Contre un livre, le débat interdit edit
« Brûlot », « apprentis sorciers », « projet idéologique antisyndical », « enterrement du dialogue social », etc. Propos lapidaires. N’en jetez plus. L’accueil fait à notre essai Sauver la démocratie sociale, cosigné avec Gilbert Cette et Richard Robert[1], a été marqué par une campagne de presse d’une rare hostilité, lancée dans L’Humanité et portée jusque dans les colonnes de L’Opinion, en passant par différentes interventions sur les réseaux sociaux. Dans une précédente tribune parue ici-même, les lecteurs de Telos ont pu se faire une idée de ce livre publié dans la collection exigeante longtemps dirigée par Raymond Aron. Que des critiques s’expriment, c’est le jeu et elles sont bienvenues. Mais le tir de barrage qui a accueilli notre livre est d’une autre nature[2]. On est là face à une entreprise qui vise à le disqualifier a priori, ce qui revient à interdire tout débat. Et surtout à s’en tenir là, en évitant d’aborder toute question de fond. Et pour cause : comme il est facile de le constater, parmi ceux qui condamnent notre ouvrage, peu l’ont lu. Le propos repose souvent sur la seule lecture des propositions formulées en fin d’ouvrage (2 pages !) ou sur la « quatrième de couverture », en ignorant superbement les 239 pages qui mènent à ces propositions. Pire encore, certains n’ont lu que les titres de presse les plus incendiaires ou les commentaires les plus militants, se contentant de « commenter les commentaires » ce qui est très pratique et fait gagner beaucoup de temps. Bref. Ne pas parler de ce dont parle l’ouvrage, et éviter que d’autres le lisent, c’est ici la règle et le but du jeu.
Ne pas parler de ce dont parle l’ouvrage
Deux grands points sont ignorés dans la presque totalité des critiques faites jusqu’à ce jour et pourtant il s’agit de points centraux. L’ouvrage traite des grandes réformes sociales et juridiques sur la longue durée, de l’après-1968 à 2023. La plupart de ces réformes furent conçues pour répondre aux transformations du monde, de l’économie et de l’entreprise, en modernisant des relations sociales qui s’étaient figées dans la conflictualité, au lieu que chez nos voisins elles avaient pris une forme contractuelle moins flamboyante mais plus vivante. Dans ce contexte, la France est l’un des pays européens qui sous des gouvernements très divers, de droite ou de gauche, s’est le plus mobilisé au cours des soixante dernières années pour réformer le dialogue social. On est en présence d’une longue tendance historique qui permet de comprendre des processus qui ont marqué les réformes et c’est cette tendance qui constitue l’objet central de l’ouvrage. Quid de cette mise en perspective dans la plupart des critiques ? Chut, n’en parlons pas. Tout sur les détails. Rien sur le fond.
La même chappe de silence vient recouvrir les analyses qui interrogent l’échec de ces tentatives. Car, des initiatives lancées par Jacques Delors aux ordonnances Macron en passant par les réformes passées par la gauche (les lois Auroux, les réformes entreprises par Michel Rocard, la loi Aubry II, les lois votées sous la présidence de François Hollande) ou la loi Larcher, les attentes des réformateurs ont le plus souvent été déçues. Pour quelles raisons ? Cette question cruciale constitue l’un des pivots de l’ouvrage mais… elle ne semble nullement intéresser les contempteurs du livre. La question, quelle question ?
Heureusement, il existe d’autres points de vue pour lesquels le livre ouvre un débat utile et nécessaire ou qui offrent la parole à certains acteurs et intellectuels dont les avis sont partagés[3]. Ou des textes qui, en dépit de vives réserves à notre égard, abordent des questions de fond même si cela se fait parfois à partir de contresens que l’on espère involontaires.
Démocratie politique et démocratie sociale (en réponse à Rémi Bourguignon)
Pour nous, l’une des raisons essentielles de l’infortune des réformes est largement liée à un fait majeur, la faiblesse des syndicats. Cette faiblesse, une exception française dans le paysage social européen, éclaire de nombreux aspects du contexte des relations professionnelles dans notre pays. Elle explique aussi les rapports entre la démocratie sociale et la démocratie politique, qui renvoient très directement au rôle de l’État face aux partenaires sociaux.
