IA et emploi: focus sur les ingénieurs edit

26 March 2026

Ces derniers mois, les effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi qualifié ont fait l’objet d’une attention médiatique croissante, avec une multiplication d’articles de presse annonçant une « job apocalypse » : des pans entiers des professions intellectuelles seraient rapidement automatisés. Que les journalistes s’en inquiètent, on ne s’en étonnera pas, car ils sont aux premières loges de cette évolution, dans un secteur déjà fragilisé par trente ans de révolution numérique. Mais cette inquiétude gagne plus largement les « manipulateurs de symboles » qui, comme l’avait prédit Robert Reich en 1991[1], étaient les grands gagnants de la mondialisation.

Les études empiriques disponibles (y compris un rapport récent d’Anthropic[2]) proposent pourtant une conclusion nettement plus nuancée. Si elles reconnaissent un potentiel de transformation significatif des tâches, elles soulignent aussi la complémentarité entre humains et machines, ainsi que la lenteur des processus d’adoption dans les entreprises et les institutions. Dans l’ensemble, ces travaux se montrent plus prudents dans leurs prédictions, insistant davantage sur une recomposition des métiers.

Apocalypse now?

Votre collègue de la comptabilité ne va pas disparaître du jour au lendemain, et cela fait déjà quarante ans que dans son métier on utilise des progiciels de gestion intégrés qui, d’une décennie à l’autre, ont transformé et réinventé ce métier[3]. Les études Future of Work de McKinsey nous ont ainsi appris à raisonner à l’échelle de la tâche, plus que du poste : des tâches apparaissent, disparaissent, se transforment, la personne qui les accomplit apprend et désapprend. Dans l’immense majorité des cas l’IA ne fait qu’accélérer cette transformation. Pour une raison très simple : c’est à partir des personnes en poste, à partir des organisations existantes, que l’IA se déploie. Cette viscosité est un fait majeur, que l’on a tendance à négliger. La « transformation numérique », ainsi, est loin d’être achevée alors qu’on en parle depuis des dizaines d’années. Le temps des organisations n’est pas celui des prédictions d’Olivier Babeau.

« Cette fois, c’est différent », nous objectera-t-on, en citant les 5 millions d’emplois évoqués dans une note de la Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM) à paraître le 1er avril mais qui a fuité dans la presse. Mais qu’est-ce qu’un emploi « menacé » ? Certaines activités pratiquées en freelance, comme la traduction, sont assurément menacées de quasi-disparition. Dans quelques secteurs exposés à une forte concurrence internationale et dont les professionnels coûtent cher, comme le jeu vidéo, la disponibilité des outils d’IA amènera très vite des arbitrages sur l’emploi — mais elle rééquilibrera aussi le jeu en faveur des studios français pénalisés par le coût du travail. Et dans des secteurs voisins on peut imaginer l’inverse : ainsi les quasi-monopoles des grands acteurs du SaaS (software as a service), comme le spécialiste des progiciels de gestion SAP, pourraient être concurrencés par de nouveaux acteurs capables de proposer aux entreprises des produits personnalisés : fini alors les effets d’échelle qui permettaient à une entreprise de 100 000 personnes de s’approprier un marché mondial, place à une nouvelle concurrence, de nouvelles entités plus petites et de nouveaux emplois (dont votre collègue de la compta si elle ou il a envie de changer d’air) ! Comme le note Vincent Champain, dans ce cas « l’IA supprime les rentes plutôt que les emplois[4] ».

Bref, mieux vaut éviter les généralités hâtives. Une approche par secteur ou par métier en dit avantage que les perspectives « grand angle » qui, au lieu d’éclairer le futur, l’aveuglent. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes penchés, dans un rapport pour l’Institut de prospective CentraleSupélec Alumni, sur un monde professionnel qui est au cœur de la révolution en cours : les ingénieurs. Qu’observons-nous ?

Le contexte plus large: une pénurie d’ingénieurs

Sans forcer le paradoxe, on pourrait soutenir que dans certains secteurs la question de l’emploi se pose à fronts renversés. Le BTP, au niveau mondial, connaît un déficit de plusieurs millions d’ingénieurs. Dans ce contexte, l’IA apparaît comme une ressource inespérée. C’est encore plus vrai dans notre pays. Dans les domaines de la construction, des travaux publics, des infrastructures, où l’inflation normative a le plus contribué à faire enfler la documentation technique et qui depuis longtemps peinent à recruter [5], l’IA peut être une ressource à double titre : pour compléter les équipes en manque de bras (et de cerveaux), et pour redonner de l’attractivité aux métiers en les débureaucratisant et en effectuant les tâches les plus fastidieuses.

