Pourquoi l’Europe décroche, et comment accélérer edit

12 February 2026

En l’espace de deux décennies, le ralentissement relatif de l’Union européenne s’est transformé en véritable décrochage par rapport aux États‑Unis, mais aussi, de plus en plus, face à la Chine. Ce n’est plus un simple différentiel de conjoncture : la trajectoire de croissance européenne est devenue structurellement plus faible, avec des implications profondes pour le niveau de vie, la cohésion sociale et le poids géopolitique du continent.

Depuis la crise financière de 2008, la croissance annuelle moyenne de l’économie américaine dépasse largement celle de l’Union européenne. Un point de croissance de moins par an, pendant vingt ans, aboutit à un écart de PIB supérieur à 20%, ce qui se traduit par une moindre capacité à financer la défense, les infrastructures, la transition énergétique ou l’éducation. Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, relativement proche des niveaux américains au début des années 2000, s’en est progressivement éloigné, signalant un recul relatif du niveau de vie européen.

Ce décrochage intervient au moment où l’ordre économique mondial passe d’une bipolarité États‑Unis/Europe à une configuration tripolaire États‑Unis/Chine/Union européenne. Le poids économique ne détermine pas seulement la prospérité interne, il conditionne aussi la capacité à financer la puissance militaire, à soutenir une diplomatie ambitieuse et à imposer ses normes techniques et réglementaires. Autrement dit, la croissance est devenue une variable stratégique.

Un problème d’efficacité, pas de quantité de travail, depuis 2000

L’un des enseignements majeurs des travaux récents est que l’Europe ne souffre ni d’un manque de capital, ni d’un déficit massif d’éducation ou de compétences vis-à-vis des États Unis, et la différence dans la quantité de travail annuelle, historiquement à la défaveur de l’Europe, ne s’est pas aggravée depuis 2000. La dégradation de la situation relative de l’Europe ces deux dernières décennies vient d’un problème d’efficacité dans l’organisation de sa production et de son innovation. La productivité totale des facteurs – qui mesure la capacité à innover, à adopter de nouvelles technologies et à réallouer efficacement les ressources – progresse beaucoup plus lentement en Europe qu’aux États Unis depuis le milieu des années 1990.

Cet écart est fortement sectoriel. L’Europe reste performante dans l’industrie manufacturière traditionnelle et certains services régulés, mais elle est nettement en retard dans les secteurs à forte intensité technologique : numérique, plateformes, cloud, intelligence artificielle, biotechnologies. Ce sont précisément ces secteurs qui concentrent aujourd’hui les gains de productivité et donnent naissance aux « firmes superstars » qui tirent l’ensemble de la dynamique économique. La capitalisation boursière cumulée des grandes entreprises technologiques américaines dépasse de loin celle de leurs homologues européennes, signe d’un déséquilibre profond dans la capacité à créer et capter la valeur liée à l’innovation.

Une lecture schumpétérienne: l’Europe en déficit de destruction créatrice

Pour éclairer ce décrochage, l’approche schumpétérienne, telle que formalisée notamment par Philippe Aghion, est particulièrement pertinente. Dans cette perspective, la croissance de long terme repose sur la destruction créatrice : l’entrée de nouvelles entreprises innovantes, la sortie des entreprises obsolètes, la réallocation rapide du capital et du travail vers les secteurs les plus productifs.

Or, près de la frontière technologique, ce processus exige des incitations fortes à l’innovation de rupture, une concurrence suffisante pour pousser les firmes installées à se réinventer, et un environnement institutionnel qui accepte l’échec et la recomposition du tissu productif. C’est précisément là que l’Europe se distingue défavorablement.

Les faits stylisés sont clairs : depuis le milieu des années 1990, la croissance de la productivité totale des facteurs est environ deux fois plus élevée aux États‑Unis que dans la zone euro ; le différentiel tient principalement aux secteurs les plus innovants (TIC, digital, biotech), pas à l’ensemble de l’économie.

Politiquement et socialement, on observe une préférence européenne marquée pour la protection ex ante des emplois et des entreprises en place – par la réglementation, le droit du travail, la fiscalité – quand les États‑Unis privilégient davantage une compensation ex post des perdants, via la mobilité, le marché du travail et des dispositifs de soutien au revenu. Cela se traduit par des taux d’entrée et de sortie d’entreprises plus faibles en Europe, une mobilité sectorielle et géographique du travail plus limitée, donc une réallocation ralentie vers les activités les plus productives.

Institutions de l’innovation: le retard de l’Europe

Un autre angle d’analyse central concerne l’organisation des systèmes d’innovation. Dans les économies proches de la frontière technologique, la croissance repose moins sur l’imitation que sur la capacité à produire et diffuser des innovations de rupture. Cela appelle des institutions spécifiques : protection de la propriété intellectuelle, concurrence effective, marchés de capitaux profonds, mais aussi agences publiques capables de financer des projets risqués à long horizon. Les États‑Unis se sont dotés, depuis des décennies, d’agences de type DARPA, ARPA‑E, IARPA ou BARDA, dotées d’une forte autonomie, de moyens substantiels et d’une grande tolérance au risque. Elles sont dirigées par des program managers issus du monde scientifique et industriel, recrutés pour des mandats limités, et ont vocation à financer des projets de recherche appliquée à très haut potentiel, souvent à la frontière entre besoins publics (défense, santé, énergie) et innovations privées. Ce modèle a joué un rôle décisif dans l’émergence de technologies aujourd’hui omniprésentes : internet, GPS, composants avancés, certaines briques de l’IA ou des biotechnologies.

