Donald Trump et nous edit

11 February 2026

Les Français ont longtemps préféré voir l’Amérique à travers le (premier) regard idéalisé de Tocqueville, et ne pas trop s’attarder sur le backyard du Nouveau Monde. On valorisait les liens affinitaires entre les deux pays noués au fil de l’histoire politique et militaire. On vantait la complicité intellectuelle autour des thèmes de la liberté et des droits de l’individu et de la croyance au progrès nourri par les sciences et la technologie. On s’enchantait de l’effet miroir né autour du cinéma et de la littérature. Certes une brume d’anti américanisme traversait la France[1], mais on a voulu la cantonner aux désaccords d’intérêts et d’idéologie et se convaincre qu’au fond l’amitié franco-américaine rayonnait. Et puis il y a eu Donald Trump.

En un éclair, la bienveillance française a tourné en un regard hostile mettant en lumière les différences culturelles, les divergences politiques et en plus, si l’on s’attache au style de Donald Trump, les discordances de sensibilité. Comme si nos yeux se décillaient. Nous serions-nous trompés ou avons-nous été trompés ? La question décrit notre immense désarroi.

Distance politico-culturelle

Au premier abord, il y a le style de Donald Trump. Ses outrances, son comportement calqué sur les recettes de la téléréalité et du deal financier, son masculinisme rustique et ses prises de position erratiques heurtent la conception de la politique que se font les héritiers du pays des Lumières. Qui en France envie cette caricature du milliardaire logeant dans un penthouse serti de marbre et de dorures, se déplaçant en limousine, arborant une trophy wife et cantonnant ses loisirs aux greens de golf ? « La vie des super-riches a beau être intéressante, ces gens (…) n’ont pas une influence déterminante sur la plupart des dimensions de nos vie », remarque la sociologue des élites culturelles Elizabeth Currid-Halkett[2]. On peut nuancer ce rejet en disant qu’il s’agit d’une réaction élitiste. Mais non. C’est bien globalement que les Français ont pris leur distance face au nouveau visage de l’Amérique, comme nous allons le voir.

De fait, le fossé entre la France et l’Amérique était déjà bien creusé avant le trumpisme, mais tout en connaissant bien cet écart, on l’a minimisé. La puissance du soft power américain éblouit et aveugle. La violence des États-Unis pays où les armes circulent librement, où les prisons débordent (près d’1% de la population y est enfermée) et où la peine de mort est légalisée, a un côté inquiétant pour une nation de la vieille Europe, encline à encenser « la civilisation des mœurs ». Parallèlement la réussite matérielle et le capitalisme à tous crins s’érigent en totems au royaume du dollar, loin de la France, qui par son enracinement dans le catholicisme entretient des relations ambigües avec l’argent. Mais, au fil des oscillations géostratégiques de Donald Trump, de son soutien défaillant envers l’Ukraine et des critiques assumées de ses proches contre l’Europe (notamment la leçon de « démocratie » assénée par le vice-président J.D. Vance à Munich le 16 février 2925), les désaccords ont atteint une acmé. Le conflit de valeurs s’observe aussi dans le domaine des institutions et de l’État de droit : le système politique démocratique reste la forme de gouvernement privilégiée par une majorité d’Américains, mais assez loin des scores atteints en Europe de l’Ouest[3]. Ce clivage se dessine aussi dans la jeunesse : les valeurs de la démocratie et la mise en œuvre au pied de la lettre de ses principes apparaissent plus ancrées dans les étudiants français que chez leurs homologues américains, parfois tentés par un gouvernement d’experts ou prêts à abandonner le pouvoir aux entreprises comme l’attestent les recherches de Yascha Mounk [4].

