Collectifs de journalistes: une réponse à la mutation des médias d’information edit
Lors d’un recensement réalisé fin 2025, ils étaient une quarantaine de regroupements de journalistes pigistes, se revendiquant comme « collectifs de journalistes ». Interrogée sur ce qu’il fallait entendre par là, l’animatrice de l’un des plus actifs proposait la définition suivante : « Des regroupements de journalistes travaillant à la pige pour produire des contenus d’information destinés aux médias ». Cette définition dit qu’ils ne sont ni des collectifs de représentation, tel « Profession pigistes » et nombre d’associations de journalistes, ni des collectifs revendicatifs comme « Prenons la une » ou l’AJAR, de même qu’ils n’ont aucun lien avec un syndicat. De fait la plupart se revendiquent de « la pige choisie », ayant quitté les rédactions pour « retrouver du sens » à leur métier : faire un pas de côté vis-à-vis de l’information de flux pour se consacrer au lent, au long, à l’approfondi…
Les collectifs de journalistes recouvrent des réalités extrêmement diversifiées : S’ils ne sont jamais très nombreux, au maximum une trentaine, les plus petits ne comptent que trois à quatre pigistes. Du point de vue du statut, ils ont souvent opté pour l’association, mais certains préfèrent rester informels. Du point de vue de l’activité, ils peuvent être généralistes et multisupports, alors que d’autres revendiquent une spécialité ou une dominante, comme le reportage (WeReport, Hikaya), l’enquête (Enketo), l’économie (collectif des journalistes économiques de Bretagne) le journalisme de solution (Solvo), etc. Nombreux sont ceux qui sont localisés, à Paris (Extra-Muros, Focus…), à Lyon (Sources), à Marseille (Presse Papiers), en Bretagne (Les Ronces), dans les territoires ruraux du Sud-Ouest (Champs libre), alors que d’autres sont répartis sur tout l’hexagone, voire hors des frontières. Plutôt que de s’attacher à un modèle d’organisation précis, ce qui les rapproche est plutôt une dynamique d’activité de production d’information, hors des rédactions.
S’entraider face à la solitude
S’épauler, s’entraider, échanger : cela commence toujours par ce triptyque qui restera le pivot de l’activité de tout collectif de journaliste : s’épauler et s’entraider. « C’est vraiment une dynamique de soutien. Lire les synopsis des unes et des autres, partager le carnet d’adresses, proposer des piges, trouver des interlocuteurs ». Là-dessus va se greffer le partage, de temps et de moyens, avec des réunions régulières d’échanges, dites « conférence de rédaction ». Les moyens peuvent être des outils techniques et lorsqu’il y a un ancrage géographique, des locaux. Pour les plus anciens et les plus structurés le soutien peut prendre la forme de dispositifs de formation, de coaching des plus jeunes, voire de simples échanges de formations entre membres : « Ça peut être un photographe qui nous donne quelques trucs pour faire de bonnes prises de vue… ». Au-delà de l’entraide dans le travail, le soutien se traduit en moments de convivialité, mais aussi de soin des autres. Les manifestations de convivialité sont moments de rencontre et de décompression, parfois festifs. Le soin des autres s’exprime plutôt par des moments prolongés d’une, voire plusieurs journées de « séminaires », au cours desquelles s’échangent les situations personnelles, y compris de souffrance psychique, face à l’incertitude, la confrontation à des situations qui blessent (lors de reportages par exemple), face aussi aux drames de la vie de chacun.
Le besoin d’entraide est d’abord une réponse à la précarité. Or celle-ci se présente comme une tendance de fond de l’emploi pour les journalistes, puisqu’un quart des cartes de presse sont détenues par des journalistes en pige ou en CDD. Chez les plus jeunes (30 ans ou moins), ce chiffre monte à 63,31% selon les statistiques de la Commission de la carte en 2025. Très symptomatique, l’enquête du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL), secteur neuf par excellence, révélait la même année que la précarité était chez ses adhérents de 67,71%[1].
Le phénomène est même plus large puisque nombre de pigistes n’accèdent pas à ladite carte, faute de revenus suffisants, ou parce qu’ils travaillent avec un statut d’intermittents du spectacle (quand ils sont employés par les sociétés de production qui fournissent des programmes aux médias audiovisuels), ou qu’ils sont payés sur facture, voire en droits d’auteurs. Autant de situations qui génèrent insécurité financière et solitude, alimentant le phénomène des collectifs. Ceux-ci seraient à la fois conséquence et réponse à la question de cette précarité, et de plus en plus identifiés comme telles par les jeunes journalistes. Cette question prendra davantage son sens lorsque la précarité se couple avec les risques pris dans l’exercice du métier, comme pour les reporters de guerre ou certains journalistes d’enquête.