La thèse centrale de l’ouvrage est que l’État a toujours joué un rôle fondamental dans la mise en œuvre des réformes, mais aussi dans l’institutionnalisation de la démocratie sociale qui, en France et contrairement à d’autres pays, n’aurait pu exister sans son concours. C’est précisément sur ce thème que sont apparues certaines critiques à vrai dire assez surprenantes comme celle de Rémi Bourguignon dans un entretien à L’Opinion[4]. Pour lui, ce que nous écrivons en 2026 dans Sauver la démocratie sociale contredit et renverse l’analyse que nous faisions des rapports entre démocratie sociale et démocratie politique dans un ouvrage paru en 2020 : Le Social et le Politique[5]. D’après lui, notre analyse reposait alors sur un constat : l’avènement de la démocratie sociale était d’autant plus difficile qu’il se heurtait aux rapports complexes sinon conflictuels entre démocratie sociale et démocratie politique (et donc l’État et le législateur).
De l’inconstance théorique des auteurs?
Rémi Bourguignon nous fait dire ce que nous n’avons jamais dit. Le « difficile avènement de la démocratie sociale » est avant tout dû aux faiblesses intrinsèques qui marquent historiquement la démocratie sociale en France. Dans Sauver la démocratie sociale, il est certes question d’un État qui « garde toujours la main » et il en est de même dans le livre paru en 2020[6]. Mais nous montrions alors que cette présence de l’État visait non pas à entraver l’institution de la démocratie sociale mais au contraire à pallier les carences de celle-ci pour l’établir sur des assises plus solides. « (En France) — écrivions-nous — la démocratie sociale repose sur des équilibres mal assurés, voire fragiles. (…). Sa crédibilité auprès de l’opinion reste faible (…). (En outre), la faiblesse et la division des syndicats explique en grande partie les carences de la démocratie sociale à la française »[7]. C’est ce qui explique qu’une part importante des rapports entre la démocratie sociale et l’État se joue au travers de l’acteur syndical, non seulement à cause de son rôle au sein du dialogue social mais aussi et surtout à cause des faiblesses qui le caractérisent depuis toujours[8]. Ainsi, loin de s’opposer à elle, c’est l’État qui par son action permet à la démocratie sociale d’exister[9]. En d’autres termes, ce que Rémi Bourguignon nomme « l’avènement de la démocratie sociale » n’est pas dû à l’affirmation volontaire de celle-ci face à l’État mais a été permis grâce et seulement grâce à l’action essentielle de ce dernier. C’est en ces termes que les rapports entre démocratie sociale et démocratie politique sont analysés tant dans Le Social et le Politique que dans Sauver la démocratie sociale. En bref, le renversement d’analyse dont parle Rémi Bourguignon n’existe pas.
Un État responsable de la conflictualité sociale?
Rémi Bourguignon attache décidemment beaucoup d’intérêt à l’État. Pour lui, la « conflictualité des rapports sociaux » ne s’explique pas par la faiblesse des syndicats comme nous le soulignons dans l’ouvrage mais par « l’attitude de l’État à l’égard des syndicats ». Oups ! Dans un contexte où le syndicalisme est faible et où la tâche de l’État fut d’instituer la démocratie sociale et dans ce cadre de rééquilibrer au mieux les rapports des syndicats à un patronat doté, lui, de pouvoirs réels, quid de « l’attitude de l’État à l’égard des syndicats » ? Et de sa responsabilité quant à la conflictualité des rapports sociaux ? Sauf à nier la réalité, n’est-on pas plutôt en présence d’un État dont le but fut surtout d’assurer « la résolution des conflits » pour reprendre la définition du politique de Max Weber ? Et donc d’instaurer des espaces de compromis visant notamment à juguler la conflictualité sociale qui est l’un des traits du contexte français comparé à beaucoup de pays européens ?
En fait, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, l’État ou le politique fut comme nous le montrons dans l’ouvrage « le grand architecte des relations professionnelles »[10]. Ce sont là des faits historiques bien établis, mais souvent mal connus y compris du côté des acteurs, d’une partie des spécialistes ou des militants. Dès le début des années 1950 et dans les décennies suivantes, on assiste à une immense mobilisation du droit qui vise à une institutionnalisation des syndicats afin de compenser leur faiblesse. En Europe, la France est certainement l’un des pays — voire le pays — qui intervient le plus massivement en vue d’imposer puis de renforcer la présence des syndicats à tous les niveaux des relations professionnelles. Et, nous le montrons, ce trait s’est encore renforcé dans l’histoire récente. Entre 2004 et 2018, on passe d’un droit visant à l’institutionnalisation des syndicats à un droit visant à élargir considérablement le champ de compétence de la négociation collective. L’espace décisionnel des partenaires sociaux et donc des syndicats a été continûment élargi, ceux-ci pouvant désormais élaborer des normes se substituant éventuellement à celles du Code du travail dans les seules limites des libertés et des droits fondamentaux ou du droit supranational.