L’Europe, à l’inverse, a construit au fil du temps un paysage d’institutions de recherche et de programmes de soutien à l’innovation très fragmenté, moins compétitif, avec une logique de subventions à des projets souvent de taille moyenne, une faible acceptation de l’échec et des délais de décision longs. Le problème repose donc sur la difficulté à concentrer les ressources sur quelques priorités stratégiques, à prendre des paris technologiques audacieux et à assurer un continuum fluide entre recherche publique, start‑up, PME innovantes et grandes entreprises.

Énergie, industrie et piège de la basse croissance

L’écart de performance s’explique aussi par des facteurs réels comme l’énergie et la structure industrielle. L’Union européenne reste structurellement dépendante des importations d’énergie, en particulier de gaz et de pétrole, alors que les États‑Unis sont devenus exportateurs nets. Les chocs énergétiques récents ont mis en lumière cette vulnérabilité, renchérissant durablement le coût de l’énergie pour les entreprises européennes, notamment dans les secteurs électro‑intensifs.

Certains choix nationaux ont aggravé cette situation : sortie rapide du nucléaire sans alternative décarbonée immédiatement disponible, sous‑investissement dans les capacités de production pilotables, lenteur des interconnexions. Or l’énergie est un intrant majeur de la production ; des coûts plus élevés, sur une longue période, pèsent directement sur la compétitivité, donc sur l’emploi industriel, la balance commerciale et la capacité à investir dans d’autres domaines (R&D, formation, infrastructures). 

C’est ainsi que se met en place un « piège de la basse croissance » : croissance faible, sous‑investissement, retard technologique, puis nouvelle phase de croissance faible.

L’Europe n’est pas condamnée à décliner

Pour autant, le diagnostic ne doit pas verser dans le fatalisme. L’Union européenne dispose d’atouts structurels considérables. Elle reste l’une des régions connaissant un haut niveau de qualification, des universités et centres de recherche de rang mondial, une forte densité d’ingénieurs et de scientifiques. Même si la compétition mondiale dans ces domaines s’est récemment considérablement renforcée. Son modèle socio‑économique – protection sociale, réduction des fortes inégalités, services publics – reste très largement plébiscité par les citoyens.

L’Europe bénéficie aussi d’institutions stables : État de droit, indépendance de la justice et des banques centrales, protection robuste des droits de propriété. Dans un monde géopolitiquement fragmenté, cette stabilité est un actif précieux, qui peut devenir un avantage compétitif pour attirer talents, capitaux et entreprises, à condition de retrouver une trajectoire de croissance plus dynamique.

L’histoire récente montre d’ailleurs que l’Union est capable de sursauts structurants en temps de crise : mise en place du Mécanisme européen de stabilité et avancées de l’union bancaire après la crise de la zone euro, émission de dette commune après la pandémie, retour de la réindustrialisation dans les priorités politiques. Mais ces progrès sont généralement incrémentaux et lents. 

Trois axes de réformes pour sortir du piège

Un premier axe consiste à approfondir réellement le marché unique. Le marché des biens reste fragmenté par des réglementations nationales, celui des services est loin d’être intégré, et les marchés de capitaux demeurent marqués par les frontières. Une véritable union des marchés de capitaux, une intégration accrue des marchés de l’énergie et du numérique, et une réduction des barrières à l’entrée dans certains secteurs protégés permettraient de créer des effets d’échelle comparables à ceux dont bénéficient les entreprises américaines ou chinoises.

Le deuxième axe porte sur la capacité d’innovation à la frontière. Il implique de reconfigurer les politiques de R&D pour accroître significativement l’effort global, mais surtout pour créer des institutions capables de financer des projets de rupture à long terme, avec une gouvernance agile et une tolérance assumée au risque. Cela suppose de rapprocher davantage universités, organismes de recherche, start‑up et grandes entreprises, de renforcer le capital‑risque et le capital‑développement, et de favoriser la montée en puissance de nouvelles « superstars » européennes dans les domaines clés : intelligence artificielle, semi‑conducteurs, santé, technologies bas‑carbone. Plus généralement, il est nécessaire de cesser de préférer l’hyperprotection et l’hyperrégulation — qui vont de pair — au risque, à l’acceptation de la possibilité de l’échec et à la reconnaissance, comme à la récompense, du succès. 

Le troisième axe concerne le contrat social lui‑même. Pour qu’une intensification de la destruction créatrice soit socialement acceptable, il faut déplacer, comme au Danemark, la protection du poste vers la protection de la personne : sécuriser les parcours plutôt que les statuts. Flexisécurité sur le marché du travail, formation continue massive, portabilité des droits sociaux et renforcement des mécanismes d’assurance contre les chocs de revenu sont autant de leviers pour concilier dynamisme économique et cohésion sociale. 

Il est indispensable de sortir du compromis implicite actuel, où l’on échange une certaine stabilité de court terme contre un affaiblissement progressif de la base productive qui finance le modèle social lui‑même. Le décrochage de l’Europe n’est pas une fatalité, mais la conséquence de choix institutionnels et politiques qui peuvent être révisés. La question n’est pas de renoncer à son modèle, mais de lui donner les institutions d’une économie compétitive à la frontière technologique et un socle productif suffisamment solide et dynamique pour que ce modèle reste soutenable dans un monde aux rapports de force incomparablement plus durs, un monde tout à la fois plus technologique et plus concurrentiel. Pour que l’Europe in fine puisse continuer à peser dans le monde.