique nationale n’a été remise en cause. Cette continuité, davantage que les milliards investis, constitue le trait central du modèle.

Une admiration trop vite consentie pour cette trajectoire serait politiquement maladroite et analytiquement fausse. Le système académique chinois souffre de pressions à la publication qui ont produit par le passé des scandales de fraude scientifique d’ampleur. La censure politique limite des champs entiers en sciences humaines et sociales. Le découplage technologique avec les États-Unis a fragilisé l’accès aux semi-conducteurs les plus avancés. La démographie pèse sur le vivier de jeunes chercheurs des décennies à venir. Et le système politique qui a porté cette trajectoire ne saurait être imité par les démocraties qui ont sur lui d’autres avantages, à commencer par celui de pouvoir produire de la science critique sur les choix du pouvoir lui-même.

La leçon utile tient ailleurs. Un État scientifique fort peut être reconstruit en partant de très loin, à condition d’accepter que cette reconstruction prenne quarante ans, qu’elle traverse des cycles politiques entiers sans être suspendue, et qu’elle accepte de perdre les batailles de court terme pour gagner celles de long terme. La leçon porte sur le temps, plus que sur la politique. C’est précisément sur ce terrain que les démocraties européennes sont les plus démunies.

L’épisode le plus récent en France illustre l’inverse exact de ce que la trajectoire chinoise suppose. Le 24 mars 2026, le PDG du CNRS adresse à ses directeurs d’unité un courrier annonçant un budget rectificatif 2026 incluant une réduction de 20 millions d’euros décidée en cours d’exercice. Le déficit du CNRS atteint 219 millions d’euros pour cette même année, après un cumul de plus de 500 millions d’euros de coupes et de charges non compensées depuis octobre 2024. Pour la première fois, des crédits déjà notifiés aux laboratoires sont repris en cours d’année. La France est passée en dix ans de la sixième à la treizième place mondiale pour le nombre de publications scientifiques, dans le même temps où la Chine augmentait de 10 % son budget de recherche.

Le verrou français tient à deux mécanismes qui se renforcent. Le premier est l’annualité budgétaire qui rend précaire toute priorité scientifique pluriannuelle, la loi de programmation de la recherche votée en 2020 ayant elle-même été amputée des deux tiers de sa marche budgétaire pour 2025. Le second est la monoculture institutionnelle héritée du pacte de 1945, qui place spontanément le grand organisme public au centre de toute discussion sur la recherche, et range les fondations, les structures hybrides et les laboratoires industriels dans une catégorie résiduelle dont la politique publique se préoccupe peu. Ces deux traits relèvent de choix politiques anciens, et sont révisables à ce titre.

Réinvestir et refonder

Sortir de cette impasse suppose deux gestes simultanés. Le premier est un réinvestissement budgétaire substantiel, sans lequel la France continuera de perdre chaque année des chercheurs, des publications et des brevets. Le rapport publié à l’automne 2025 par l’Observatoire du long terme examine en détail le décrochage français en matière de productivité depuis vingt ans et identifie l’innovation comme l’un des cinq leviers à mobiliser. Il propose un point de PIB supplémentaire pour la recherche sur quatre ans, un plan de rattrapage technologique sur quelques technologies-clés, une agence européenne de rupture sur le modèle de la DARPA.

Le second consiste à inventer, dans le cadre de la démocratie, des formes institutionnelles qui produisent l’équivalent fonctionnel de la durée chinoise sans recourir aux instruments politiques chinois. Ajouter des moyens à une architecture conçue pour des arbitrages annuels reviendrait à diluer ces moyens sans corriger la cause du décrochage. Trois leviers institutionnels se présentent, complémentaires de l’effort budgétaire.