Alors, l’État est-il vraiment à la source de la conflictualité des rapports sociaux au vu de son attitude à l’égard des syndicats comme le pense Rémi Bourguignon ? Sans nul doute, beaucoup aimeraient avoir des adversaires ou des « ennemis » aussi complaisants.
Des réformes inachevées ou mises en échec
Un droit du travail adapté au XXIe siècle ? À l’évidence, les réformes menées dans la période qui court des lois Auroux aux ordonnances Macron s’inscrivent à divers degrés dans ce cadre[11]. Pour Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen, la loi n’est pas seulement appelée à « protéger le salarié », elle concerne aussi la « liberté d’initiative de l’employeur » car « une entreprise doit pouvoir réaliser ce pourquoi elle a été conçue »[12]. Traduite en termes de négociation collective, la loi vise ainsi à établir des liens et des compromis entre une meilleure protection des travailleurs et un renforcement de l’efficacité économique, ce qui n’est pas toujours apprécié dans certains milieux militants. Pour l’avoir rappelé dans l’ouvrage, nous avons parfois eu droit à des volées de bois vert.
Avec le recul, force est de reconnaître que les réformes qui ont ouvert aux partenaires sociaux de nouvelles possibilités de décider et de forger des normes sociales ne se sont guère traduites dans les pratiques de l’entreprise ou sinon de façon très marginale. Les partenaires sociaux ont montré leur incapacité à se saisir des possibilités qui leur étaient offertes pour créer des normes conventionnelles. Pire, ils ont parfois décrié des réformes qui leur donnaient pourtant de l’autonomie et du « pouvoir d’agir et de décider ». À un autre niveau, sur le plan interprofessionnel, le jeu s’est grippé à partir de 2015.
De fait, le bilan des politiques de réformes est simple à faire. Beaucoup de réformes, une culture conflictuelle toujours présente, des négociations d’entreprise enclavées dans le cadre légal et peu innovantes et enfin une emprise de l’État toujours évidente faute d’avoir trouvé des relais efficaces et suffisants au sein de la société et parmi les acteurs concernés. Cela est dû à ce que ce que nous nommons dans Sauver la démocratie sociale la « mère des batailles » n’a pas été gagnée, loin de là.
La mère des batailles
La « mère des batailles » qui conditionne la réussite de l’ensemble des réformes de la démocratie sociale, c’est la réduction conséquente de l’émiettement syndical. Dans notre ouvrage, elle renvoie à la première de nos propositions : une hausse significative des seuils de représentativité aux élections professionnelles, visant explicitement à provoquer un mouvement de consolidation, réduisant le nombre de centrales représentatives dans les branches et au niveau interprofessionnel. Que n’avons-nous pas fait là ? De multiples réactions sur les réseaux sociaux ou ailleurs nous ont reproché de faire fi de l’histoire du syndicalisme et de la diversité des identités qui en ont découlé voire de vouloir affaiblir ou appauvrir le syndicalisme. Elles sont souvent du fait — et nous le comprenons — de militants d’organisations menacées par la hausse du seuil de représentativité. Mais surprise, elles sont aussi du fait de responsables communistes qui viennent au secours de la CFTC, de la CFE-CGC voire de FO alors que la CGT serait l’une des grandes bénéficiaires de la hausse des seuils de représentativité ! Là où ils sont, Benoît Frachon et Georges Séguy doivent en être tout marris[13]… Bref. Beaucoup de protestations mais les faits sont là et ils sont têtus.
La déclaration commune « CGT-CFDT » de 2006 et la loi de 2008 auraient dû aboutir à une consolidation du paysage syndical. Réussie, elle aurait été la clé de voûte d’un ensemble de réformes instituant des acteurs moins nombreux et plus puissants. Mais la main du législateur a tremblé. À cause des seuils (trop bas) retenus, elle a donné lieu au contraire à un champ syndical encore plus fragmenté.
L’argument majeur de ceux qui, à l’encontre de nos thèses, prônent la conservation du système actuel est de se référer au pluralisme. Pour eux, le pluralisme est le garant du « caractère démocratique de la démocratie sociale ». L’argument semble imparable mais confronté au réel il l’est beaucoup moins. Et il devient très fragile, si l’on dit que le principe de l’élection est l’une des assises essentielles de la démocratie. Dans les quarante dernières années, on est passé de cinq à huit organisations nationales. Trop de choix tue le choix ? Dans la période où le pluralisme s’est renforcé, le taux de participation des salariés aux élections professionnelles n’a cessé de fortement baisser. Pour le secteur privé et nationalisé, il est passé de 43% à 36,5% entre le cycle « 2013-2016 » et le cycle « 2021-2024 ». Pour certains, la faiblesse de la participation est due au poids des TPE qui sont des « déserts syndicaux ». Certes mais alors quid de la Fonction publique où le phénomène « TPE » n’existe pas, où les droits syndicaux sont respectés et où la participation électorale fut vraiment forte dans le passé ? Des chiffres ? Sur l’ensemble de la Fonction publique, le taux de participation était de 49,8 % en 2018 ; il est de 43,7% en 2022. Une abstention majoritaire.