Une étude de l’IFOP publiée dès mars 2025[5] montre une stupéfiante détérioration de l’image des États-Unis auprès des Français : la côte de sympathie du pays tombe à 25% (à peine plus, avec un peu moins de 27%, pour les 18-34 ans) soit une chute de 40 points par rapport à la dernière évaluation mesurée en 2010 (65%) lors de la seconde année du mandat de Barak Obama, une impopularité encore plus basse que celle des États-Unis de George W. Bush au lendemain de la crise irakienne. 63% des sondés estiment que les deux pays sont éloignés en termes de valeurs (57% pour les 25-34 ans et 71% des cadres et professions intellectuelles). Moins d’un quart des Français aimeraient aujourd’hui aller aux États-Unis pour y étudier (22%, contre 48% en 2010) ou y travailler (20%, contre 37% en 2010). Le boycott des produits américains, sans qu’il soit réellement organisé, s’installe subrepticement (à l’égard des voitures Tesla ou de Coca-Cola). Plusieurs sondages de début 2026 confirment ce mouvement d’opinion. Dans une étude Elabe du 21 janvier, les États-Unis sont qualifiés de pays « ennemi » par 42% des Français et d’« allié » par seulement 24%. Cette vision est confirmée par un autre sondage[6] : une majorité de Français (51%) estiment que les États-Unis constituent une menace militaire pour leur pays dans les années à venir, un niveau presque comparable à celle de la Chine (58%).

Conséquence : même les responsables politiques, comme Jordan Bardella, qui spontanément sont enclins à soutenir l’épopée MAGA et son « héros », prennent mille précautions pour parler de la politique américaine[7] et fustigent son impérialisme. Le nouveau visage de l’Amérique est un repoussoir pour le Français moyen et tout prétendant cherchant à gagner ses suffrages est tenu de mettre en sourdine ses affinités avec le trumpisme.

Le paradis des élites de la Tech fait-il rêver les Français?

Le dessein de la Team Donald Trump est certes d’agrandir son espace terrestre (affaire du Groenland), mais aussi d’imposer son impérialisme numérique. Le gouvernement américain a passé un pacte (faustien ?) avec les élites de la Tech. C’est là où, pour les Européens, plus que tout ailleurs, pèse la menace. L’Europe est numérisée et fort dépendante des outils et des infrastructures des géants d’Internet. Cette faille béante est bien connue, quotidiennement déplorée, et loin d’être comblée — ce qui manifeste notre terrible vulnérabilité. Pour autant, Français et Européens ne succombent pas à la vision exaltée d’une technologie qui prendrait le pas sur l’humain et se substituerait à la démocratie. Au contraire, ils tentent de contenir par un arsenal juridique les errements auxquels conduit un Internet dérégulé : protection des données, cybersécurité, lutte contre la concurrence déloyale et la désinformation, contre les dérives de l’intelligence artificielle, et les retombées malheureuses des réseaux sociaux sur l’équilibre mental des adolescents (RGDP[8], DSA[9], DMA[10], loi sur l’interdiction de l’accès des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, etc.). Les géants de la Tech nous reprochent tous les jours cette offensive juridique.

Parallèlement, les Européens gardent un certain flegme face au coup d’État permanent de l’innovation technologique et l’idée d’un gouvernement assimilé à un Apple Store (« un design élégant, une expérience utilisateur exceptionnelle et des systèmes modernes », comme le dit Joe Gebbia, co-fondateur de Airbnb et ex-membre du Dodge, Department of Government Efficiency), n’effleure pas leur esprit. Autant le dire : la vision de l’IA se substituant à la démocratie ou à l’État social, les spéculations sur le transhumanisme ou l’idée de coloniser Mars pour échapper à l’extinction de la planète Terre, ces projections nous laissent de marbre. Si la patrie de Diderot et Lavoisier cultive son goût technophile, si Jules Vernes y est vu comme un auteur majeur et si la France peut s’enorgueillir d’écoles d’ingénieurs réputées, elle est plutôt imperméable au thème du déterminisme technologique.