Pour autant la démarche n’est pas que défensive, elle veut aussi entreprenante. On se regroupe pour imaginer et développer des « projets en commun » : enquêtes, reportages, dossiers… le plus souvent marqués par du long, du lent, de l’approfondi. Dans la plupart des cas cela reste un horizon, alors que dans les faits ce sont des collaborations à deux ou trois, jouant sur des complémentarités de spécialités ou d’écriture (texte et image notamment). Il n’en reste pas moins que plusieurs collectifs ont porté des projets lourds, à l’image de Argos dans le domaine de l’environnement ou encore de Youpress avec « Femmes à abattre ». Dans ce cas, tout le collectif, soit douze journalistes, a enquêté une année. L’une d’elles s’est formée au data journalisme, une autre s’est initiée la fonction de coordination. Une banque de donnée des féminicides à l’échelle de la planète a vu le jour, avant la réalisation d’enquêtes sur les principaux continents.
Une aubaine pour les rédactions
Les collectifs de journalistes ne se développent pas hors sol. L’inventaire des médias qui leur commandent articles et sujets audio ou vidéo révèle un large spectre de médias, y compris de la presse locale, tel Ouest-France ou La Voix du Nord. Il fait surtout ressortir trois dominantes, signifiantes.
La première est constituée par les médias d’information indépendants, souvent exclusivement en ligne (à l’image des Jours, de Disclose ou des Rue89 locales), adhérents du SPIIL. Ce sont des médias d’enquêtes, de reportage, certains très spécialisés, notamment sur les questions d’environnement, de santé, de ruralité, de genre, de diversité, etc. Leur modèle économique repose sur une information à valeur ajoutée rémunérée par l’abonnement, mais aussi par l’appel à des financements participatifs. Faute d’effectifs journalistiques suffisants, ils s’appuient largement sur une information approfondie, spécialisée, produite par des journalistes précaires comme le souligne l’enquête du SPIIL. On peut quasiment parler ici d’un écosystème, tant les uns et les autres sont interdépendants. Les bourses du Fonds de la presse libre (FPL) l’illustrent bien, puisque les collectifs qui soumissionnent à celui-ci vont produire des enquêtes, reportages, dossiers, qui se retrouveront dans ces médias indépendants qui le dotent financièrement.
Un second groupe de commanditaires est celui de médias généralistes s’adressant à des publics éduqués, gros consommateurs culturels, solvables. Ces médias pensent leur développement en appuyant également sur cette information à valeur ajoutée. Ceux de la presse écrite et numérique reposent toujours plus sur l’abonnement (tels Monde, de Libération, des Echos, La vie, etc.) et ne peuvent justifier celui-ci que par une information fiable, approfondie, très travaillée. Les mêmes besoins se retrouvent pour les radios et télévisions entendant fidéliser ces mêmes publics, soit principalement Arte, France Culture, France Inter, RFI, France 24... Ils ont leurs rédactions, mais les tensions sur les modèles économiques, parfois les tensions institutionnelles avec les débats sur les moyens dédiés au service public, conduisent à un besoin accru de recours à une main d’œuvre extérieure, compétente, et moins coûteuse, qu’ils trouvent dans les collectifs.
Un troisième groupe est plus diffus, mais essentiel aux collectifs de journalistes en contribuant au lissage des revenus de leurs membres. Il s’agit de la presse spécialisée, professionnelle (économique, juridique, médicale…) ou magazine (notamment féminine). Le secteur est traditionnellement employeur de pigistes. Dans une période de fragilisation des modèles économiques, les collectifs leur apportent à la fois compétence et tarifs contenus. Les collectifs leur fournissent même une contribution à la formation des pigistes dont ils ont besoin, via des systèmes de mentorats (50 mentors pour 200 mentorés en 2025), là où la formation des écoles révèle des lacunes.
Pour ces trois composantes les collectifs de journalistes procurent des contenus longs, produits dans la durée, compétents, clé en main. Les coûts sont, de fait, maîtrisés avec garanties de qualité de rendu. Certains collectifs sont même contributeurs à leur financement de cette information, via l’appel au don (crowdfunding), le recours à des fonds publics (notamment européens pour Argos), ou encore les prolongements hors média (livres, documentaires, podcasts, expositions).
In fine, les collectifs de journalistes sont des initiatives entreprenantes, mais ils sont aussi et surtout les enfants de la crise des revenus des médias d’information. La presse écrite et numérique, média le plus touché, a perdu environ un tiers de son chiffre d’affaires au cours des quinze dernières années. D’un côté c’est ce qui pousse les rédactions à cette sous-traitance de contenus d’information à valeur ajoutée. De l’autre c’est ce qui contribue à l’extrême dépendance de ceux-ci à la conjoncture médiatique et hors média (édition, EMI, etc.), sans parler du cadre juridique et social (droits des pigistes, indemnisation du chômage, etc.).
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[1] Cf. Baromètre sociale des Assises internationales du journalisme, à partir des données de l’enquête réalisée par le SPIIL et Audiens.