À un niveau général, jouent ici une réelle désaffection et une inquiétante défiance des salariés à l’égard des syndicats. Or dans les pays où la fragmentation syndicale est peu élevée, la confiance des salariés s’avère bien plus forte. En France, le taux de confiance des salariés est minoritaire : 37% ; en Allemagne, 55% ; au Royaume-Uni, 51%. Enfin, un dernier constat s’impose. En Europe, les modèles sociaux que l’on cite souvent en exemple renvoient à des pays où le nombre de syndicats est peu voire très peu élevé et où ces derniers disposent d’une influence, d’une légitimité et d’une puissance bien au-delà de celles des syndicats français (Allemagne et pays du Nord de l’Europe par exemple).
C’est pour toutes ces raisons que dans l’ouvrage, la réduction du nombre d’organisations syndicales est notre proposition première. Mais aussi l’une des causes premières de beaucoup de ceux qui nous critiquent en déformant souvent nos propos tout en adoptant une posture qui nous interroge. Pourquoi vouloir conserver un système de représentations syndicales qui constitue précisément l’une des raisons centrales de la faiblesse de la « démocratie sociale à la française » ?
Oui au débat!
Oui au débat ? Certes, mais un débat ouvert et qui porte sur des questions de fond. Encore faut-il que ne soient ni tronquées, ni travesties les propositions que nous faisons pour renforcer le syndicalisme mais aussi la négociation collective et le compromis, source essentielle du fait démocratique. Ni qu’elles soient taxées d’antisyndicales alors qu’elles renvoient à des modèles historiquement liés à la gauche social-démocrate européenne, qui constituent dans le monde capitaliste des modèles d’influence et d’efficacité syndicales. Ou qu’elles soient passées sous silence lorsque nous prônons des concessions patronales d’importance comme le renforcement de la présence des représentants des salariés au sein des Conseils d’administration ; ou la transformation du CESE comme « temple » accueillant les négociations interprofessionnelles en lieu et place du siège du MEDEF ; ou la présidence des CSE laissée dans certains cas (de fait assez nombreux) aux représentants des salariés.
Alors, oui au débat mais pour un vrai débat. Car un débat ce n’est pas un débat qui tronque, qui travestit ou tait les éléments essentiels qui lui donnent vie. C’est un débat qui porte sur le fond et éclaire ceux qui y prennent part ou ceux qu’il concerne, dans les entreprises notamment. Encore faut-il avoir lu le livre et pas simplement les commentaires qui en sont faits ou la 4e de couverture.
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[1] Gilbert Cette, Guy Groux, Richard Robert, Sauver la démocratie sociale. Du conflit au contrat, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 2026.
[2] Le « nous » utilisé dans le texte possède un double sens : le « nous académique » et à l’occasion le « nous » du collectif des auteurs de l’ouvrage.
[3] Les Échos, 13-14 février 2026 ; Le Monde, 19 février 2026 ; Le Figaro, 26 février 2026.
[4] L’Opinion, 26 février 2026 ; Linkedln, 27 février 2026.
[5] Guy Groux, Richard Robert, Martial Foucault (dir.), Le Social et le Politique, Paris, CNRS Éditions, 2020.
[6] « Garder la main », formule de Nicole Notat à propos de l’État lors d’un entretien accordé aux auteurs.
[7] Le Social et le Politique, p. 15.
[8] Ibid., p. 17.
[9] Outre l’ouvrage cité ci-dessus, on peut lire : Guy Groux, « La démocratie sociale ou l’autonomie revendiquée mais jamais assumée », Cités, n° 77, 2019, et « Démocratie sociale et tutelle politique », Cités, n° 85, 2023.
[10] Emprunt fait à l’intitulé d’une recension concernant un ouvrage sur l’État et le dialogue social, Le Monde, 24 août 2023.
[11] Sur l’ambiguïté des lois Auroux pour un regard de gauche et critique, voir Jacques Freyssinet, « La troisième loi Auroux et la négociation d’entreprise dérogatoire », Éclairages, IRES, n° 25, avril 2023.
[12] Robert Badinter, Antoine Lyon-Caen, Le Travail et la Loi, Paris, Fayard, 2015, p. 15.
[13] « Brûlot », Le Billet de Gérard Streiff, CommunisteS, 4 mars 2026.