L’Europe peut-elle être fascinée par le monde que projettent les gourous de la Silicon Valley ? Peter Thiel[11], intellectuel chrétien influenceur du vice-président J.D. Vance[12] , déclare au Financial Times, dans un article inondé de références à l’apocalypse, qu’avec l’avènement de Trump la guerre ancestrale entre la démocratie et la liberté va enfin prendre fin, et que l’Internet est en train de « gagner, alors que les institutions de l’ancien régime s’effondrent ». Dans une conférence donnée à Paris à l’Académie des Sciences morales et politiques le 26 janvier, le dirigeant de Palantir, dit s’inquiéter de l’Ante-Christ, « le roi maléfique ou l’anti-Messie qui apparaît à la fin des temps », « un être sorti de la mer à la tête d’un gouvernement mondial » et s’interroge sur l’évolution du progrès, ce progrès qui ne cesse de ralentir (diagnostique-t-il) et pourrait possiblement déboucher sur l’Apocalypse. Son récit se nourrit de considérations puisées dans la Bible, l’histoires des sciences et de la culture, et de la politique, un chapelet de noms et de références surgit comme autant de signes de l’érudition et de la pensée profonde de l’auteur – de saint Matthieu à Bacon, de Nixon à Oppenheimer, de Condorcet à d’Alembert, et même jusqu’à Jean-Jacques Servan-Schreiber[13]! Pour comprendre les changements dans les nouvelles sphères dirigeantes américaines, il faut observer cette insolite alliance entre le mysticisme, la technologie et la politique, des récits nés tout droit de la science fiction américaine, flattant l’image d’un surhomme bardé de capteurs et de puces électronique[14] tout en s’en affligeant amèrement (comprenne qui peut !).

Or cette synthèse (audacieuse) entre Dieu et grand dessein technologico-politique est au plus loin de la pensée hexagonale, bafoue le principe de la séparation entre religion et État, et donne un coup de pioche supplémentaire dans le fossé qui nous sépare de l’Amérique. Qui donc en France a envie de vivre dans le pays du mystique et milliardaire entrepreneur Peter Thiel — en plus, un fervent soutien de Trump? Certes, on peut concevoir que ce dernier n’est qu’un de ces personnages borderline que produit parfois l’Amérique, on peut minimiser son importance et faire valoir qu’à ses côtés une multitude d’ingénieurs et de créateurs d’entreprises ayant les pieds sur terre s’activent au service d’une industrie créative puissante, il n’empêche : savoir que Peter Thiel est un proche du vice-président J.D.Vance intrigue et inquiète. Et renforce les interrogations vive-à-vis du futur de l’Amérique.

[1] Tant dans les milieux de la gauche, et encore plus de l’extrême-gauche, qui inclinent à confondre le capitalisme américain avec les forces du Mal, que dans ceux de l’extrême-droite, fascinés, en contre-point, par le caractère autoritaire et ultraconservateur de la Russie.

[2] Elizabeth Currid-Halkett, The Sum of Small Things: A Theory of the Aspirational Class, Princeton University Press, 2017.

[3] Europan Values Studies et World Values Survey. Voir Olivier Galland, « Le divorce euro-américain existe-t-il aussi sur les valeurs des populations ? », Telos, 19 mars 2025.

[4] Yascha Mounk, Le Peuple contre la démocratie, paru en français dans le livre de poche en 2019 ; The People vs. Democracy a été publié aux Etats-Unis chez Harvard University Press.

[5] NYC.fr, étude réalisée auprès de 1000 personnes.

[6] IFOP pour le site d’information touristique Partir à New York, questionnaire auto administré les 15-16 janvier 2026.

[7] Ils adhèrent à la politique anti-immigration de la nouvelle administration, mais évidemment se montrent inquiets de l’intensification de l’impérialisme américain avec toutes ses conséquences sur une vassalisation de la France.

[8] Règlement général sur la Protection des Données.

[9] Digital Service Act. Règlement européen sur les services numériques.

[10] Digital Market Act.

[11] Peter Thiel, « A time for truth and reconciliation », Financial Times, 10 janvier 2025.

[12] Monique Dagnaud, « J.D. Vance, le troisième homme », Telos, 6 février 2025.

[13] Nous n’avons pas assisté à cette conférence, juste lu le texte intégral qui en a été reproduit dans la revue Le Grand Continent (dans les réseaux sociaux, la traduction est discutée).

[14] Monique Dagnaud, Le Modèle californien, Odile Jacob, 2016.