Le premier levier consiste à créer trois ou quatre fondations reconnues d’utilité publique sur le modèle exact de Pasteur (1887) et de Curie (1909), ciblées sur des fronts contemporains identifiés : la longévité biomédicale, l’intelligence artificielle pour la science, la transition énergétique et les matériaux critiques, la biodiversité. La fondation reconnue d’utilité publique est une forme française inventée au XIXᵉ siècle et largement délaissée depuis 1945. Sa propriété centrale tient au statut : durée institutionnelle calibrée sur des décennies, dotation sanctuarisée, gouvernance associant représentants publics, mécènes et chercheurs. Elle survit aux quinquennats par construction. Une dotation initiale de 200 à 500 millions d’euros par fondation, avec mandat d’attirer du mécénat à hauteur équivalente sur dix ans, suffirait à amorcer le dispositif.

Le deuxième levier consiste à porter à l’échelle européenne ce que l’échelle nationale ne peut plus tenir. Une agence de rupture sur le modèle DARPA, déjà proposée par Mario Draghi en septembre 2024, déjà engagée par le Royaume-Uni avec ARIA et par l’Allemagne avec SPRIND, n’a de masse critique réaliste qu’au niveau européen. Un budget cible de cinq à dix milliards d’euros annuels reste atteignable rapporté aux ressources européennes cumulées, et constituerait l’instrument central pour les paris technologiques de rupture que ni la France seule ni les programmes-cadre actuels ne savent porter.

Le troisième levier consiste à introduire de la conditionnalité dans les soutiens publics aux acteurs privés. Les exemples étrangers existent. Les États-Unis ont durci la leur en 2022 avec le CHIPS Act, dont les récipiendaires des trente-neuf milliards de dollars d’aides à la fabrication de semi-conducteurs s’engagent contractuellement à ne pas étendre leur capacité avancée en Chine pendant dix ans, sous peine de remboursement intégral. La France, à l’inverse, distribue sept milliards d’euros annuels de Crédit d’impôt recherche sans contrepartie systématique sur la production de recherche vérifiable. Bpifrance et France 2030 financent des acteurs sans engagement de rétention des équipes ni de formation de doctorants. Les talents formés par les écoles publiques rejoignent les antennes parisiennes des géants américains sans qu’aucune contrepartie ne soit demandée à l’employeur. Pratiquer à notre tour une conditionnalité serrée ne menace pas les bénéficiaires français, ne chasse pas les antennes étrangères, et rappelle simplement qu’un soutien public engage.

La démocratie peut-elle tenir une stratégie sur trente ans?

L’objection qui surgit habituellement contre cette ligne consiste à observer qu’une démocratie ne sait pas tenir une stratégie de trente ans sur quoi que ce soit. L’observation décrit correctement le présent, mais sous-estime l’avenir possible. Les démocraties qui ne tiennent pas spontanément peuvent se doter de formes qui le font à leur place. Une fondation reconnue d’utilité publique a une durée statutaire qui excède son fondateur. Une loi de programmation pluriannuelle engage au-delà du quinquennat qui la vote, à condition d’être respectée par ceux qui l’ont votée. Un cadre européen rend coûteux le retour en arrière unilatéral d’un État membre. La maturité politique se construit institutionnellement, par des dispositifs qui rendent l’inconstance plus chère que la persistance.

La France a su faire cela deux fois. En 1887, quand la souscription nationale qui a suivi les travaux de Pasteur a permis la création d’une institution qui a traversé deux guerres mondiales et plusieurs républiques, et continue aujourd’hui de produire de la science de premier plan. En 1945, quand le pacte qui a refondé le CNRS, créé le CEA et lancé l’aventure publique de la recherche française a été conçu et porté par une coalition politique qui a su lui donner une stabilité institutionnelle de plusieurs décennies. Ces deux moments ont en commun une lucidité sur le fait que la science a besoin de plus de temps que la politique n’en accorde naturellement, et la volonté de créer les formes qui le lui donnent.

La France de 2065 sera le produit des institutions qu’elle aura ou non créées dans les années qui viennent. Pasteur, dans son discours de Douai du 7 décembre 1854, prononçait une formule qui retrouve dans le contexte présent toute son acuité : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. » Pour les politiques publiques aussi, le hasard favorise les institutions préparées.