Le grand déclassement français edit

29 January 2026

Le dictionnaire Larousse définit le déclassement comme l’action qui contribue à faire sortir une entité de son rang initial, qui contribue à sa dévalorisation. Cette définition s’applique bien aujourd’hui à la France et la manifestation la plus claire en est sa position économique dans le concert des pays développés.

La richesse produite par habitant en France stagne en effet depuis la crise de 2008 et dans le classement mondial sur cet indicateur, la France perd continûment des places : elle se classe aujourd’hui en 24e position, alors qu’elle occupait la 11e place dans les années 1990[1]. La figure 1 montre que le décrochage avec notre voisin allemand (lui-même pas si bien placé, en 17e position) n’a fait que s’accentuer depuis 2008. Au regard de sa population, la France produit moins de richesses que le plus grand nombre des pays développés. On en connaît bien une des raisons principales : avec un taux d’emploi global relativement plus faible et une durée du travail par personne en emploi moins élevée, la France présente la quantité de travail par personne en âge de travailler parmi les plus faibles d’Europe. C’est l’une des raisons pour lesquelles le PIB par habitant a décroché.

 Figure 1. PIB par habitant en France et en Allemagne depuis 1980 (Source FMI) 

Ce déclassement économique contribue à durcir les relations sociales car la stagnation de la richesse produite rend plus âpre la question du partage du revenu. Une des traductions politiques en est la montée des extrêmes (même si celle-ci a aussi d’autres causes) et le repli des partis politiques sur la seule défense des intérêts de ce qu’ils considèrent être leur clientèle électorale.

Face à ce déclin, la France comme nation semble également se replier sur la défense d’intérêts à courte vue dans un réflexe purement défensif. L’épisode affligeant du refus français de l’accord du Mercosur, bien analysé dans deux articles récents de Telos, en est un signe patent. Il est manifeste d’un déni, d’un reniement et d’un repli sur soi. Un déni, car comme l’ont montré les articles cités et comme le disent tous les économistes spécialistes de la question, cet accord est profitable à l’Europe, et donc à la France, et ses effets négatifs sur certains secteurs, notamment agricoles, sont marginaux, contenus et maîtrisés. D’un reniement, car les partis politiques de droite et du centre qui devraient défendre des valeurs libérales et d’ouverture renoncent à celles-ci au profit d’autres qui sont en réalité des valeurs souverainistes qu’on croyait réservées à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche.

De la part de la droite française ce n’est pas vraiment surprenant car elle n’a jamais, sauf à de rares moments, assumé une position libérale. Mais on se demande alors qu’elle est véritablement sa boussole idéologique. On la cherche en vain sinon pour considérer qu’elle semble obéir à de simples calculs électoraux. On pourrait ajouter que la mythologie gaullienne exaltant la grandeur de la France et sa position singulière par rapport au reste du monde et aux grands blocs continue d’alimenter l’imaginaire de la droite française alors qu’elle est devenue totalement anachronique et contreproductive.

De la part d’Emmanuel Macron et de ses soutiens, c’est plus étrange et plus triste. Car, au début de son mandat Emmanuel Macron avait, pour la première fois dans la vie politique française, assumé une position sociale-libérale qui est aux antipodes de l’idée de se fermer au monde extérieur. Au contraire, cette position prônait l’ouverture, l’adaptation à la modernité et le pragmatisme. Quel recul et quel reniement en effet quand on en vient à s’allier avec la Hongrie pour rejeter cet accord ! Comment Macron l’européen peut-il adopter une position qui est celle des anti-européens de toujours ? En le faisant il renonce à ses propres valeurs et semble rompre le contrat qu’il avait engagé avec ses électeurs de la première heure.  C’est aussi un terrible aveu de faiblesse. Il montre que le pays n’est pas prêt à tenir sa place dans la compétition mondiale et préfère y renoncer et se replier sur lui-même.