Comme le note Julien Moutte, directeur technique chez Bentley Systems, dans la Technology Review du MIT (octobre 2024) : « Les ingénieurs doivent accomplir une quantité considérable de tâches fastidieuses et répétitives. Entre 30% et 50% de leur temps est consacré à la compression de modèles 3D au format PDF 2D. Si ce travail pouvait être effectué par des outils basés sur l’IA, ils pourraient récupérer la moitié de leur temps de travail et l’investir dans des tâches à plus forte valeur ajoutée. »

La pénurie d’ingénieurs est un fait structurel, et elle n’est pas facile à résorber même si les écoles ont fait des efforts pour former davantage. En France où 48 000 ingénieurs sont diplômés chaque année, 10 000 ingénieurs supplémentaires sont nécessaires par an et à très court terme afin de combler la pénurie de compétences, selon la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI). D’autres sources évoquent un déficit de 18 000 ingénieurs chaque année, dans un contexte marqué par l’effort de défense, la transition environnementale et l’ambition de réindustrialisation[6].

Cette pénurie se retrouve dans la plupart des pays industriels. L’Institut der Deutschen Wirtschaft a signalé en 2022 une pénurie de 320 000 spécialistes en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STEM). L’Association des ingénieurs allemands (Verein Deutscher Ingenieure, VDI) évoquant le fonds spécial de 500 milliards d’euros pour les infrastructures et la neutralité climatique approuvé le 18 mars 2025 par le Bundestag, estime que ses chances de succès sont compromises par une pénurie de dizaines de milliers d’ingénieurs et de professionnels de l’informatique[7].

L’article de la Technology Review cité plus haut explore plus particulièrement les domaines relatifs aux infrastructures8]« Aux États-Unis, on estime que d’ici 2031, il manquera 33 % de nouveaux talents, avec des postes à pourvoir dans les domaines du génie logiciel, industriel, civil et électrique. » Le Japon, autre puissance industrielle, prévoit un déficit de plus de 700 000 ingénieurs d’ici 2030. « Compte tenu de la durée de la plupart des projets d’ingénierie (la réparation d’un gazoduc endommagé, par exemple, peut prendre des décennies), la demande d’ingénieurs qualifiés continuera de dépasser l’offre à moins que des mesures ne soient prises. »

Des effets négatifs très localisés

Cela étant, l’IA peut aussi avoir un effet négatif sur l’emploi des ingénieurs. Cet effet s’inscrit dans une tendance plus globale, qu’ont documentée Erik Brynjolfsson et ses collègues et à laquelle une note récente de l’INSEE apporte quelques éléments spécifiques à la France.

Ces travaux révèlent un impact déjà lisible sur l’emploi salarié dans le secteur des activités spécialisées, scientifiques et techniques. Celui-ci, qui représente 8% de l’emploi salarié aux États-Unis, connaît une légère décélération : -0,2 % en 2025, après +0,3 % en 2024 et +2,5 % en 2023. « Dans le secteur plus spécifique des services de conception de systèmes informatiques et services connexes, qui représente 2 % de l’emploi salarié, l’emploi recule même depuis deux ans (-1,6 % en 2025, après -1,2 % en 2024). » En France, on observe le même phénomène dans le secteur des activités informatiques et services d’information. L’INSEE note que le phénomène touche les jeunes entrants sur le marché du travail dans les secteurs informatiques. « Plus précisément, les ajustements liés à l’IA pourraient, à court terme, se concentrer moins sur l’emploi total que sur la structure des embauches, en particulier sur les positions d’entrée dans certains métiers (fonctions support, administratif, conseil, certaines tâches de développement et d’analyse), et pénaliser fortement les jeunes[9]. »

Précisant ce point, Brynjolfsson et ses collègues[10] ont exploité des données administratives américaines qui révèlent une baisse relative de l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés depuis la diffusion de l’IA générative, de l’ordre de 16%. Mais un point important de leur étude est que « toutes les utilisations de l’IA ne s’accompagnent pas nécessairement d’une baisse de l’emploi. En particulier, l’emploi des débutants a diminué dans les applications de l’IA qui automatisent le travail, mais pas dans celles qui l’augmentent. » Or, et ce sera l’objet d’un prochain article, quand on considère les pratiques, aujourd’hui et dans un futur proche, c’est la figure de l’ingénieur augmenté qui surgit, plus que celle de l’ingénieur remplacé.

Dans notre propre étude, nous avons identifié deux segments à risque : les ingénieurs informaticiens, et ceux qui occupent des positions de consultants juniors. Dans le premier cas il s’agit d’une révolution structurelle et rapide, qui devrait être traitée collectivement, soit dans les entreprises ou institutions concernées, soit dans un cadre plus large. L’instrument est ici la formation, et les professionnels concernés ont pour eux d’être plus à l’aise que d’autres catégories professionnelles dans un cadre d’éducation formel. Ils ont d’ailleurs des compétences qui peuvent être mises à profit dans de nouvelles spécialités. L’effort collectif et individuel sera conséquent, mais il n’est pas hors de portée. La question est de ne pas laisser les individus ou les organisations seuls face à ce qui arrive.

Chez les juniors, et en particulier les consultants juniors, la question se pose dans termes différents. Une partie des tâches qu’on leur assigne aujourd’hui, le datacrunching par exemple,  peut être réalisée avantageusement par une IA. La tentation existe donc de se passer de leurs services. Mais le risque, en n’ayant plus de juniors… est de ne plus avoir de seniors. Les cabinets ont donc tout intérêt à résister à la tentation, et deux pistes apparaissent.