À l’occasion du Forum de Davos, Emmanuel Macron s’est, sans le nommer, opposé à Donald Trump et il semble qu’à l’Elysée on en tire aujourd’hui un grand motif de satisfaction et un espoir de rebond dans l’opinion[2]. Mais il y a la parole et il y a les actes. Prôner « l’autonomie stratégique de l’Europe » et refuser un accord comme celui du Mercosur est incohérent.

Écoutons ce que dit Mathew Burrows qui a travaillé pour la CIA et le National Intelligence Council (NIC) et qui est aujourd’hui conseiller au Stimson Center (think tank non partisan) : « L'UE doit être moins dépendante du commerce transatlantique. Elle a conclu de nouveaux accords avec le Mercosur, mais aussi l’Inde ou l’Indonésie. En 2025, l'UE et l'Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP), qui représente douze pays d'Asie et du Pacifique, ont discuté pour la première fois de la coordination des politiques commerciales. Ensemble, l'UE et le CPTPP représenteraient plus de 30% du commerce mondial, soit deux fois plus que les États-Unis, mais cela prendra du temps. La crise au Groenland rend en tout cas plus urgents encore ces efforts de diversification de l'UE. »[3]

Le discours très remarqué que Mark Carney, le Premier ministre canadien, a prononcé aux rencontres de Davos[4] (salué par une ovation debout) va dans le même sens. Il fait le constat lucide de l’affaiblissement des institutions multilatérales mais refuse « le cloisonnement » qui aboutirait à « un monde plus pauvre, plus fragile et moins durable ».  « Il est plus avantageux, poursuit-il, d'investir collectivement dans la résilience que de bâtir chacun sa propre forteresse. L'adoption de normes communes réduit la fragmentation. Les complémentarités procurent des avantages à tous. » Il exhorte donc « les puissances moyennes » à se regrouper. Les dirigeants français puissent-ils l’entendre !

Le sentiment de déni et de repli sur soi qui semble si partagé en France est également parfaitement illustré par les débats en cours à l’Assemblée Nationale. Sans même parler des arbitrages désastreux sur le plan économique auxquels ces débats ont abouti, on constate que les périls extérieurs, de plus en plus menaçants et venant de tous côtés, n’ont tenu absolument aucune place dans les choix et les débats budgétaires. Les circonstances auraient à l’évidence dû imposer si ce n’est une union sacrée, du moins un sentiment d’urgence conduisant à mettre en sourdine les petits calculs politiques. Il n’en a rien été, bien au contraire, ces calculs politiques ont été toute l’affaire, il n’y a rien eu d’autre.

Comment en est-on arrivé là ? Ce sera la tâche des historiens de l’expliquer et je ne prétends pas pouvoir le faire. Remarquons simplement qu’il ne suffit pas d’accabler la classe politique ; car après tout cette classe politique reflète ce que sont les opinions des Français eux-mêmes. Ces derniers, j’ai déjà eu l’occasion de le montrer dans ces pages ont conscience des périls mais cherchent avant tout à s’en protéger individuellement sans adhérer à l’idée que des efforts partagés sont nécessaires. Ou du moins ils en acceptent l’idée tant que ces efforts ne les concernent pas personnellement. Par ailleurs la mondialisation a toujours eu mauvaise presse en France et les discours protectionnistes et souverainistes y trouvent un écho favorable. Les vents sont donc contraires. Mais le rôle d’un homme politique d’envergure serait d’affronter ces vents contraires et de convaincre l’opinion d’aller à rebours de son sentiment premier si l’intérêt national l’exige. Même si, au vu des sondages, le pessimisme est de mise, il faut malgré tout espérer qu’à la prochaine élection présidentielle un homme ou une femme tienne ce flambeau et convainque les Français de participer à cette alliance des puissances moyennes que Mark Carney appelle de ses vœux.

[1] Voir : Fondation IFRAP, « PIB par habitant en 2024: la France toujours 24e ».

[2] Voir sur le site du Figaro du 23 janvier 2026.

[3] Propos recueillis par l’Express le 15 janvier 2026.

[4] Reproduit sur le site des Echos le 22 janvier 2026.