La première est de considérer les activités confiées aux juniors comme un apprentissage qui a en soi une valeur, et que l’output n’est pas seulement la valeur produite pour le client mais celle produite pour le cabinet.

La deuxième est la conséquence de la première : si des IA peuvent faire du datacrunching, il est probablement possible de confier des tâches plus intéressantes à des jeunes sortis d’écoles de haut niveau. De plus, loin d'être un simple substitut, l'IA constitue en elle-même un outil d'apprentissage redoutable. Comme nous l'observons avec les assistants de code ou d'ingénierie, ces outils peuvent se muer en d’excellents tuteurs interactifs. Ils permettent aux juniors de tester des hypothèses, de s’auto-former et de monter en compétence beaucoup plus rapidement sur des sujets pointus. Ceci d’autant plus que les jeunes ingénieurs sont aujourd’hui les plus au fait de ces techniques et les plus enclins à adopter ces outils, dont ils sont déjà de grands utilisateurs.

Le sujet des juniors est d’autant plus délicat que de nombreux ingénieurs commencent en cabinet, où ils acquièrent une expérience à spectre large qui leur est utile, par la suite, quand ils rejoignent l’industrie. On pourrait aussi imaginer des parcours différents : au lieu de commencer par le cabinet pour partir dans l’industrie, pourquoi pas commencer dans l’industrie, passer ensuite quelques années en cabinet, et repartir dans l’industrie ?

Les questions posées ici trouveront leur réponse au fil du temps. C’est une question d’imagination collective, et cette imagination se trouvera mieux employée à développer des solutions qu’à fantasmer une job apocalypse.

[1] Robert. B. Reich, The Work of Nations: Preparing Ourselves for 21st Century Capitalism, Simon & Schuster, 1991, trad. fr. L’Économie mondialisée, Dunod, 1993.

[2] Anthropic Economic Research, « Labor market impacts of AI: A new measure and early evidence », 5 mars 2026.

[3] La littérature empirique récente montre que la diffusion des technologies numériques (ERP, IT) ne s’est pas traduite par une réduction des fonctions administratives dans les entreprises américaines. Au contraire, les travaux d’Autor, Dorn et Katz mettent en évidence une augmentation de la part des emplois « non-production » (management, juridique, comptabilité), en particulier dans les grandes entreprises. Cette dynamique s’explique par une complémentarité entre digitalisation et besoins accrus de coordination, de conformité et de pilotage, qui l’emportent sur les effets de substitution du travail administratif. Voir David Autor, David Dorn et Lawrence F. Katz, « The Fall of the Labor Share and the Rise of Superstar Firms », The Quarterly Journal of Economics, 135, 2, mai 2020. Pour des données précises aux États-Unis, la source de référence est le U.S. Bureau of Labor Statistics. Les données proviennent de deux enquêtes croisées : le CPS (Current Population Survey), une enquête mensuelle auprès des ménages qui permet d’obtenir le nombre de personnes employées par profession (utilisée pour le volume total de comptables), et l’OEWS (Occupational Employment and Wage Statistics), une enquête auprès des employeurs qui détaille les effectifs par métier et par secteur. Pour l’année 2000, le nombre d’Accountants and Auditors est de 1,045 million sur une population active totale occupée de 135 millions ; en 2020 le nombre d’Accountants and Auditors à passe à 1,392 million pour une population active totale occupée de 148 millions. Merci à David Chopin qui nous a aidés à repérer ces chiffres.

[4] Vincent Champain, « La SaaSpocalypse : quand l’IA supprime les rentes plutôt que les emplois », Les Echos, 13 février 2026.

[5] Abdallah Khoury, directeur régional chez Vinci Energies, évoquait encore il y a quelques mois les difficultés persistantes rencontrées pour recruter des ingénieurs dans le secteur du BTP : « On sent, depuis l’épidémie de Covid-19, que la pénurie s’est aggravée. » (Le Monde, 13 novembre 2024)

[6] Violaine Cherrier, « Emploi des ingénieurs en 2024 : on fait le point », Le Monde des grandes écoles et universités, 110, 26 juin 2024. Marc Ferracci, ministre délégué à l’Industrie, s’inquiétait en novembre 2024 de la pénurie d’ingénieurs pour l’effort de réindustrialisation : « Nous avons du mal à recruter des ingénieurs, notamment dans les domaines de l’automobile et de la chimie. » (Le Monde, 18 novembre 2024)

[7] « Ingenieursverband: Zu wenige Fachkräfte für Infrastrukturpaket », N-TV, 18 mars 2025.

[8] « Investing in AI to build next-generation infrastructure », MIT Technology Review, 21 octobre 2024.

[9] INSEE, « Inflation ravivée, croissance fragilisée », Note de conjoncture, mars 2026.

[10] Erik Brynjolfsson∗ Bharat Chandar, Ruyu Chen, « Canaries in the Coal Mine? Six Facts about the Recent Employment Effects of Artificial Intelligence », 13 novembre 2025.